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L'ex-planchiste Ross Rebagliati est assis devant des plants de cannabis.

Ross Rebagliati - Vingt ans plus tard, nous y voilà

« À Nagano, j'étais absolument convaincu de deux choses : le surf des neiges allait prendre de l'ampleur aux Jeux olympiques, et le cannabis allait un jour devenir légal. »

Signé par Ross Rebagliati

Après Nagano, il m’a fallu 10 ans pour sortir du brouillard.

En 1998, je suis devenu le premier champion olympique en surf des neiges. On m’a enlevé ma médaille quand on a découvert du THC dans un échantillon de mon sang.

J’ai bien senti que je vivrais une controverse semblable à celle du sprinteur Ben Johnson à Séoul, 10 ans plus tôt. Ç’a été le cas. L’expérience a été traumatisante.

J’ai passé une journée dans une prison japonaise. Parce que la marijuana ne figurait pas sur la liste des produits interdits, on m’a redonné ma médaille. Mais on m’avait bien fait comprendre que je ne sortirais pas de ma cellule si je ne récupérais pas ce que j’avais gagné.

Beaucoup de gens, beaucoup de publications m’ont condamné. Vivre avec la critique et la négativité, ça ne me vient pas naturellement. Mais j’ai reçu énormément d’appuis. Cela dit, je n’aime pas être isolé, et c’est un peu ce qui m’est arrivé après les Jeux olympiques. J’ai dû changer mon quotidien.

J’hésitais à me rendre au supermarché. Je savais qu’on pourrait me demander un autographe ou une photo et que je devrais dire à quel point ma vie était géniale. Mais en même temps, je songeais aux deux paiements d’hypothèque ratés et au fait que je pouvais à peine me permettre ce que j’étais en train d’acheter.

J’espère pour tous ceux qui sont célèbres qu’ils sont riches aussi. Être célèbre, c’est un emploi à temps plein. Ça demande beaucoup de ressources et d’énergie. Et à l’époque, comme jeune athlète olympique, je n’étais certainement pas riche.

Pendant une décennie, j’ai dû me réinventer, m’habituer à une présence médiatique, me faire à l’idée qu’on me reconnaîtrait un peu partout, et souvent pour autre chose que mon sport.

Ross Rebagliati tient sa médaille d'or en souriant.

Ross Rebagliati tient sa médaille d'or après l'annonce que sa disqualification des Jeux olympiques de Nagano était annulée.

Photo : Reuters / Mike Blake


Encore aujourd’hui, beaucoup de gens ne semblent pas trop être certains si j’ai toujours ma médaille ou non.

Il faut reconnaître que c’était avant qu’Internet soit vraiment accessible, et mon histoire était assez tordue. Mais j’ai quand même montré ma médaille à Jay Leno au Tonight Show!

Je peux comprendre que ce soit vague pour certaines personnes. Et c’est bien malheureux. La controverse a fait oublier ma performance sportive.

Cela dit, les Jeux olympiques, c’est bien plus gros que ma situation à moi. C’est un pays qui s’unit pour affronter les autres grandes puissances mondiales dans une compétition sportive où tous ont les mêmes chances de gagner. C’est comme un gigantesque bras de fer entre nations.

L’autre pays a plus de bombes nucléaires que le nôtre? Pas grave. On va probablement le battre quand même.

Ma médaille appartient aux Canadiens. Quand j’ai parcouru le pays après l’avoir gagnée, j’ai laissé des milliers et des milliers de gens toucher la médaille ou se faire photographier avec elle.

On m’a souvent demandé la permission de l’exposer dans un musée. J’ai toujours refusé. Je veux qu’elle soit accessible, chez moi, pour que je puisse l’apporter où je vais et qu’on puisse encore la prendre dans nos mains.

Malgré la confusion, ce qui me réjouit d’avoir gagné à Nagano, c’est que, comme j’ai été déclaré positif au cannabis, j’ai pu défendre publiquement ses bienfaits pendant 20 ans avec une médaille pour appuyer mes dires.

Ross Rebagliati fume avec, en contrebas, la vile de Kelowna.

Ross Rebagliati chez lui, en Colombie-Britannique

Photo : Radio-Canada / Liz Soergel


Ça pourrait vous surprendre, mais quand j’étais à Nagano, j’étais absolument convaincu de deux choses : le surf des neiges allait prendre de l’ampleur aux Jeux olympiques, et le cannabis allait un jour devenir légal.

Et nous y voilà, 20 ans plus tard. Un billet pour le surf des neiges est un des objets les plus convoités aux Jeux olympiques d’hiver, et nous ne sommes qu’à quelques heures de la légalisation du cannabis.

Quelle boule de cristal j’avais!

Mes expériences m’indiquaient que le cannabis était un choix sain pour les athlètes. Ça m’aidait à profiter de mon sport et de ma carrière, même quand les journées étaient grises et que mon avenir me semblait incertain.

Ce qu’il faut comprendre, par contre, c’est que j’allais aux Jeux olympiques pour réussir le meilleur temps sur ma planche, pas pour faire la promotion du cannabis. Mon test antidopage était tout simplement positif.

J’ai cependant vu les possibilités que ça ouvrait dès 1998. Ça n’allait pas se concrétiser à court terme, mais avec un peu de patience, les possibilités pouvaient devenir une réalité. J’ai donc expliqué, ces 20 dernières années, pourquoi le cannabis était un bon choix pour moi.

Avec les années, la science a confirmé certains des avantages que l’industrie présente depuis longtemps. La démocratisation du web a aussi aidé à la diffusion de l’information.

L’élection d’un gouvernement libéral avec la promesse de légaliser le cannabis, en 2015, nous a fait comprendre où en étaient les Canadiens à ce sujet. L’industrie a également vu un glissement s’opérer de la marijuana thérapeutique vers le cannabis récréatif. Tout a changé.

Un monde de possibilités s’est ouvert. On parle maintenant d’infusion de cannabinoïdes dans l’eau ou dans la nourriture, ce qui réduirait la demande pour certains médicaments que les grandes entreprises pharmaceutiques veulent nous vendre.

L’utilisation du cannabis par certains segments de notre population pourrait surprendre. Nos aînés prennent des médicaments depuis des générations. Dorénavant, ils ont accès – et ont bel et bien recours – à une autre solution plus saine et, dans certains cas, bien plus efficace.

Mon entreprise, Legacy, prône un style de vie sain dont le cannabis fait partie. J’ai dû occuper de petits boulots dans le milieu de la construction, parfois. J’ai bâti des maisons. J’ai fait fonctionner des machines. J’ai nourri ma famille comme ça, en attendant que la société évolue et que la volonté politique soit là.

Tellement de choses ont changé. Il y a six ans, j’ai renoué avec le ski, mon premier sport. En 1998, les planches à neige avaient une largeur de 30 cm environ, et les skis étaient minuscules. Maintenant, les skis ont presque l’air des planches de mon époque!

Mes enfants font du ski de compétition à leur tour. Ils ont réalisé de bons résultats déjà. Ils en ont aussi obtenu de moins bons. C’est la vie. Je leur répète souvent que gagner, c’est perdre un peu. C’est ma façon de leur dire que derrière chaque victoire, il y a de nombreux échecs, de nombreux écueils.

C’est vrai pour eux, et c’est vrai pour moi aussi.

Propos recueillis par Olivier Tremblay