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Des coureurs sprintent vers la ligne d'arrivée

Bruny Surin – La course de ma vie

« Pendant deux heures, je flottais sur un nuage dans la chaude soirée de Séville. J’étais en état de choc. À 32 ans, je venais de réaliser mon rêve ultime, celui que je visualisais depuis que j’avais 17 ans. »

Signé par Bruny Surin

L'auteur est un ex-sprinteur, médaillé d'or olympique au relais 4 x 100 m des Jeux d'Atlanta en 1996 et quintuple médaillé aux Championnats du monde. Il sera le chef de mission du Canada aux Jeux de Paris en 2024.

J’ai toujours voulu être plus rapide que mon idole Carl Lewis. C’était un rêve fou et presque tout le monde me disait que c’était un rêve impossible. On me disait que j’étais têtu, que j’allais perdre mon temps. J’ai prouvé le contraire à tout le monde.

Parce que moi, j’y croyais.

Toutes mes années d’entraînement en athlétisme étaient récompensées par un chrono de 9,84 s et une 2e position aux Championnats du monde de 1999. J’égalais du coup le record canadien du 100 m que détenait seul, jusque-là, Donovan Bailey. Surtout, j’enlevais deux centièmes au meilleur chrono à vie de Carl Lewis.

Juste à l’évoquer, je me rappelle avec précision comment je me sentais. C’était extraordinaire.

J’étais dans la salle de tests antidopage environ deux heures après ma course. J’avais célébré cela sur la piste, avec mon équipe, j’étais monté sur le podium et j’avais fait ma tournée d’entrevues. Pourtant, j’ai posé la question à ma femme, Bianelle, présente à mes côtés.

Est-ce que j’ai réellement couru 9,84?

J’ai senti, dans son regard, qu’elle trouvait ça étrange que je lui pose la question. Elle a répondu : Ouais, ouais.

Un sprinteur en bleu lève les bras en triomphe sur la piste, son rival à gauche sourit.

Bruny Surin (à gauche) sourit après avoir franchi la ligne.

Photo : Getty Images / Stu Forster

Tout de suite, c’est fou, il y a eu comme une image de film qui est venue dans ma tête. C’est passé tellement vite, mais je me suis revu à 17 ans, dans le quartier difficile de Saint-Michel, qui avait osé dire que j’allais un jour battre Carl Lewis.

Je voyais le visage des gens qui riaient de moi. Je voyais les gens qui me fermaient la porte au nez à mes débuts quand j’essayais d’entrer dans les compétitions. Je voyais les athlètes mieux classés que moi, même dans l’équipe canadienne, qui se payaient ma tête.

Le film s’est terminé sur mon premier entraîneur, Daniel St-Hilaire, qui m’avait dit une phrase qui m’a suivi toute ma vie et que je répète encore aujourd’hui. The me I see is the me I’ll be. Le moi que je vois est le moi que je serai. J’ai adhéré à l’idée de cette phrase et, 15 ans plus tard, bang, oh! mon Dieu, ça s’était réalisé.

On est allés fêter au restaurant jusqu’aux petites heures de la nuit avec mes entraîneurs, Bianelle, mon ami et commanditaire Claude Chagnon et sa conjointe. J’étais avec mon monde. Et même s’il faisait 32 ou 33 degrés, je portais un chandail chaud. Je grelottais.

C’est comme si mon corps s’éteignait après avoir été poussé à son maximum. J’avais emmené mon corps à un endroit où il n’avait jamais été et c’était un choc réel. J’avais froid. C’était débile et fou.

Trois coureurs posent fièrement avec leur médaille au cou.

Dwain Chambers (à gauche), Maurice Greene (au centre) et Bruny Surin (à droite) ont remporté respectivement le bronze, l'or et l'argent au 100 m des mondiaux de Séville en 1999. Archives du Téléjournal sur cette course historique: crédit images IAAF/France 2

Photo : Getty Images / AFP/Eric Feferberg

Cette course de ma vie, je la dois notamment aux entraîneurs avec qui j’ai travaillé durant ma carrière.

Daniel St-Hilaire a été mon premier entraîneur. Je n’aurais pas eu la carrière que j’ai eue s’il ne m’avait pas découvert à l’âge de 13 ans. Et s’il ne m’avait pas relancé chaque année pendant les compétitions scolaires, au centre Claude-Robillard, pour qu’on travaille ensemble, peut-être que je n’aurais pas fait d’athlétisme.

Sans lui, je n’aurais peut-être même pas eu l’intérêt de regarder et d’être inspiré par Carl Lewis aux Jeux de 1984.

Michel Portmann, lui, m’a suivi pendant une bonne partie de ma carrière.

C’est l’Américain Dan Pfaff qui m’a permis de peaufiner ma technique quand je suis allé m’entraîner avec lui au Texas après les Jeux d’Atlanta. C’était une sommité de la biomécanique du sport. Il m’a appris tellement de choses, même si ma carrière était entamée depuis longtemps.

Les 30 premiers mètres d’un sprint, c’est l’explosion et notre corps est penché vers l’avant. Ce que Dan m’a enseigné, c’est ensuite de remonter le torse plus tranquillement, plus graduellement. J’ai appris à maîtriser cette technique à 31 ans et c’est ainsi que j’ai réussi la meilleure performance de ma vie à 32 ans.

En arrivant à Séville, je savais que j’avais les jambes pour réussir une telle course. À l’entraînement, ça allait très bien et je n’avais pas de blessure.

Avant de partir de Montréal, je me rappelle un entraînement. C’était un samedi et Michel m’accompagnait. Je devais courir cinq fois le 100 m à fond. Michel avait un petit enjeu, car il devait aller reconduire son fils à un tournoi de hockey.

Il m’a dit qu’il allait seulement chronométrer le premier et que mes amis pourraient chronométrer les autres. À mon premier 100 m, Michel a arrêté le chrono à 9,5 secondes. Il m’a tout de suite dit qu’il avait le sentiment qu’il s’était trompé. Il a alors décidé d’attendre que je m’élance à nouveau.

Et 9,5 secondes encore. Normalement, lorsqu’on chronomètre à la main, on doit ajouter 24 centièmes au chrono. Ça donnait quand même 9,74! C’était plus rapide que le record du monde à l’époque et j’étais seulement à l’entraînement. Michel a dit : Oh my god!. Puis, il a appelé sa femme pour dire qu’il ne pourrait pas aller reconduire son fils.

Il était resté pour la durée de l’entraînement. On savait à ce moment que j’avais les jambes pour courir un 9,7.

En arrivant à Séville, j’étais certain que j’allais réussir mon meilleur temps et que ça allait être une course magique. Je le savais.

C’est la preuve que de croire en toi, c’est payant. C’est le message que j’envoie surtout aux plus jeunes aujourd’hui. L’importance de croire en soi.


Quand j’ai traversé le fil d’arrivée, j’étais à la fois content et fâché. J’étais heureux d’avoir donné un bon spectacle, mais je me disais F***, j’ai manqué cette course-là et j’ai été battu de justesse par l’Américain Maurice Greene qui a couru en 9,80.

Les coureurs y vont de leurs derniers efforts à la ligne d'arrivée.

Maurice Greene a remporté la course en 9,80, devant Bruny Surin (9,84)

Photo : Getty Images / Andy Lyons

J’étais tellement content de ma course, mais c’est moi qui aurais dû gagner! Je n’en voulais pas à Maurice Greene. Ce n’est pas un ami, mais ce n’est pas un ennemi non plus.

J’étais un sprinteur gentil, moi. J’ai toujours vu mes rivaux comme des adversaires sur la piste. Mais après, je pouvais aller manger ou prendre un verre avec eux.

Il y a beaucoup de sprinteurs qui ne sont pas comme ça. On me disait souvent que, pour gagner, je devais être un bad boy, mais je n’ai jamais essayé d’intimider les autres.

Maurice et moi, on s’est poussé à la limite ce soir-là et c’est lui qui a gagné. J’aurais aimé l’emporter, mais la vie continue. Je n’ai pas eu de regret. J’avais réussi le temps que je voulais et je ne pouvais pas être fâché après tout le chemin parcouru.

Il y avait beaucoup d’intimidation à l’époque dans le monde du sprint, mais Greene ne m’intimidait pas. Je connaissais ses méthodes de guerre psychologique. Il bougeait beaucoup le torse, gesticulait et respirait fort avant les départs.

Pour ma part, j’avais une approche psychologique semblable à celle de Linford Christie, médaillé d’or à Barcelone, qui était en quelque sorte mon mentor. On a fait plusieurs camps d’entraînement ensemble en Australie et en Floride.

D’ailleurs, si on compare ma gestuelle à la sienne, il y a beaucoup de similitudes. On bougeait très peu avant de s’installer dans les blocs de départ.

Il m’a appris à bien rester dans mon monde avant le départ, de ne pas donner la main à personne ni de saluer aucun adversaire. Il me disait de me concentrer sur ma ligne, mon couloir, la ligne d’arrivée et rien d’autre.

Dans nos duels, Maurice Greene avait toujours connu de meilleurs départs que moi. Il est plus petit que moi. Et dans la phase de poussée, il avait un avantage. Sa petite foulée lui procurait une fréquence plus rapide et il me devançait toujours dans les 30 premiers mètres.

C’était le scénario que je m’étais fait. Là, pour la première fois, en finale, j’étais devant après 10 mètres. Ça allait très vite dans ma tête. Au lieu de remonter graduellement mon torse après 30 mètres, j’ai précipité mon geste et j’ai remonté trop rapidement.

Cela fait qu’aux 80 mètres, mon torse et mon centre de gravité étaient trop à l’arrière. Donc, quand je déposais mon pied sur la piste, au lieu d’être sous mon corps, il était un peu trop à l’avant et ça me freinait un peu.

Un sprinteur en bleu en devance un autre en tenue rouge et noire.

Bruny Surin tout juste derrière Maurice Greene à l'arrivée

Photo : Getty Images / AFP/Eric Feferberg

C’est pour ça qu’on a l’impression que Greene accélère encore après 80 et 90 mètres. Dans les faits, c’est moi qui décélère. C’est ça qui m’a coûté cette course-là.

À 80 mètres, j’ai compris que je ne gagnerais pas, mais j’ai poussé jusqu’au bout quand même. J’ai continué même si je savais que je m’étais relevé trop vite. Je le savais, mais ça allait trop vite pour que je réagisse. L’ajustement ne s’est pas fait facilement.

Une fraction de seconde et c’est fini.

Après la course, avec mes entraîneurs, on a estimé que, sans cette erreur, j’aurais couru le 100 m en 9,76.

J’aurais eu le record du monde.


Je suis convaincu d’avoir couru la course de ma vie ce soir-là à Séville.

Ça peut être drôle à dire et à expliquer, mais ce soir-là, je courais en même temps physiquement et mentalement. Cette course-là, je l’avais visualisée des milliers et des milliers de fois.

J’avais la sensation dans mon corps de savoir comment je devais me sentir à 10 mètres, à 20 mètres, à 30 mètres, tout ça, je le savais en direct.

En même temps que je courais la course, je flottais sur un nuage.

Deux sprinteurs en plein effort

Bruny Surin dans le sillage de Maurice Greene

Photo : Getty Images / AFP/Eric Cabanis

Vingt-trois ans plus tard, je suis surpris que mon record canadien tienne toujours. Je croyais fermement que quelqu’un le battrait. Je suis d’ailleurs étonné qu’Andre De Grasse ne l’ait toujours pas battu.

D’ailleurs, je suis allé le voir après sa médaille de bronze à Tokyo et je lui ai dit à la blague que ça faisait cinq ans que j’attendais qu’il le batte. Il a certainement le potentiel pour le faire. Aux Jeux de 2021, il a arrêté le chrono à 9,89.

Vingt-trois ans plus tard, je considère que c’est la course de ma vie, même si on me parle beaucoup plus de notre victoire au relais 4 x 100 m à Atlanta en 1996.

Je suis conscient que cette médaille d’or a beaucoup plus marqué l’imaginaire collectif que mon record canadien. Je suis surpris à quel point Atlanta a marqué les gens. Chaque fois qu’on m’en parle, les gens me rappellent où ils étaient pour cette course et comment ils ont célébré notre victoire.

Et ils disent : Je me rappelle quand ON a gagné. Ce n’est pas quand Bruny, Donovan, Glenroy et Robert ont gagné. Non, non, c’est quand ON a gagné. Je réalise à quel point l’impact de cette médaille d’or a été immense au pays.

Je me sens tellement privilégié d’avoir fait partie de cette équipe de relais. C’est fou et c’est un peu normal que mon record canadien, que je partage avec Donovan, passe un peu dans le beurre.

Je suis très fier de ma course à Séville. Ça a été le sommet de ma carrière. Après, j’ai été souvent blessé et je ne suis jamais revenu à 100 %. On me demande souvent si j’ai un regret d’avoir peaufiné ma technique si tard dans ma carrière.

Si je l’avais fait à 25 ans, j’aurais pu performer à un très haut niveau à 27-28 ans. Mais non, je n’ai pas de regrets. C’est mon parcours et j’en suis fier.

Mon parcours m’a permis d’apprendre. J’ai tout vécu, les bonnes et les mauvaises expériences, et tout ça va m’aider dans mon rôle de chef de mission pour les Jeux de 2024 à Paris. Je peux comprendre pas mal de choses que peuvent vivre un athlète ou un entraîneur aujourd’hui.

De la course de ma vie, en 1999, j’ai retenu une chose importante. Il est primordial d’avoir du plaisir et de ne pas se mettre trop de pression.

La veille de ma finale à Séville, j’étais avec Bianelle et Claude Chagnon à souper au restaurant et à faire des blagues. Plus tôt dans ma carrière, une semaine avant les compétitions, je stressais et je ne parlais plus à mes amis.

J’ai réalisé avec les années que c’était de l’énergie dépensée pour rien. Ça ne sert à rien de te mettre trop de pression. Oui, il y en aura, alors ça ne vaut pas la peine d’en ajouter.

Il faut rechercher le plaisir à tout prix. Au restaurant, on avait du plaisir. Je suis rentré à la maison, j’ai pris une douche et j’ai très bien dormi. Je n’ai pas pris d'alcool. Le vin, c’était pour après la finale…

Le lendemain matin, je suis parti à la guerre en croyant en moi.

Avec le résultat qu’on connaît. La course de ma vie.

Radio-Canada Sports présente en webdiffusion les Championnats du monde d’athlétisme de 2022 à Eugene, en Oregon. Cliquez ici pour les détails de notre calendrier de diffusions.

Propos recueillis par Antoine Deshaies

Photo d'entête par Shaun Botterill/Allsport/Getty Images