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Merci Monsieur Mike

« C’était comme si, avec vous, toute mon enfance et mon adolescence, passées à me prendre pour vous dans la cour ou à l'aréna du coin, venaient de partir vers un autre monde. »

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Signé par Tony « Bossy » Pouliot

L’auteur est un admirateur de Mike Bossy depuis l’enfance.

J’avais à peine 7 ans, en 1981, quand mon voisin Robert Kelly, qui allait devenir l'un des meilleurs hockeyeurs de la Beauce, m'a dit de ne pas quitter des yeux le numéro 22 des Islanders de New York. Que je deviendrais un bon compteur si j'apprenais à jouer comme cet attaquant électrisant que je pouvais parfois admirer à la télévision : vous, Mike Bossy.

Moi, j'aimais la fougue de Mario Tremblay, du Canadien, que je voyais jouer plus souvent. Mais vous étiez si différents l’un de l’autre. En plus, Monsieur Mike, pendant cette période de mon enfance, vous aidiez les Islanders à gagner la Coupe Stanley année après année.

Dans ma tête de petit gars, vous étiez l’incarnation parfaite de la réussite avec vos tirs secs, précis et sans avertissement qui rendaient fous les gardiens adverses.

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Tony Pouliot, 7 ans, qui porte fièrement un t-shirt aux couleurs des Islanders de New York, avec son équipe atome.

Photo : fournie par Tony Pouliot

Alors, dès que j’en avais l’occasion, je me rendais au stade couvert de mon village de Frampton, dans Chaudière-Appalaches, pour vous imiter. Je perfectionnais mes lancers sur réception et mes tirs des poignets. Il m'arrivait de passer dans le vide ou de rater le filet, mais je continuais. Parce que Mike Bossy, lui, maîtrisait de plus en plus son art et, régulier comme un métronome, avoisinait la barre des 60 buts saison après saison.

Chaque fois qu’un match des Islanders était diffusé à la télé, je vous regardais, émerveillé. Comme la fois où vous avez inscrit votre 50e but en 50 matchs pour égaler le record de Maurice Richard. Ce fameux soir où vous avez manifesté votre joie avec tellement d'exubérance et dont on a revu les images ces derniers jours. Encore aujourd'hui, chaque fois que je revois ce but, j’ai le goût de sautiller avec vous.

Quelques années plus tard, en 1987, j'ai eu la chance de jouer au tournoi pee-wee à Québec. Je n’oublierai jamais cet instant où j’ai sauté sur la patinoire et où j’ai patiné sur le logo des Nordiques, comme Mike Bossy le faisait chaque fois qu’il venait remplir le filet au Colisée. J'en tremblais. Je voulais faire comme vous, Monsieur Mike, devant des gradins remplis.

Ce jour-là, peut-être porté par l’émotion du moment, le jeune Tony Pouliot a compté trois buts!

J'étais tellement content après avoir marqué mon troisième que j'ai même osé narguer un rival en lui disant que je m'appelais Mike Bossy! Dans ma tête de garçon de 13 ans, je le croyais vraiment. L’espace d’un instant, j'étais devenu un marqueur redouté, comme vous.

Une fois chez les juniors (ce n'était que du calibre CC), je me suis à nouveau laissé emporter. Après une belle feinte suivie d'un tir dans le coin supérieur du filet du côté de la mitaine, un superbe but, le défenseur adverse a réagi à mon exubérance en me demandant pour qui je me prenais. Je lui ai répondu sur-le-champ, sans la moindre humilité : Pour Mike Bossy!

Je m'appelle Tony Pouliot, mais dans mon coin, on me surnomme Tony Bossy depuis l’époque de mes plus beaux buts au hockey mineur. Je faisais rire mes coéquipiers par mon intense volonté de m'identifier à vous. Quelle sensation extraordinaire c’était d'entendre chaque fois notre annonceur maison, Pierrot Lagueux, me présenter à nos partisans, eux qui savaient presque tous que je vouais une admiration sans bornes au no 22 des Islanders.

Le but des Bulldogs compté par Tony "Bossy" Pouliot!

Assis au banc, j’en avais des frissons. J’étais fou du numéro 22. Et, en quelque sorte, je le suis encore.

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Tony Pouliot tient dans une main une photo de lui à l'époque où il jouait au hockey et, dans l'autre, une figurine de Mike Bossy.

Photo : Radio-Canada / Daniel Mallard

Qui suis-je, direz-vous, pour vous écrire aujourd’hui cette lettre publique, après le concert d'éloges des derniers jours de la part de légendes du hockey et de tous ceux qui ont eu la chance de vous côtoyer au fil des ans?

Je ne suis qu'un amateur ordinaire qui parle au nom de toute une génération de joueurs de hockey que vous avez inspirés. Nous sommes en deuil depuis ce vendredi matin maudit où j'ai reçu mes premiers messages de condoléances de la part d’une vingtaine d’amis.

Bien sûr, Monsieur Mike, je n'ai jamais été une menace autour du filet comme vous l'avez été pendant toute votre carrière, beaucoup trop courte. De toute façon, personne ne peut prétendre avoir votre instinct de marqueur. Même Alex Ovechkin et Auston Matthews n'arrivent pas à compter des buts à votre rythme. Ni même Wayne Gretzky ni Mario Lemieux, bien que la grande vedette des Penguins vous ait talonné avec sa moyenne de 0,75 but par match. La vôtre est de 0,76…

Dévasté, étendu sur mon lit, je pleurais vendredi la mort de mon idole, moi, le gars de Frampton qui ne vous aura rencontré face à face qu'une seule fois.

C’était comme si, avec vous, toute mon enfance et mon adolescence, passées à me prendre pour vous dans la cour ou à l'aréna du coin, venaient de partir vers un autre monde.


Chez moi, dans mon sous-sol, Monsieur Mike, j’accumule de nombreux souvenirs de votre parcours dans la LNH. Des objets qui m’ont été offerts par des amis qui savent comment me faire plaisir même si ce n’est pas le jour de mon anniversaire.

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Tony Pouliot, grand admirateur de Mike Bossy

Photo : Radio-Canada / Daniel Mallard

Un copain de la boutique de l'aréna m'a déjà refilé une figurine à votre effigie. Un collègue de l’abattoir, où je travaille, m’a remis une tuque des Islanders. J’ai le timbre de Postes Canada imprimé en votre honneur que j’ai inséré dans un cadre et autographié moi-même… « Tony Bossy » (c’était plus fort que moi).

J’ai des coupures d’articles de journaux qui parlent de vos exploits, et même les cassettes VHS des quatre victoires de suite des Islanders en finale de la Coupe Stanley. D’ailleurs, Robert Kelly et moi avons prévu de les regarder d’ici la fin de la semaine, pour nous faire du bien. Tous les deux, nous avons toujours considéré que la rue de L’Église, où nous demeurons, devrait être rebaptisée « rue des Islanders »!

J’ai même conservé un dessin que m’avait remis à l’adolescence une jolie fille qui, du moins je le pense, s’était servie de votre nom pour me charmer.


Le 16 février 2020 a été le plus beau jour de ma vie. J’exagère à peine. Cette journée-là, plus de trois décennies après mon fameux tour du chapeau à Québec, je m'étais juré de ne pas rater cette occasion unique de vous voir en personne lors de votre passage au Tournoi international de hockey pee-wee, au Centre Vidéotron.

Je me revois. Je suis figé au milieu de cette longue file de centaines de personnes qui désirent votre autographe. Mais à mes yeux, Monsieur Mike, ce précieux moment revêt une signification beaucoup plus grande, précisément parce que ma fascination pour vous remonte à mon enfance. Après presque 40 ans, l’attente a assez duré.

Le vrai Mike Bossy est là, je l'aperçois une cinquantaine de pieds devant. Je dis à ma copine : Le vois-tu? C'était comme si je refusais d’y croire. J’essaie de retenir mes larmes sans trop de succès. Les gens défilent devant vous à tour de rôle avec leurs objets à autographier. Mon moment sera court, je devrai profiter de chaque instant. Je m’apprête à parler avec Mike Bossy, enfin.

C’est mon tour. Il ne me reste plus qu’à m’avancer, mon chandail no 22 sur le dos. Vous me faites signe de m’approcher. Vous déposez votre main sur mon épaule pour me mettre à l’aise. Je suis si nerveux. Vous me suggérez de vous appeler Mike plutôt que Monsieur Bossy. Je pense me reprendre, mais ça sort : Monsieur Mike. Puis, c’est la poignée de main. Au passage, je touche vos poignets, ceux-là mêmes qui ont servi à décocher tant de tirs, à déjouer tant de gardiens.

Je soulève une manche de mon chandail pour vous laisser voir le logo des Islanders tatoué sur mon épaule. Vous éclatez de rire. Je vous entends encore me dire : Toi, t’es un vrai! Et moi qui ajoute que tout le monde m'appelle Tony Bossy. Et vous qui répondez : C’est correct. J'ai la bénédiction du maître.

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Tony Pouliot en compagnie de Mike Bossy

Photo : fournie par Tony Pouliot

Je me tourne pour que vous signiez mon chandail en vous demandant comment vous avez réussi à être si prolifique. Vous me répondez qu’il faut d’abord s’amuser, avoir de l’ardeur au travail et savoir jouer en équipe.

Je sens que mon moment tire à sa fin. Je pourrais ajouter qu’il faut aussi beaucoup de talent, rester humble et s’assurer que nos tirs touchent toujours le filet. Je le sais, j’ai lu ce conseil que vous avez donné à une revue sportive dans les années 80 et que j’ai encore au sous-sol. Mais je ne dis rien dit et je pars en vous remerciant.

Ma rencontre avec vous n’a duré qu’une minute. La seule de ma vie après des centaines d’heures à vous regarder à la télé. Mais cette minute, je l’ai sentie comme une immense récompense.

Monsieur Mike, vous étiez mon premier amour d’enfance. C'est vous qui m’avez fait adorer le hockey, mais votre influence sur moi a été beaucoup plus grande. J’ignore si vous étiez conscient de l’effet que vous aviez sur les gens, mais sachez que vous m’avez poussé à devenir meilleur, et pas seulement au hockey. Dans la vie en général, je suis un gars qui se donne à fond. Pendant une dizaine d’années, j’ai même organisé une randonnée de vélo pour la prévention du suicide.

Les jeunes doivent s'accrocher à leurs rêves. Peut-être sans le savoir vraiment, vous avez fait votre large part pour ça.

Ce jour-là, j’ai versé des larmes en m’éloignant du podium où vous avez continué à rencontrer un par un, et si gentiment, les amateurs de hockey. Puis, des mois plus tard, j’ai pleuré quand j’ai appris que vous étiez atteint du cancer du poumon, quand j’ai réalisé que je ne pourrais plus vous voir rire à la télé comme je vous ai entendu, pendant des années, vous exclamer avec votre franc-parler que tel ou tel but était certifié Mike Bossy!

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Tony Pouliot (à gauche) et son ami Robert Kelly

Photo : Radio-Canada / Daniel Mallard

Ce chandail autographié, Monsieur Mike, je ne le porterai plus. Je vais plutôt le faire encadrer et le mettre au mur.

Cela a été un honneur d’être votre partisan. Je ne dirai pas « partisan numéro un », car nous sommes nombreux à vous avoir idolâtré, mais certainement l’un de vos plus fidèles. J’ai eu l’impression de vous accompagner pendant tout votre parcours.

J’aurais tellement aimé être au UBS Arena, mardi soir, avec les partisans des Islanders pour assister à cette soirée tenue en votre mémoire.

À la place, j’étais chez moi devant mon téléviseur, le cœur gros, mais fier de vous avoir choisi comme modèle quand j’étais haut comme trois pommes.

Cette lettre, j’y ai mis toutes mes tripes. Elle me fait du bien, comme une thérapie. Je sais, je suis un gars émotif et passionné, mais je ne suis pas le seul à vous avoir admiré. J’espère que beaucoup d’amateurs de hockey vont s’y retrouver.

Merci, Monsieur Mike.

Propos recueillis par Jean-François Poirier

Photo d'entête par Daniel Mallard/Radio-Canada