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Un jeune plongeur lève les bras en triomphe.

Alexandre Despatie – Là où tout a commencé

« Je me souviens de tout. Vivement. Comment oublier ce qui a été l’un des moments les plus importants de ma vie? »

Signé par Alexandre Despatie

L'auteur est un ex-plongeur, double médaillé olympique, triple champion du monde et nonuple champion des Jeux du Commonwealth.

Je me souviens de la foule en délire. Je me souviens de mon entraîneur Michel Larouche, euphorique sur le bord de la piscine. Je me souviens de mes coéquipiers en larmes. Je me souviens du Britannique Tony Ally qui me soulève sur ses épaules. Je me souviens de monter sur la plus haute marche du podium avec mon habit trop grand.

Ce dont je me souviens surtout, c’est ce sentiment d’innocence qui m’habitait.

Je n’avais pas d’attentes. Je ne ressentais aucune pression. La seule et unique chose à laquelle je pensais, c’était de plonger parce que c’est ce que j’aimais faire le plus au monde.

Jamais je ne m’étais imaginé remporter l’or ce soir-là et devenir le plus jeune médaillé de l’histoire des Jeux du Commonwealth, à 13 ans. Et je ne comprenais certainement pas l’ampleur que ça allait prendre.

Ce que j’ai toutefois compris ce jour-là, c’est que tout était possible.

Les Jeux olympiques avaient toujours été un rêve. Maintenant, c’était un objectif.

C’était le début d’Alexandre Despatie.


Dans les années qui ont précédé les Jeux du Commonwealth de 1998, le plongeon est devenu une obsession : je voulais être le meilleur. Le plan était de franchir les étapes. Et je les ai franchies vite et jeune.

C’est aux Championnats canadiens que j’ai obtenu ma qualification quelques mois avant les Jeux du Commonwealth. Je me souviens que d’obtenir mon billet pour cette compétition ne m’importait pas autant que le pointage que j’avais reçu. Parce que c’est comme ça que j’ai compris quel niveau j’avais atteint.

J’étais prêt.

Les Jeux du Commonwealth en 1998 étaient ma première grande compétition internationale. C’était aussi mon premier long voyage et la première fois que je restais loin de ma famille. Et pour être loin, c’était loin : à Kuala Lumpur en Malaisie. Après deux semaines en camp d’entraînement, je m’ennuyais déjà de ma mère. Mais tous les membres de mon équipe ont pris bien soin de moi. Après tout, j’étais le bébé du groupe.

À mon arrivée sur le site de compétition, j’ai découvert mon premier village des athlètes. C’était grandiose. J’étais émerveillé par tout ce que je voyais, surtout la cafétéria... Je me revois y entrer pour la première fois en me disant : Je peux vraiment manger tout ce que je veux? Le rêve.

Outre mes découvertes culinaires, c’était aussi la première fois que je rencontrais des plongeurs d’autres pays. Et plutôt que de les voir comme des compétiteurs, je les voyais comme des amis. Même chose pour tous les autres athlètes que je rencontrais.

C’est la beauté de l’expérience d’un événement avec différents sports. Tu apprends à découvrir et à comprendre d’autres réalités que la tienne. C’est ce qui fait que chaque expérience à des Jeux est importante dans le parcours d’un athlète. Ça m’a permis de me former une personnalité, de socialiser, de développer ma curiosité.

De voyager aussi jeune, ça m’a ouvert des portes. Et pas seulement en plongeon.


Je ne me suis jamais senti intimidé même si je n’avais que 13 ans. J’avais été habitué à être entouré de gens plus vieux. Aux Championnats canadiens, je plongeais contre des gars de six à sept ans mes aînés et je gagnais quand même. Ce n’est pas l’âge qui importe, mais la façon dont tu es capable de plonger.

L’épreuve du 3 m avait lieu avant celle du 10 m. Je participais à la compétition parce que j’étais qualifié, mais je n’avais aucune chance d’être compétitif à cause de mon âge et de ma forme. Mon poids ne me permettait pas d’atteindre la hauteur des autres plongeurs.

Un plongeur le tête baissée fait une figure dans les airs

Alexandre Despatie aux Jeux du Commonwealth en 1998

Photo : La Presse canadienne / Frank Gunn

Ça m’a tout de même permis de comprendre à quoi ressemblaient la compétition et l’ambiance. C’était comme un entraînement pour ce qui s’en venait : le 10 m.

L’épreuve se déroulait sur une seule journée et ça commençait avec les demi-finales le matin. Dès le début de la compétition, la foule était de mon côté. Je suis rapidement devenu le favori.

Avant et après chacun de mes plongeons, les spectateurs m’encourageaient. Aujourd’hui, je comprends comment c’est cute de voir un enfant de 13 ans plonger. Mais dans le moment, je me disais juste que mes plongeons devaient être bons…

Comme je ne regardais pas les notes pendant la compétition, c’est mon entraîneur Michel qui m’a annoncé les résultats quand je suis sorti de l’eau.

J’étais premier.

Même à ce moment-là, je ne pensais pas à gagner. J’étais seulement satisfait d’avoir fait de bons plongeons.

Pendant l’échauffement avant la finale, les plongeurs montaient sur la plateforme à tour de rôle pour effectuer leur plongeon. Je n’étais pas certain si c’était à mon tour ou à celui de l’Australien Robert Newbury qui se tenait à côté de moi. Je lui ai donc proposé de faire une partie de roche-papier-ciseaux pour déterminer qui de nous deux allait s’élancer en premier. Il a bien ri.

Voilà l’état d’esprit dans lequel j’étais avant l’une des finales les plus importantes de ma carrière.


Je me souviens avoir été marqué par la piscine de Kuala Lumpur, à moitié couverte à l’extérieur. C’était encore plus impressionnant le soir de la finale, avec le contraste des projecteurs et du ciel noir.

Fidèle à ses habitudes du matin, la foule reprenait de plus belle quand mon tour venait. Je ne me laissais pas distraire. Je me concentrais à effectuer chacun de mes plongeons comme je les avais tant faits à l’entraînement.

À mon cinquième et avant-dernier plongeon, un des juges m’a accordé une note parfaite de 10 pour la première fois de ma vie. À ma sortie de la piscine, la caméra est venue sur moi et j’ai dit : It’s for you mom!

La foule était complètement folle. Il ne me restait plus qu’un plongeon. Ce que je n’avais pas réalisé, c’est que j’étais encore en tête du classement et que j’étais le dernier à plonger.

Quand je suis sorti de l’eau après mon sixième plongeon, j’ai regardé le tableau et j’ai compris que j’avais gagné. J’ai vu mon équipe en larmes et je me suis mis à pleurer aussi.

Tony Ally de l’équipe britannique, un colosse qui avait l’air d’un haltérophile plutôt que d’un plongeur, s’est approché et m’a soulevé dans ses bras. Il m’a dit : Let’s show you to the crowd. Je n’oublierai jamais ce moment-là.

Alexandre Despatie, 13 ans, dans les bras du Britannique Tony Ally après avoir remporté la médaille d'or au tremplin de 3 m aux Jeux de Commonwealth, le 20 septembre 1998, à Kuala Lumpur, en Malaisie.

Alexandre Despatie porté par le Britannique Tony Ally

Photo : La Presse canadienne / Frank Gunn

Même l’entraîneur d’un de mes compétiteurs pleurait. Avec du recul, j’ai l’impression que tout le monde a vécu quelque chose de spécial ce soir-là. Et que tous ont saisi bien avant moi l’ampleur de ce qui venait de se produire.

Une plongeuse prend dans ses bras un jeune coéquipier qui pleure de joie.

Retour en archives sur la compétition qui a mis Alexandre Despatie sur la carte. On le voit ici pleurer dans les bras de Myriam Boileau après son dernier plongeon.

Photo : La Presse canadienne / Frank Gunn


Le mot folie est trop faible pour décrire ce qui m’attendait à mon arrivée à l’aéroport de Montréal. Il y avait des dizaines et des dizaines de personnes avec des affiches pour m’encourager, sans compter les membres des médias.

Ça ne m’a pas déstabilisé pour autant. À ce moment, j’étais seulement content de voir ma famille.

En conférence de presse avec toute l’équipe, j’ai même fait un commentaire aux journalistes parce que je trouvais que les questions n’étaient adressées qu’à moi…

Un jeune homme avec des broches pose devant sa médaille.

Alexandre Despatie tout sourire pose fièrement devant sa médaille à son retour à Montréal

Photo : La Presse canadienne / Ryan Remiorz

C’était le début d’une nouvelle vie. Deux ans plus tard, j’étais 4e à mes premiers Jeux olympiques, à Sydney, en Australie.

Rapidement, j’ai été conditionné à faire face aux médias et à la pression qui n’a cessé de grandir dans les années après les Jeux de 1998.

En tant qu’athlète, on a le choix de l’accepter et de l’apprivoiser ou de le considérer comme un irritant toute sa carrière. Moi, je le voyais comme un privilège. Je me considérais chanceux de pouvoir participer à n’importe quelle compétition et de faire ce que j’aime.


Pendant toute ma carrière, j’ai toujours gardé une relation particulière avec les Jeux du Commonwealth parce que, pour moi, c’est là où tout a commencé. Près de 24 ans plus tard, je n’en retire que du positif.

Certains diront peut-être que c’est trop jeune 13 ans pour compétitionner à l’international et pour vivre un tel succès. À ça, je répondrai que ce n’est pas chaque enfant qui est fait pour le sport de haut niveau.

Moi, je l’étais.

Je dis toujours que le plongeon m’a choisi plus que l’inverse. J’ai eu la chance d’être bien entouré et de rencontrer les bonnes personnes au bon moment qui m’ont dirigé vers la carrière que je voulais.

Avant les Jeux de 1998, j’allais voir Michel Larouche chaque année pour savoir quand j’allais être dans son groupe, le groupe des grands. Puis, un jour, il est devenu mon entraîneur. Il a toujours su quand me mettre de la pression et quand arrêter. Je n’aurais pas été le plongeur que j’ai été sans lui.

Que vous soyez parent ou entraîneur, prenez le temps d’écouter et de comprendre l’enfant qui est devant vous. Qu’est-ce qui le passionne? Qu’est-ce qui le motive? Et surtout, quelles sont ses limites? Il ne sera en mesure de s’épanouir et de s’accomplir pleinement que si ses propres limites sont respectées.

Je ne vous apprends rien en disant que le monde d’aujourd’hui est très axé sur la performance. L’anxiété qui en découle en est la preuve. Mais personne ne devrait jamais être forcé à faire ce qu’il fait, peu importe le domaine. Ce n’est pas tous les enfants qui iront aux Jeux du Commonwealth et aux Jeux olympiques. Sachez les écouter.

À vous tous, jeunes athlètes : foncez. N’ayez pas peur de ce que vous n’avez jamais vécu ou de ce qui s’en vient. Profitez de chaque moment, car ça pourrait être le vôtre.

Et gardez votre innocence le plus longtemps possible. Ça devrait être ça, l’essence du sport.

La médaille au cou sur le podium, il salue la foule de la main droite.

Alexandre Despatie avec sa médaille d'or au cou

Photo : The Canadian Press / Frank Gunn

Radio-Canada présente en webdiffusion les Jeux du Commonwealth 2022 à Birmingham, en Angleterre. Cliquez ici pour le détail de notre calendrier de diffusions.

Propos recueillis par Justine Roberge

Photo d'entête par Frank Gunn/La Presse canadienne