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Robert Marien – Neuf minutes

« C’est la scène toute simple qu’a captée la caméra de surveillance de l’aréna et que j’ai pu revoir quelques semaines plus tard. J'ai l'air d'un enfant qui patine lentement et qui tombe, tout simplement. Floung. Je n’ai vu ni tunnel noir ni rétrospective rapide de ma vie défiler devant mes yeux. Juste la lumière qui s’éteint. Je venais de faire un arrêt cardiaque soudain. Problème électrique. Ce qu’on appelle une "mort subite". »

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Signé par Robert Marien

L’auteur est acteur et chanteur. Au fil d’une carrière jusqu’ici étalée sur quatre décennies, il a interprété plusieurs rôles marquants, notamment celui de Jean Valjean dans Les Misérables, Frollo dans Notre-Dame de Paris et Bob Martin, le capitaine du National de Québec, dans Lance et compte.

Neuf minutes. Voilà le temps que ça a duré avant que les gars me réaniment.

Jusque-là, pourtant, tout allait bien. Rien de spécial. Un match de hockey entre amis comme n’importe quel autre, un mardi après-midi ordinaire comme ceux des quelque 20 dernières années avec la même gang, à l’aréna de Repentigny.

Une rondelle libre dans le coin de la patinoire et dont je m’approche lentement. Puis, une espèce de bruit ou d’impression de pompage difficile à décrire. La sensation soudaine de ne pas être moi-même, de ne plus me sentir. Mais aucune douleur, aucun malaise.

L’espace d’un très court instant, cette question qui apparaît dans ma tête :  Ben voyons… Qu’est-ce qui… 

Puis, plus rien.

Pour moi, c’est comme si les neuf minutes qui ont suivi n’avaient pas existé. Je n’en garde absolument aucun souvenir. Néant total.

La suite, ce sont mes chums qui me l’ont racontée.


J’ai toujours été un gars de sport, un gars d’action. J’ai fait mon hockey mineur à Montréal-Nord. J’ai longtemps fait de l’athlétisme. J’ai joué au baseball. Adulte, j’ai aussi joué dans une ligue forte de touch-football pendant plusieurs années. Toujours eu ce besoin de courir après un ballon, une balle ou une rondelle.

Je suis comme ça. Même dans mon métier, quand je suis sur scène ou quand j’enseigne, je suis physique. Plutôt être dans l’action que dans ma tête… Quoique, dans ma tête, il y a aussi beaucoup d’action!

Et il y a l’aspect social. Ça fait une bonne vingtaine d’années qu’on joue le mardi. On se connaît depuis longtemps, d’une manière ou d’une autre. Il y a des gars qui ont joué à Montréal-Nord avec moi ou avec mon frère. Il y a Lucien. Il y a Normand, qu’on avait croisé lors du tournage de la deuxième série de Lance et compte, en Suisse. Des gars qui ont joué dans la série comme figurants aussi.

Ce mardi-là n’était pas différent des autres. Au cours de l’année et demie précédente, la COVID-19 nous avait forcés à arrêter, à recommencer, puis à arrêter de jouer à nouveau. Finalement, en septembre dernier, on avait pu reprendre les matchs.

Ce matin du 5 octobre 2021 était notre quatrième semaine, je crois, depuis notre retour. Et, ce qui est drôle, c’est qu’on jouait depuis une heure et je trouvais que ça allait bien pour moi. Oui, j’étais peut-être un peu essoufflé par moments, mais on se dit toujours que c’est normal. Ça doit être l’âge.

Puis, cette rondelle dans le coin et moi qui m'effondre. C’est d’ailleurs la scène toute simple qu’a captée la caméra de surveillance de l’aréna et que j’ai pu revoir quelques semaines plus tard. J'ai l'air d'un enfant qui patine lentement et qui tombe, tout simplement. Floung.

Je n’ai vu ni tunnel noir ni rétrospective rapide de ma vie défiler devant mes yeux.

Juste la lumière qui s’éteint.

Je venais de faire un arrêt cardiaque soudain. Problème électrique. Ce qu’on appelle une  mort subite .

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Robert Marien

Photo : Radio-Canada / Arianne Bergeron

Le choc, ce jour-là, ce n’est pas moi qui l’ai vécu. Plutôt mes vieux chums. Je l’ai compris en les revoyant et en leur parlant ces dernières semaines. Reconstituer ces neuf minutes a été un véritable work in progress… Je suis certain qu’il y a encore des détails qui nous échappent.

Sur le coup, ça semblait tellement anodin que les gars pensaient que je blaguais.

Celui qui se trouve le plus près de moi, Daniel, celui qu’on surnomme Ti-Cœur (ce n’est pas une blague!), constate que je semble devenir bleu. Il crie immédiatement aux autres de composer le 911. Tout à coup, il y a comme toute une chaîne d’entraide qui s’installe.

Ne sachant pas exactement quoi faire et voyant que je semble en train de suffoquer, voilà Lefrançois qui commence à me faire le bouche-à-bouche. Puis, un autre – Carol – entreprend un massage cardiaque.

On est entre la panique et le branle-bas de combat. En état de choc. Ça court dans tous les sens. Certains ne savent pas trop quoi faire. D’autres s'agenouillent pour prier.

Un autre court vers l’autre patinoire où des jeunes se trouvent. Il sait que leur entraîneur est pompier, donc premier répondant. C’est donc Éryc qui vient remplacer Carol afin de poursuivre le massage cardiaque.

Pendant ce temps, Denis, notre gardien de but, dit à Piché où est situé le défibrillateur externe automatisé [DEA]. Piché court donc le chercher et, par un complet hasard, dans sa course, il croise un père qui venait chercher son jeune fils à l’aréna.

En fait, le hasard était double : Jean-François est paramédic à Urgences-Santé… et c’est habituellement sa conjointe qui vient chercher l’enfant. Mais pas ce jour-là.

Il agrippe le défibrillateur que Piché était allé chercher et accourt à mes côtés. Quelques instants plus tard, il installe l’appareil qui, peu après, lui donne la commande de m’administrer une décharge électrique, la seule dont mon cœur aura besoin pour, neuf minutes après ma chute nonchalante dans le coin de la patinoire, recommencer à battre.

Quand l’ambulance arrive, tout a déjà été fait. Étendu sur la glace, j’ouvre les yeux, puis j’aperçois tous ces visages familiers penchés sur moi et celui de l’ambulancière qui me pose sa série de questions d’usage :  Quel est votre nom ? Où êtes-vous ? Quel jour sommes-nous ? … J’ai 100 %… Ouf ! Le cerveau fonctionne bien!

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Robert Marien

Photo : Radio-Canada / Arianne Bergeron

On le dit souvent, dans ce genre de situation, tout est une question de temps. Sans le défibrillateur, je me doute bien de ce qu’aurait été la suite pour moi.

Depuis la mort subite de son père Jacques, le Dr François de Champlain, urgentologue au CUSM, est le meneur d’une campagne qui vise à faire adopter une loi sur l’accès public aux DEA, comme celles qui existent déjà au Manitoba et en Ontario, entre autres. C’est donc sans surprise que vous comprendrez que je me suis joint à la Fondation Jacques-de-Champlain et Cœur + AVC en tant que porte-parole afin d’être  unis pour une loi qui sauve des vies .

Il faut que les défibrillateurs soient plus nombreux et plus accessibles dans les endroits publics. En principe, dans un édifice, où il y a un extincteur, il devrait y avoir aussi un DEA.

Voilà ce qu’il faut. Moi, j'ai été chanceux, mais la survie des gens ne peut pas être basée sur la chance. Ça ne peut pas être une loterie. Un tel a gagné, il y avait un défibrillateur à proximité, mais tel autre a perdu. Il faut se donner les moyens qu’il faut. Être équipés et prêts, collectivement. Parce que devant un arrêt cardiorespiratoire, chaque seconde compte!

Il faut aussi que l’utilisation d’un DEA soit démystifiée. Il faut sensibiliser la population à son utilisation, et ce, dès l’école primaire, car un jeune de 12 ans est parfaitement capable de le faire fonctionner. La machine fait tout. Une fois le couvercle ouvert, elle vous donne les commandes. Elle explique comment appliquer les deux électrodes sur la poitrine de la personne inconsciente. C’est la machine qui perçoit s’il y a un pouls ou non. C’est elle qui, au besoin, indique à quel moment appuyer sur le bouton pour déclencher le choc électrique. C’est aussi elle qui vérifie si un nouveau choc est nécessaire ou non.

Bref, l’utilisateur d’un DEA ne peut faire aucun mal à la personne qu’il tente de réanimer.

Pas besoin d’être pompier pour se servir d’un extincteur dans une situation d’urgence. Pas besoin non plus d’être médecin ou paramédic pour utiliser un DEA.

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Robert Marien

Photo : Radio-Canada / Arianne Bergeron

Depuis le 5 octobre, il s’en est passé, des choses. Juste sous la clavicule gauche, j’ai maintenant un défibrillateur implanté sous la peau (merci Dr Roy). Je me suis inscrit au Centre ÉPIC de l’Institut de cardiologie de Montréal (merci Dr Juneau) où, après des tests, j’ai reçu un diagnostic de prédiabète (une maladie qui touchait déjà d’autres membres de ma famille) et où j’ai repris doucement l’entraînement sous une étroite supervision. J’y ai rencontré le cardiologue qui s’occupe désormais de mon dossier et, après les Fêtes, il a débloqué mon artère coronaire droite (merci Dr L’Allier). J’ai modifié mon alimentation.

Les semaines se sont écoulées. J’ai commencé à nager. J’ai recommencé à faire du vélo stationnaire et à courir sur un tapis roulant. Je soulève des poids. Récemment, je suis même allé patiner très doucement lors d’une activité organisée pour souligner le retour du sport pour les jeunes à Repentigny.

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Normand Dupont (à gauche), Robert Marien (au centre) et Lucien Deblois (à droite).

Photo : Radio-Canada / Arianne Bergeron

Aussi, j’ai lentement repris quelques activités professionnelles. Avant les Fêtes, j’ai participé à un concert avec La Sinfonia de Lanaudière. Et je sais déjà qu’à la fin de juillet, ce sera au Lincoln Center, à New York, que je serai de retour pour entreprendre la tournée de Notre-Dame de Paris.

Mardi il y a trois semaines, je suis retourné à l’aréna de Repentigny voir les gars jouer. Puis encore le mardi suivant. Les gars sont venus me voir. Certains m’ont confié être allés consulter leur médecin après l’incident. Mais à peu près tous m’ont exprimé à quel point l’après-midi du 5 octobre les a marqués, les a remués. À quel point ces neuf minutes, dont je n’ai moi-même eu aucunement conscience, avaient été parmi les plus longues de leur vie.

 On en shake encore, m'a lancé Normand.

Moi aussi, maintenant, je vis avec une conscience nouvelle. Celle qui me pousse à me dire, depuis octobre, que chaque personne que je rencontre est une personne que, sans le défibrillateur, je n’aurais jamais rencontrée. Chaque nouvelle bouchée que je prends est une bouchée que je n’aurais jamais prise. Chaque pas que je fais est un pas que j’aurais pu ne jamais faire. Chaque note de musique est une note que je n’aurais pas chantée ou jouée. Surtout, chaque étreinte de mon petit-fils qui grandit et des miens aurait été un rendez-vous manqué.

À chacun de ces deux mardis où je suis allé revoir les gars, j’ai lacé mes patins et j’ai agrippé un bâton pour aller me délier les jambes avec eux pendant le réchauffement et pour effectuer quelques lancers sur le gardien. Juste pour le fun.

Mais mardi dernier, c’était différent. Mardi, j’ai joué. À la défense, tranquille. Mais j’ai joué. Avec Normand, Jean-Pierre et tous les autres. À nouveau.

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Robert Marien

Photo : Radio-Canada / Arianne Bergeron

Propos recueillis par François Foisy

Photo d'entête par Arianne Bergeron