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Mikaël Kingsbury

Comme une peine d'amour

Le skieur acrobatique Mikaël Kingsbury a vécu quelque chose qui s'apparente à une rupture quand il a appris que Rob Kober ne serait plus son entraîneur. « Rob, c'est toute ma carrière. C'est 8 ans de ma vie, 14 globes de cristal, 2 médailles olympiques... Je le voyais presque plus que mes parents. »

Signé par Mikaël Kingsbury

J’aurais voulu faire une dernière descente avec lui. Pour lui.

Je sais que c’est quelque chose qu’il a fait avec presque tous ses athlètes, alors que moi, son athlète le plus décoré, je n’ai pas eu la chance de lui faire mes adieux. Je suis déçu de ne pas avoir eu ce dernier moment privilégié avec lui.

Je me souviens parfaitement de la dernière fois où nous avons été dans le portillon de départ ensemble. Je me souviens de nos habitudes. De nos sourires. Nous étions aux championnats nationaux, il faisait un temps magnifique. Comme avant chaque course, nous nous sommes donné le poing et je lui ai dit : « We got this! »

Je ne savais cependant pas que c’était la dernière fois. Je ne savais pas que quelques mois plus tard, Rob Kober ne serait plus mon entraîneur. Si je l’avais su, j’aurais fait les choses différemment.

Je l’aurais serré dans mes bras. Je lui aurais dit : « Merci. »


Même si ça pouvait paraître inévitable aux yeux de certains, j’ai vécu un choc lorsque j’ai appris que Rob ne travaillerait plus avec l’équipe canadienne de ski acrobatique.

Ça allait bien au-delà de la rupture professionnelle. C’était comme si une longue relation de couple prenait abruptement fin. Une peine d’amour.

Rob, c’est toute ma carrière. C’est 8 ans de ma vie, 14 globes de cristal, 2 médailles olympiques, dont une d’or… Je le voyais presque plus que mes parents. Il fait partie de notre famille. Nous nous parlions constamment, même quand j’étais en vacances. C’est ce que je trouve le plus difficile, de ne plus avoir cette présence, cette personne vers qui je peux toujours me tourner.

Rob, c’était beaucoup plus qu’un coach. Je n’avais même pas encore 18 ans quand j’ai commencé à voyager avec l’équipe nationale. Si je faisais quelque chose qu’il n’aurait pas voulu que l’un de ses trois enfants fasse, mes parents lui avaient demandé d’intervenir. Ma mère lui avait donné carte blanche. Elle avait une confiance absolue en lui.

En fait, il y a eu mes parents… et Rob. Nous formions une équipe incroyable.

Mikaël Kingsbury (gauche), Rob Kober (droite) et le skieur Pierre-Alexandre Rousseau, en 2011

Mikaël Kingsbury (gauche), Rob Kober (droite) et le skieur Pierre-Alexandre Rousseau, en 2011

Photo : La Presse canadienne / HO-CFSA-Mike Ridewood

Avant même de travailler avec lui, je le voyais comme un modèle. Puis, dès que je suis devenu membre de l’équipe nationale, la chimie a opéré entre lui et moi. Il a immédiatement saisi qui j’étais et, rapidement, nous avons obtenu du succès sur la scène internationale.

Il m’a connu alors que j’étais un jeune skieur fougueux plein de potentiel et il a fait de moi l’athlète que je suis aujourd’hui. Si j’ai battu autant de records, c’est surtout grâce à lui. Il ne laissait rien au hasard. À l’entraînement, il tentait de simuler de grandes compétitions et me demandait d’y aller à fond. Je devais cependant arriver au bas de la piste. Je devais finir le parcours. C’était la condition. C’est grâce à cette mentalité que j’ai réussi à créer le skieur que je suis. C’est grâce à Rob si je suis aussi constant.

C’est difficile pour moi d’expliquer à quel point notre relation est particulière. Les moments passés en haut de parcours, avant le départ, me manqueront. J’avais toujours l’impression que nous avions une aura autour de nous qui disait : « On s’en vient vous battre, tout le monde. » Notre confiance était inébranlable.

On était là pour gagner.

On allait tous les battre.

Mikaël Kingsbury et Rob Kober

Mikaël Kingsbury et Rob Kober

Photo : Julie Thibaudeau


Ça n’a pas été facile. Une fois le choc de son départ encaissé, j’ai vécu une période assez stressante. J’ai toujours su que ma carrière était loin d’être terminée, mais je n’avais jamais imaginé que Rob n’en ferait plus partie.

Je me demandais qui allait prendre sa place. J’y pensais sans cesse. Je voyais peut-être cinq candidats possibles, pas plus.

J’ai pensé à Michel Hamelin, évidemment. Mais dans ma tête, ce n’était pas possible. Il était l’entraîneur des filles. Ensuite, j’ai compris qu’une restructuration était en cours au sein de Ski acrobatique Canada et que Michel Hamelin serait à la tête du projet.

Mes inquiétudes se sont dissipées. Michel, je le connais depuis tellement longtemps. Je devais avoir huit ou neuf ans lorsque je suis allé participer à l’un de ses camps à Whistler. Au départ, le petit Kingsbury n’avait rien de spécial. Il ne sortait pas nécessairement du lot. Jusqu’à ce que Mike me donne un défi, qu’il repousse mes limites. J’étais soudainement plus rapide que tout le monde. Je sautais plus haut que les autres garçons de mon âge.

J’ai retrouvé Mike dans l’équipe nationale de développement. C’est lui qui m’a montré la base, qui m’a permis d'atteindre l’équipe nationale aussi rapidement.

En janvier 2010, j’ai reçu un appel qui allait changer ma vie. On m’annonçait que je serais ouvreur de piste aux Jeux olympiques de Vancouver. Michel Hamelin avait préparé le parcours.

J’étais ouvreur de piste pour les finales. Juste après moi, le médaillé d’argent en 2006, le Finlandais Mikko Ronkainen, s’élancerait. C’était surréel pour moi.

Je me souviens parfaitement de m’être installé dans le portillon de départ. J’ai regardé tous les entraîneurs qui étaient en haut et je leur ai dit : "Dans quatre ans, je vais être là pour vrai." J’ai regardé la foule. Une marée rouge. Jamais je n’avais compétitionné devant autant de personnes. Et j’étais avec Michel Hamelin. Tout a commencé avec lui, et j’ai l’impression que le dernier chapitre de ma carrière s’écrira avec lui. La vie est bien faite quand même.

C’est certain que la transition a été plus facile parce que je connais très bien Mike. Nous avons été rivaux pendant de nombreuses années, quand il entraînait individuellement Alexandre Bilodeau. J’ai vu combien il était compétitif. J’ai vu comment il était capable d’amener un athlète à un niveau supérieur.

Il était contre moi dans les plus gros moments. Alex et lui, ils ont gagné la bataille des Jeux en 2014, mais j’ai gagné toutes les batailles de globes de cristal. C’était une rivalité incroyable. Les duels les plus intenses de ma carrière, c’est probablement contre eux que je les ai connus.

Je vous mentirais si je vous disais que ça a toujours été facile. Oui, j’ai eu de la peine. Il y a eu de bonnes journées, mais aussi de plus difficiles.

J’étais fébrile de retourner en camp d’entraînement. Quand ce n’est pas une année olympique, il y a moins de pression et l’ambiance est automatiquement plus amicale. Le fait d’avoir de nouveaux entraîneurs et d’apprendre des nouvelles méthodes d’entraînement me stimule énormément. Mais il y a eu, et il y a encore une période d’adaptation.

Ça peut paraître ridicule, mais j’ai été habitué, pendant huit ans, à parler de ski en anglais avec Rob. Toutes mes références sont en anglais. Du jour au lendemain, tout se fait en français. Autant c’est quelque chose que j’apprécie, autant c’est un élément qui me rappelle sans cesse le départ de Rob.

Rob Kober enlace Mikaël Kingsbury.

Rob Kober et Mikaël Kingsbury

Photo : Julie Thibaudeau


« Tu as tout gagné. Pourquoi continuer? »

Celle-là, on me la pose souvent.

Si j’avais la chance de m'entraîner ou d'entraîner un athlète de mon niveau, je serais un peu stressé. Et je ne dis pas ça par manque d’humilité, mais je suis conscient que Mike et moi sommes dans une situation particulière. Autant le défi est stimulant, autant il peut être angoissant pour lui et pour moi.

J’ai tellement eu une bonne saison l’année dernière. Je veux poursuivre sur ma lancée et Mike veut m’aider à évoluer en tant qu’athlète. Honnêtement, ç’a pris deux secondes. On se comprenait, on savait où on allait.

Oui, j’ai tout gagné, mais je suis loin d’avoir atteint mon plein potentiel. Il y a tellement de choses que je veux peaufiner. Et si Mike a un gros défi devant lui, il n’aura jamais à se soucier de ma motivation. Personne n’a besoin de m’aider à garder la flamme. Le ski, c’est ma vie.

Mike repousse sans cesse mes limites. Il me garde sur le qui-vive, comme lorsque j’avais 8 ans. Ça fait longtemps que je ne me suis pas levé le matin avec autant d’enthousiasme. J’ai hâte de savoir quel défi mon coach a préparé pour moi. Le kid n’est jamais bien loin.

Personne ne pourra jamais enlever à Rob et à moi ce que nous avons accompli ensemble. Mais après huit ans, peut-être que nous avions fait le tour. Je crois que ce changement arrive au bon moment dans ma vie. Je crois sincèrement que Mike peut m’aider à atteindre mon plein potentiel. Mon but n’est plus juste de tout gagner. Je veux être un meilleur sauteur, un meilleur skieur et être plus rapide.

Mike est la bonne personne, au bon moment. Il a énormément d’expérience, il est l’un des meilleurs techniquement, il parle français et il habite au Québec. Je peux lui parler et le rencontrer quand j’en ressens le besoin. J’ai beaucoup de respect pour lui et je sais que c’est réciproque.

Ce que j’aime de lui, c’est qu’il est différent des autres entraîneurs que j’ai côtoyés. J’ai l’impression qu’il est plus comme un artiste que comme un professeur. Si Rob enseignait surtout des méthodes, Mike parle beaucoup des sensations. L’intelligence émotionnelle. Mike s’adapte à chacun de nous et je pense que c’est une qualité indispensable, surtout qu’il doit maintenant travailler autant avec les filles qu’avec les gars.

Michel Hamelin donne des directives à Mikaël Kingsbury.

Michel Hamelin (gauche) et Mikaël Kingsbury

Photo : Julie Thibaudeau


J’ai changé au cours des deux dernières années. Les gens autour de moi me le disent, mais je le sens aussi. J’ai toujours été un enfant dans l’âme, mais j’ai l’impression que l’adolescent est maintenant devenu un homme. Avant les Jeux olympiques de Pyeongchang, la pression était énorme. Personne ne peut réellement comprendre ce que j’ai vécu. Je n’avais pas de marge de manœuvre. Je devais gagner à tout prix. Je crois qu'apprendre à gérer cette situation, et finalement remporter la médaille d’or, m’a fait mûrir très rapidement.

La vie fait bien les choses. Je pense que si j’avais gagné à Sotchi, je n’aurais pas autant savouré ma victoire. La médaille d’or, j’y ai rêvé, j’ai travaillé en conséquence et quand c’est arrivé, à 25 ans, j’étais prêt à l’assumer.

Bien que je commence ce cycle olympique avec un nouvel entraîneur, Rob ne sera jamais bien loin. Il y aura toujours une place privilégiée pour lui dans mon cœur. Il y aura toujours un peu de lui dans mes performances futures. Mais je dois maintenant regarder vers l’avant.

Je veux l’or dans quatre ans.

Et pourquoi pas dans huit ans?

Tout est possible.

Propos recueillis par Jacinthe Taillon

Avec la collaboration de Christine Roger