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Un entraîneur de hockey se tient derrière ses joueurs qui sont assis sur le banc.

André Tourigny, du rêve à la réalité

« Mélanie a mis sa carrière sur pause pendant 18 ans pour élever les enfants pendant que moi, j’avais des horaires de fou. J’étais parti à gauche et à droite et je vivais ma passion. Si je n’avais pas eu cet appui-là, de Mélanie et de mes enfants qui m’attendaient à bras ouvert chaque fois que je revenais, jamais je n’aurais pu avoir cet équilibre. » Visite chez le nouvel entraîneur-chef des Coyotes de l'Arizona.

Un texte de Jonathan Roberge

Plus de 20 ans de carrière. Au moins une décennie à espérer cet appel. Au bout du fil, ce jour-là, on invite André Tourigny à se rendre à Glendale. Après les discussions des derniers jours, pas de doute possible : le propriétaire des Coyotes de l’Arizona, Alex Meruelo, souhaite dérouler le tapis rouge et lui offrir les clés du Gila Rivers Arena. Pourtant, l'entraîneur québécois n'hésite pas un instant.

Je leur ai dit que ce n’était pas possible (d'aller les rencontrer), parce que c’était la graduation de ma peanut, se souvient Tourigny, sourire en coin.

Sa peanut, c’est sa fille Léa, qui s'apprête alors à célébrer la fin de son secondaire.

Le pari est audacieux, il va sans dire, mais il est fidèle aux principes et aux valeurs familiales de Tourigny. Cette cérémonie de remise de diplôme aurait été importante aux yeux de la majorité des pères de famille. Mais il faut remonter un peu dans le temps pour comprendre à quel point absolument rien ne pouvait l'empêcher d'y assister; pas même un milliardaire qui souhaitait lui offrir le poste de ses rêves.

Le destin. Libre à chacun d’y croire ou non, mais lorsqu’il raconte son parcours et comment il a été embauché par les Coyotes, André Tourigny n’a d’autre choix que d’y faire référence.

Assis face à face, deux hommes discutent.

André Tourigny demeure à Scottsdale, une banlieue de Phoenix où l'on retrouve nombreux clubs de golfs et hôtels de luxe.

Photo : Radio-Canada / François Genest

Au lendemain de son tout premier match préparatoire derrière le banc de l'équipe, le Nicolétain de 47 ans a donné rendez-vous à Podium près du Westin Kierland Resort and Spa, un luxueux hôtel de Scottsdale, en banlieue de la ville de Phoenix.

C’est jour de congé pour les Coyotes, mais André Tourigny n’a pas l’intention de profiter du parcours de golf derrière lui. Dès la fin de l’entrevue, il compte se rendre à l'aréna pour visionner le rencontre de la veille et préparer le plan d’entraînement auquel il prévoit soumettre ses joueurs le lendemain.

C’est beaucoup de travail à venir. Atteindre la LNH c’est une chose, mais y rester, c’en est une autre... Avoir une chance d’obtenir un emploi dans cette ligue, ce n’est pas quelque chose qui arrive du jour au lendemain. C’est comme une montagne. La plupart des gens ont commencé à entendre parler de moi quand j’étais à Rouyn-Noranda ou avec Équipe Canada… mais ce n’est pas là que ça a commencé. Là, on était déjà rendus aux trois quarts de la montagne. Dans le premier quart, il y a eu quelques bosses, un parcours cahoteux… Quand j’ai eu la discussion avec ma mère et mon père [au sujet de son embauche en Arizona], on regardait le parcours et disons que ça a été assez émotif.

Ce boulot, André Tourigny en a toujours rêvé, mais il l’a longtemps considéré hors de portée. Il y a 15 ans, commander un repas auprès d’un serveur anglophone relevait pour lui de l’exploit. Imaginez alors dicter des consignes et discuter stratégies, dans le feu de l’action, à un jeune joueur russe qui baragouine tout autant cette langue.

Son plus important défi n’aura toutefois pas été d’apprendre l’anglais. Avec le hockey junior vient une réalité qui gruge tout homme de famille : de longs voyages en autobus, loin des siens.

Premier remerciement au destin : lui avoir permis de rencontrer sa conjointe, Mélanie Allard.

Mélanie a mis sa carrière sur pause pendant 18 ans pour élever les enfants pendant que moi, j’avais des horaires de fou. J’étais parti à gauche et à droite et je vivais ma passion. Si je n’avais pas eu cet appui-là, de Mélanie et de mes enfants qui m’attendaient à bras ouvert chaque fois que je revenais, jamais je n’aurais pu avoir cet équilibre.

Un couple et leurs trois enfants regardent la caméra en souriant.

André Tourigny, sa fille Léa (nouvellement diplômée), sa conjointe et ses deux fils

Photo : fournie par André Tourigny

Après un bref passage comme dépisteur, puis entraîneur adjoint chez les Cataractes de Shawinigan aux côtés de Denis Francoeur et de René Perron, André Tourigny a pris la barre des Estacades de Trois-Rivières midget AAA en 2000. Deux ans et trois mois ont suffi pour convaincre les Huskies de Rouyn-Noranda d’en faire leur pilote.

Rares sont les entraîneurs qui ont connu autant de stabilité qu’il en a connu par la suite. Entre novembre 2002 et avril 2013, Tourigny a conduit son équipe en séries éliminatoires 9 fois en 10 ans, en plus de remporter le titre d’entraîneur de l’année en 2005-2006. Deux ans plus tard, ses Huskies ont terminé la saison au 1er rang du classement général et n’étaient qu’à trois petites victoires de mettre la main sur la Coupe du président. Brent Aubin, Marc-André Bourdon, Sven Andrighetto et Nikita Kucherov ne sont que quelques-uns des talents développés au fil des années par Tourigny, qui occupait également les fonctions de directeur général des Huskies. 

Il sait ce que ça prend pour construire une équipe championne, explique son nouveau patron, Bill Armstrong. André a l’expérience avec les jeunes joueurs, il sait comment être suffisamment sévère pour les garder responsables tout en ayant la capacité de se faire apprécier d’eux. Ils l'aiment au point de passer par-dessus le fait qu'il puisse parfois être dur avec eux. Je crois beaucoup en ce qu'il a accompli précédemment. Pour moi, il n'y avait qu'un seul choix et c'était André en raison de sa passion et tout le temps qu'il accorde à son travail d'entraîneur.


En 2013, Patrick Roy accepte le poste d’entraîneur-chef de l’Avalanche du Colorado. André Tourigny et Mario Duhamel deviennent ses adjoints. Deux ans plus tard, Tourigny se rapproche de la maison et accepte le même rôle, cette fois chez les Sénateurs d’Ottawa. Pour la première - et seule - fois de sa carrière, on lui indiquera la sortie en avril de la même année.

Dans la vie, tu planifies des affaires et tu sais très bien que ça peut changer. Tu écris d’une main et tu effaces de l’autre. Après mon congédiement, j’ai signé un contrat de cinq ans avec les Mooseheads de Halifax. Pourquoi cinq ans? Parce que ça allait coïncider avec la fin du high school de ma fille. Le plan, c’était que ma famille reste à Ottawa les deux premières années, le temps que mes deux gars graduent et qu’après, Mélanie et Léa viennent me rejoindre à Halifax pour la fin de son école, explique-t-il.

C’était là, à ses yeux, le meilleur scénario : il allait offrir cinq ans de stabilité à sa famille, après quoi il pourrait frapper aux portes de circuits professionnels, que ce soit en Europe, dans la Ligue américaine de hockey ou mieux, son rêve, effectuer un retour dans la LNH.

Tu écris d’une main et tu effaces de l’autre, disait-il.

Ça a été beaucoup plus difficile que je ne l’aurais pensé de laisser mes enfants au high school à Ottawa et, moi, de déménager à Halifax.

À un certain moment, le propriétaire des Mooseheads, Bobby Smith, est bien conscient que son protégé n’est plus heureux. Il lui donne alors l’autorisation de mettre fin à son contrat pour retourner en Outaouais.

Les 67’s d’Ottawa, de la Ligue junior de l’Ontario, lui ont permis de passer un maximum de temps avec sa famille, ces quatre dernières années.

Entouré d'une vingtaine de joueurs de hockey, un entraîneur parle.

André Tourigny donne ses directives pendant un entraînement.

Photo : Radio-Canada / François Genest

Mai 2021. André Tourigny, nouvel employé de Hockey Canada, seconde Gérard Gallant derrière le banc de l’équipe nationale senior qui s’apprête à se rendre en Lettonie, où se tiendront les Championnats du monde de hockey. Un recruteur des Coyotes de Phoenix sonde alors son intérêt pour le poste d’entraîneur-chef de l’équipe.

Quelques jours plus tard, c’est le directeur général Bill Armstrong qui lui passe un coup de fil. Après un bref entretien, Armstrong confirme son intérêt à Tourigny et souhaite mettre en branle la suite du processus qui pourrait faire de lui le nouveau pilote des Coyotes.

Je lui ai dit : "Pas de problème, mais j’aimerais qu’on se reparle seulement après le Championnat du monde”, parce que j'avais beaucoup de travail devant moi.

Après notre victoire et notre retour au pays, il m’a rappelé et m’a dit qu’il voulait qu’on se rencontre. C’était par visioconférence. Le fils du propriétaire et le président de l’équipe étaient sur l’appel. C’était très formel. Ils voulaient apprendre à me connaître comme individu. Je sentais qu’ils ne me rencontraient pas juste pour le fun. À la fin, ils m’ont demandé si j’étais sérieux dans ma démarche, si je voulais vraiment l’emploi ou si je préférais rester avec Hockey Canada.

Tourigny réitère son intérêt pour le poste. Il fait part à l’organisation de ses demandes salariales et d’autres conditions d’emplois. Armstrong confirme alors au propriétaire de l’équipe qu’il lui recommande d’embaucher le Québécois. C’est à ce moment qu’Alex Meruelo - qui, en plus des Coyotes, possède des entreprises dans le milieu de la finance, de l’immobilier, des casinos, des restaurants et des chaînes de télévision - l’invite en Arizona.

La demande de repousser ce premier rendez-vous pour conduire sa fille à sa graduation aurait pu vexer la direction de l’équipe. Bien au contraire, on l’invite à vivre pleinement ce moment unique tout en lui proposant une nouvelle date.

La semaine suivante, André Tourigny partageait le repas avec la famille Meruelo, Bill Armstrong, l’ancien capitaine de l’équipe Shane Doan, aujourd’hui chef du développement des affaires des Coyotes, et le président, Xavier Gutierrez.

Il était 22 h 30, heure de Phoenix. Alors, pour moi qui arrivais du Québec, il était assez tard (rires) et je commençais à être fatigué. C’est là qu’ils m’ont offert la job.

C’est ainsi qu’il est devenu le premier homme de hockey originaire du Centre-du-Québec à graduer comme entraîneur-chef dans la LNH. Ses enfants seront les premiers à apprendre l’heureuse nouvelle par téléphone.

Le destin a fait en sorte que ma fille a gradué et que la semaine suivante, j’avais un travail dans la LNH. C’est assez incroyable… ça s’est fait exactement comme ça s’était dessiné il y a cinq ans.

Mais les sacrifices familiaux ne sont pas terminés pour autant.

Tourigny est déménagé seul à Scottsdale. Mélanie a repris son travail d’infirmière dans un hôpital de l’Outaouais et enchaîne les longues journées depuis le début de la pandémie. Ses jumeaux Félix-Antoine et Jean-Philippe étudient aux universités McGill et d’Ottawa tandis que Léa poursuit ses études au Collège Algonquin d’Ottawa.

C’est une étape dans leur vie. On sait bien qu’ils ne resteront pas avec nous jusqu’à 32 ans, bien que j’aimerais ça. Avec la technologie, on se parle tous les jours et je pense que quelque part, ils sont aussi fiers du parcours de leur père , conclut l’entraîneur, dont la gorge se noue par l’émotion lorsqu’il est question de ce qu’il a de plus précieux au monde.

Si les contraintes scolaires et professionnelles empêchent sa famille de le suivre à 4000 km de la maison, Tourigny peut au moins se réjouir de la présence d’un autre pilier dans sa vie : Mario Duhamel, un entraîneur adjoint dont il ne peut plus se passer.

Ça fait 10 ans qu’on travaille ensemble et il a toujours été là pour mes meilleures saisons. Les championnats de saison et les titres d’entraîneur de l’année ont toujours été remportés avec lui à mes côtés. Nous avons des visions différentes, mais complémentaires. Il est capable de me lire, de me diffuser quand je deviens trop émotif ou trop malin. À l’inverse, il me le dit aussi quand je prends une approche trop molle. Pour moi, ça venait ensemble. Il a fait partie de mes négociations.

Deux hommes de tiennent debout dans les coulisses d'un vestiaire de hockey.

Mario Duhamel (gauche) et André Tourigny dans le couloir qui mène au vestiaire des Coyotes de l'Arizona

Photo : Radio-Canada / François Genest

Les deux hommes de hockey n’avaient pas encore terminé de défaire leurs boîtes en Arizona que le visage de leur nouvelle équipe changeait de façon draconienne.

Le 23 juillet, Bill Armstrong échangeait le capitaine Oliver Ekman-Larsson et leur troisième meilleur pointeur, Conor Garland, aux Canucks de Vancouver. Darcy Kuemper, le gardien de but titulaire, a quant à lui été échangé à l’Avalanche du Colorado contre des choix au repêchage et de jeunes espoirs. L’équipe avait également laissé filer ses deux autres gardiens, Adin Hill et Antti Raanta, à l’ouverture du marché des joueurs autonomes.

Pas de doute, le mot « reconstruction » est bel et bien affiché en grosse lettre dans le bureau du directeur général des Coyotes.

Les attentes pour notre groupe d’entraîneur sont simples : on veut simplement qu’ils amènent notre équipe à travailler dur tous les soirs. Parfois, tu as une équipe plus ou moins talentueuse. Ce qu’on veut, c’est que notre formation soit la plus travaillante sur la patinoire chaque soir , mentionne Armstrong.

Tourigny doit implanter sa mentalité. Il a déjà prévenu ses hommes qu’il sera impitoyable avec ceux qui ne fourniront pas un effort constant. Il veut diriger une formation hargneuse, qui n’abandonne jamais. Les joueurs n’auront d’ailleurs pas à chercher bien loin pour trouver un modèle : l’ancien capitaine de l’équipe, Sean Doan, une légende vivante à Glendale, a inscrit plus de 800 points et a accumulé plus de 1200 minutes de pénalité dans l’uniforme des Coyotes. Il est impliqué de près dans les opérations.

Bref, leur défi sera quotidien. Tourigny et Duhamel en sont conscients, mais ils réalisent aussi qu’ils sont privilégiés : ils dirigent maintenant une équipe de la meilleure ligue de hockey au monde. Bien sûr, ils profitent au passage des avantages qui accompagnent leurs fonctions.

Toutefois, le soleil et l’argent ne les ont changés en rien. Tourigny et Duhamel ont gardé les deux pieds sur terre. Dans le couloir qui mène au vestiaire des Coyotes, on discute de la vie familiale, comme lorsqu’ils dirigeaient les Huskies de Rouyn-Noranda et les Voltigeurs de Drummondville.

D’ailleurs, Duhamel compte retourner s’y installer avec sa famille l’été prochain.

Mes quatre années à Drummondville ont été fantastiques tant au plan personnel que professionnel. Notre famille y a été tellement bien traitée que c’est là qu’on aimerait retourner pour l’été, avant de revenir ici la saison prochaine. C’est bien positionné pour aller voir ma famille et ma belle-famille. Mes deux enfants y sont nés, alors oui, c’est une place que j’aurai toujours près de mon coeur.

La famille Tourigny, elle, habite toujours Kanata, en banlieue d’Ottawa. Celui que les anglophones surnomment The Bear passera assurément du temps à Bécancour, sur la terre ancestrale où son grand-père a construit de ses mains le chalet familial. C’est là qu’il a passé une partie du confinement.

Un retour aux sources avant de plonger dans son rêve, devenu réalité.

Un entraîneur de hockey se tient debout sur la glace et regarde travailler ses joueurs.

André Tourigny pendant un entraînement des Coyotes

Photo : Radio-Canada / François Genest

Radio-Canada a assisté à certains des premiers moments d'André Tourigny chez les Coyotes de l’Arizona. Regardez le reportage de Jonathan Roberge.

Photo d'entête par Radio-Canada/Jonathan Roberge