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Dominic Asselin et, en arrière plan, l'Ama Dablam

Dominic Asselin - Nettoyer les hauteurs du monde

« En ville, on va faire attention, on va manger bio, on va regarder la population du haut de nos valeurs intouchables. Mais quand on a payé 10 000 $ dans l'espoir d'atteindre un sommet enneigé, pour pouvoir dire qu'on "l'a fait", nos principes peuvent soudainement devenir, disons, plus malléables. »

Signé par Dominic Asselin

C’est pourtant l’une des plus belles montagnes du monde.

Elle s’appelle l’Ama Dablam. Elle est au Népal, pas très loin de l’Everest. Au fond, ceux qui font le trekking du camp de base de l’Everest ne sont pratiquement jamais positionnés pour en voir le sommet, mais ils ont toujours l’Ama Dablam dans leur champ de vision. C'est une montagne majestueuse. On dirait une dame qui nous accueille, les bras ouverts. Mais c’est une montagne technique, très verticale, pas une montagne facile.

C’était au printemps 2018. J’y étais avec quatre clients en tant que guide de montagne, mon métier. C’est en arrivant au camp 1 que ça nous a frappés. Il y avait des déchets partout : des cartouches de gaz, des couches souillées, une bouteille d’alcool encore à moitié pleine et beaucoup de sachets de nourriture vides.

Non, mais, pouvez-vous imaginer quoi que ce soit de plus inutile, en aussi haute altitude, qu’une bouteille d’alcool?

Le pire, c’est que tu vois que les grimpeurs, au fil des ans, n’ont pas juste abandonné leurs vidanges là. Ils ont intentionnellement essayé de les camoufler, principalement en les plaçant sous des amas de roches dispersés ici et là. Mais leurs tentatives ont lamentablement échoué. Malgré tout, les déchets sautent aux yeux.

Nous avons continué notre ascension.

Quelques jours plus tard, après être redescendu du camp 2, je ne me souviens plus si c’est moi ou un autre participant, mais quelqu’un a dit : « On n’a presque plus de poids sur le dos… Pourquoi ne redescendrait-on pas des poubelles? »

Tout le monde s’est regardé. Puis, ça s’est transformé en jeu. Ce jour-là, finalement, on a descendu 30 kg (67 lb) de déchets de la montagne, notamment une tente abandonnée, un sac à dos, 28 cartouches de gaz et 2 couches. Toutes sortes de cochonneries.

Au camp de base, les membres des autres expéditions étaient éberlués de nous voir arriver. « Mais qu’est-ce qu’ils font là, à descendre des poubelles? » C’est qu’après une ascension, les grimpeurs sont exténués. Alors, habituellement, la dernière chose qui leur vient à l’idée, c’est de s’ajouter du poids inutile sur le dos.

On l’a fait. Mais il n’y avait aucun doute qu’il restait encore beaucoup à faire.

C’est comme ça que le projet est né.

Des déchets jonchent le sol de l'Ama Dablam.

Des déchets jonchent le sol de l'Ama Dablam.

Photo : Courtoisie Dominic Asselin


Je m’appelle Dominic Asselin. J’ai 40 ans. Je fais de l’escalade depuis plus de 20 ans. J’ai une entreprise, Attitude Montagne, spécialisée en sports de montagne à Saint-Adolphe-d’Howard dans les Laurentides. Ça fait 12 ans que je fais ça professionnellement.

J’ai grandi à Mont-Laurier, où je passais mes étés dans le bois, à jouer dehors. Je me suis ensuite joint à l’Armée canadienne, dans l’infanterie.

J’ai eu la piqûre de l’escalade à 18 ans, à Québec, sur une paroi de glace. Je faisais déjà plusieurs autres sports de plein air, comme de la planche à neige et du vélo de montagne, mais il y avait quelque chose avec l’escalade. Le mouvement lui-même qu’elle exige, mais aussi son volet psychologique. Ce moment où tu as peur, vraiment peur, où tu sais que ta vie tient à une seule chose, un geste à faire, un ancrage, une corde, mais où tu réussis à la contrôler, cette peur, et à quand même réussir le geste qu’il faut pour continuer.

C’est cette sensation qui m’a fait tomber amoureux de ce sport et de ce mode de vie.


Retourner sur l’Ama Dablam, en retirer 700 kg (1550 lb) de poubelles, dont 4500 m de cordes abandonnées, et installer près de 300 nouveaux ancrages permanents dans le roc, tout ça en 21 jours à plus de 5800 m d’altitude.

C’est le projet AmaDablam2020 que nous réaliserons, deux de nos clients, ma conjointe Isabelle et moi, en mars prochain.

C'est un projet de fou. Un projet qui n’émeut ni le gouvernement népalais ni les commanditaires potentiels d’ici, qui nous encouragent tous à le faire... mais pas au point de payer.

Le projet aura besoin, pour être réalisé, de toutes nos énergies.

Oui, il y a tous ces déchets. Mais il y a aussi toutes ces cordes de fortune installées sur les parois au fil des ans. Avec le temps, chacune de ces cordes s’est usée et est devenue aussi inutilisable que dangereuse. Chaque fois, les grimpeurs en ont installé une nouvelle, sans retirer l’ancienne. Ce qui fait qu’aujourd’hui, plusieurs cordes se côtoient. Et pour le grimpeur, il est impossible de savoir laquelle est la bonne.

Alors, dans quelques semaines, nous quatre Québécois irons faire le ménage dans tout ça.

De vieilles cordes entremêlées sur une paroi de l'Ama Dablam

De vieilles cordes entremêlées sur une paroi de l'Ama Dablam

Photo : Courtoisie Dominic Asselin


La logistique nécessaire à cette expédition est impressionnante, mais me stimule au plus haut point.

Je serai principalement responsable d’installer les nouveaux ancrages. Pour ça, j’aurai deux perceuses à percussion alimentées par six piles. Deux d’entre elles me permettront de forer 14 trous avant qu'elles soient complètement vides et renvoyées au camp de base pour y être rechargées. Deux autres pourront faire 10 trous chacune, tandis que ce sera quatre trous pour les deux dernières. Je sais donc déjà qu’avec une charge complète, je pourrai percer 56 trous. En tout, ce sont 272 trous que je devrai réaliser.

C’est le genre de calcul que je dois faire pour ne pas me retrouver sur la paroi avec toutes mes piles vides et être incapable de continuer à travailler.

À 6400 m d’altitude, sur une paroi où bien des grimpeurs ont laissé leur vie par le passé, c’est vraiment le genre d’erreur de calcul qu’on essaie d’éviter le plus possible...

J’en suis aussi à finir ma réflexion pour être en mesure de recharger les perceuses de 18 volts sans génératrice. J’aurai donc deux panneaux solaires de 100 watts flexibles et les plus petites piles transportables par avion.

J’ai calculé que j’allais probablement travailler 10 heures par jour. Pendant ces 10 heures, c’est sûr que je serai incapable d’abattre autant de travail que je le fais ici pendant la même période. En montagne, étant donné la rareté de l’oxygène, l’effort nécessaire au moindre geste est beaucoup plus grand. Et à ces hauteurs, on se sent toujours un peu tout croche.

Sur une certaine portion, entre les camps 2 et 3, soit entre 6000 m et 6400 m d’altitude, la paroi est complètement verticale. À cet endroit, pas le choix, on devra dormir sur la paroi dans une sorte de tente faite pour ça, qui est suspendue dans le vide.

J’y serai pendant environ cinq jours.

Pourquoi fais-je ça? Pourquoi ferons-nous tout ça?

Parfois, devant l’ampleur du projet et l’anonymat dans lequel nous le réaliserons, je me pose moi-même la question.

Une tente installée pendant l'ascension de l'Ama Dablam.

Une tente installée pendant l'ascension de l'Ama Dablam.

Photo : Courtoisie Dominic Asselin


Atteindre le sommet.

Sans contredit, c’est là la cause principale de ce gâchis environnemental que l’on peut constater sur les plus hautes montagnes du monde, mais aussi ici même, au Québec, au Canada.

Sur l’Ama Dablam, ce ne sont pas les Népalais qui laissent leurs résidus derrière eux sur la montagne. Ce sont nous, les touristes, les Occidentaux. On veut tellement pouvoir dire qu’on a atteint le sommet, qu’on « l’a fait », qu’on est prêts à cacher nos poubelles pour ça.

Les grimpeurs occidentaux sont prêts à tout pour le « faire », le fameux sommet. Je vous parlais de couches tantôt, c’en est un bon exemple. Comme on a souvent des problèmes intestinaux en altitude aussi importante, certains grimpeurs, une fois dans leur sac de couchage et sous un temps souvent froid et venteux, ne veulent pas devoir ressortir de leur tente en pleine nuit pour faire leurs besoins. Alors, ils se mettent une couche. Le hic, c’est que descendre une couche une fois qu’elle est souillée, ajouter ce poids à son sac à dos, ça les intéresse moins. Ils la laissent donc sur place.

Et Dieu sait combien d’années il faut à une couche pour se désintégrer.

L’autre problème, ce sont les fameux Summit bonus, les bonis de sommet : c’est une pratique très répandue qui consiste à payer, disons, entre 700 et 1500 $ le guide accompagnateur local s’il nous permet d’atteindre le sommet. Comme c’est l’équivalent d’un mois de salaire pour lui, c’est sûr que le guide népalais va tout faire pour que tu réalises ton objectif et avoir l’argent.

S’il voit que tu n’es plus capable d’avancer, que tu n’es pas en assez bonne forme, que ta préparation n’a pas été tout à fait adéquate, il va enlever du poids de ton sac à dos pour le mettre dans le sien. Et il va sûrement accepter que tu laisses le poids de tes déchets derrière toi pour augmenter tes chances de réussite.

À mes yeux pourtant, sommet ou pas, si le guide te ramène en un morceau au camp de base, tu devrais le payer.

En d’autres mots, l’atteinte du sommet ne devrait pas être la seule mesure du succès de l’expédition.

Quand on entame l’ascension d’une montagne, il me semble que l’objectif devrait être simplement de se rendre au maximum de ce qu’on peut atteindre. Ce devrait être l’expérience elle-même du dépassement de soi. Pas juste, bêtement, le sommet.

Trois grimpeurs marchent sur une montagne.

Dominic Asselin et ses collègues grimpeurs lors de leur ascension de l'Ama Dablam en 2018.

Photo : Courtoisie Dominic Asselin

Parce que le sommet, on va se le dire, très souvent, ce n’est rien.

On y arrive, on ne voit pas grand-chose, il fait froid, il vente, on est fatigué, tanné. On reste là deux minutes, on prend en vitesse une photo sur laquelle on ne voit presque rien, un égoportrait pris de trop près. Puis, exténué, on entame la descente.

Ce dont tu te souviens de ce genre d’expédition, ce n’est pas du sommet. C’est de tous les moments, pendant l’ascension, qui t’y ont mené. Le sommet, c’est juste l’endroit où tu rebrousses chemin. C’est juste l’endroit après lequel il n’y a plus rien.

On en est malheureusement encore là. Ce qu’on vend aux voyageurs, c’est le sommet. Et à cause de ça, de cette obsession, il est encore acceptable de laisser des déchets derrière soi.

Notre projet, au fond, c’est aussi ça : insister sur cette prise de conscience à laquelle il faut absolument arriver. Parce qu’en ce moment, on est en train de saloper notre terre partout, même dans des milieux aussi hostiles et isolés que les hautes montagnes.

Pourtant, nous les grimpeurs et les alpinistes, nous sommes censés être des amoureux de la nature, des protecteurs des milieux naturels. En tant que gens de plein air, nous nous présentons souvent comme de valeureux chevaliers, des gens purs, des gens de principes. Mais on est prêts, quand personne ne nous regarde, à camoufler des vidanges sous un tas de roches.

En ville, on va faire attention, on va manger bio, on va regarder la population du haut de nos valeurs intouchables. Mais quand on a payé 10 000 $ dans l’espoir d’atteindre un sommet enneigé, pour pouvoir dire qu’on « l’a fait », nos principes peuvent soudainement devenir, disons, plus malléables.

C’est ce qui, croyons-nous, doit cesser.


C’est fou comme la montagne nous expose à des situations qui nous rendent vraiment mal à l'aise, qui nous font vivre des émotions qu’on n’aime pas. Mais après les avoir traversées, ces mêmes situations nous font grandir. Et ça fait en sorte qu’après, dans ta vie, il faut vraiment qu’il arrive un gros pépin pour que tu perdes tes moyens.

Aujourd’hui, en tant que guide, j’emmène des gens en expédition un peu partout, du Népal au Pérou, et j’essaie de leur faire voir ce que l’escalade peut leur apporter comme être humain. Il m’arrive de partir en expédition avec des gens qui commencent vraiment à zéro, qui n’ont jamais touché à un crampon ni à un piolet. Et souvent, deux ou trois ans plus tard, ces mêmes personnes-là nous accompagnent sur de gros glaciers au Pérou, sur des terrains où ils croiseront des crevasses, où on passera de nuit.

On les amène jusque-là, jusqu’au bout d’eux-mêmes. Je dis souvent qu’un voyage où il n’y a pas de larmes, c’est un mauvais voyage.

La montagne, c’est un outil pour accomplir ça, cette espèce de dépassement de ce qu’on croit être nos limites.

Quand on suit ce qu’on appelle l’École de montagne, la dernière formation consiste en un voyage de neuf jours au Mexique. Moi, je suis juste là pour superviser, pour être sûr que rien de grave ne survienne. Notre séjour de l’an passé est sans contredit celui dont les gens se souviennent le plus. Pourtant, ils n’ont pas vu grand-chose.

On était dans un blizzard complet. Il neigeait à l’horizontale tellement le vent était violent. Il vient un moment où tu n’es plus certain où tu es, tu ne vois pas bien. Et il y a toujours ce froid, ce vent… Toutes les raisons sont là pour que tu te poses la question : pourquoi tu es là? Pourquoi tu fais ça? Non, mais, ne serais-je pas mieux à travailler tranquille derrière un bureau?

Toutefois, il y a après.

Être placé face à ce genre de situation, dans ce genre d’environnement extrême, va chercher quelque chose à l’intérieur de l’humain. Quelque chose qui est beaucoup plus que simplement voir un beau paysage, parce qu’on a atteint un sommet.


Dominic Asselin, ses collègues grimpeurs et leur récolte de déchets sur l'Ama Dablam en 2018

Dominic Asselin, ses collègues grimpeurs et leur récolte de déchets sur l'Ama Dablam en 2018

Photo : Courtoisie Dominic Asselin

Pourquoi, donc, retourner nettoyer l'Ama Dablam? Je viens de franchir la quarantaine. Je sens que je commence à penser à la suite, au jour où je n’y serai plus. Je pense à ce que j’aurai laissé derrière moi.

Pendant ma trentaine, j’ai fait plusieurs choses. J’ai été l’un des premiers à réussir ma formation de guide d’alpinisme et de roche de l’Association canadienne des guides de montagne, et depuis le Québec. J’ai travaillé à ce que les guides d’ici atteignent aussi le standard international. On n’y est pas encore, mais les choses progressent. Cela a été mon combat de la dernière décennie.

Maintenant, je sens que je veux créer des legs. Quand je serai vieux, je ne veux pas constater que tout ce que j’ai fait, c’était pour mon seul bénéfice personnel. Alors, qu’est-ce que j’aurai laissé aux autres?

Quand j’aurai 80 ans et que je me bercerai devant mon foyer, je veux regarder en arrière et pouvoir dire que je n’ai aucun regret sur le plan de mon éthique et de mon intégrité. Que même si certaines de mes décisions n’auront pas été les plus payantes, elles ne m’auront pas fait tordre mes principes.

C’est dans cet esprit qu’Isabelle et moi avons créé l’organisme sans but lucratif High Altitude Mountain Cleaners, grâce auquel nous irons vivre cette aventure au Népal en mars. Une mission qui coûtera environ 30 000 $, et pour laquelle les commanditaires, il faut bien le dire, ne se bousculent pas aux portes.

Oui, je serai peut-être plus pauvre de 30 000 $ après ce voyage, soit l’équivalent de mon salaire annuel. Mais je l’aurai fait.

Ce sera mon sommet à moi.

Propos recueillis par François Foisy