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Peter Worrell

Oui, le monde change

« La nouvelle génération est motivée, passionnée et soucieuse du sort d'autrui, affirme l'ex-hockeyeur Peter Worrell. Elle fera du monde un meilleur endroit. C'est ce que je crois. C'est ce que je souhaite. »

Signé par Peter Worrell

Le gars tenait un mégaphone.

À partir de son siège dans les gradins de l’Aréna Marcel-Bédard de Beauport, il s’était mis sur mon cas et se déchaînait contre moi. Ses insultes ne portaient ni sur mes habiletés de joueur de hockey ni sur mon style de jeu.

Ses cris ne portaient que sur la couleur de ma peau.

Du début à la fin du match. Sans arrêt.

« Coach, tu as 19 "jaunes" et 1 nègre sur ton banc! »

« Africa sucks! »

« Hé, le singe! »

Assis sur le banc de mon équipe, les Olympiques de Hull, je puisais tout ce que j’avais de force en moi pour demeurer impassible, pour que rien de ma peine, de ma frustration, de ma colère ne paraisse sur mon visage.

Je voulais honorer ce que m’avaient toujours enseigné mes parents, dans notre maison familiale de Pierrefonds : ne donne jamais d’air à un lâche, ne lui permets pas de respirer, de vivre. Si tu agis comme il veut que tu le fasses, tu justifies son propos. Sois fier de qui tu es. Ne laisse personne te marcher dessus. Ne laisse pas un faible t’affaiblir.

Autant je ne pouvais m’empêcher de compter les pas qui me séparaient du gars en question et le temps qu’il me faudrait pour me rendre jusqu’à lui, autant, je ne vous mentirai pas, j’étais au bord des larmes.

Et toujours, ces insultes qui pleuvaient.

C'était au printemps 1995. J’avais 17 ans. Juste 17 ans. Aussi bien dire que j’étais encore un enfant, d’une certaine manière. C’était ma première saison au hockey junior. Je ne jouais presque pas. Ce soir-là, à notre premier duel de la série demi-finale, je n’ai effectué qu’une seule présence sur la patinoire. Je n’étais donc pas un facteur dans le match.

J’ai joué au hockey toute ma vie. Au hockey mineur, dans le West Island, au hockey junior, à Hull, puis pendant sept saisons dans la Ligue nationale. Déjà vers 10-12 ans, mon coéquipier Jason Doig, qui est aussi un Noir, et moi entendions les chuchotements, les commentaires disgracieux et les questions du type : « Pourquoi ne jouez-vous pas au football ou au basket plutôt qu’au hockey? » Vous pouvez imaginer aussi que j’en ai entendu de toutes sortes à mes années dans la LNH.

Jouer sur les patinoires adverses a toujours été difficile. Jouer à Val-d’Or était difficile. Jouer à Chicoutimi était difficile. Jouer à Laval était difficile.

Au fil des ans, on m’en a crié des insultes racistes. On m’a même déjà lancé des bananes en plein match. Mais cette soirée à Beauport, jamais je ne l’oublierai. C’est ce soir-là où j’ai eu le plus mal. Probablement le moment le plus difficile que j’aie eu à traverser sur le plan émotif.

Les autres incidents que j’ai vécus étaient habituellement l’affaire d’un seul idiot. Quelqu’un nous en débarrassait et on passait vite à autre chose. Mais cette fois-ci, c’était différent. On se serait cru dans les années 50.

Tandis que j’étais là, immobile, sur le banc, les pensées se bousculaient dans ma tête. Je n’arrivais pas à comprendre, d’abord, pourquoi aucun agent de sécurité ne faisait quoi que ce soit. Pourquoi les autres spectateurs, au lieu de condamner le comportement de cet hurluberlu, avaient-ils plutôt choisi de rire et de l’encourager. D’embarquer avec lui.

Par-dessus tout, je me demandais ce que devait penser le capitaine de nos adversaires et favoris de la foule, Ian McIntyre, sur le banc en face du nôtre, en entendant ces cris racistes lancés par les partisans des Harfangs.

Ian est Noir.


Peter Worrell avec les Olympiques de Hull

Peter Worrell avec les Olympiques de Hull

Photo : LHJMQ

Comment ai-je surmonté cette soirée? La réponse est limpide dans ma tête : grâce aux gens qui m’entouraient.

Sur le banc, je sentais que mes coéquipiers étaient aussi insultés que je l’étais. Tout ce que ces spectateurs me criaient, ils le criaient à nous tous. Je le savais. Je me souviens d’avoir senti les tapes d’encouragement dans mon dos données par notre entraîneur-chef Robert Mongrain, qui me disait que je ressortirais plus fort de tout ça. Je me souviens qu’après cette défaite cuisante, dans l’autobus qui nous ramenait en Outaouais, les gars n’étaient pas juste fâchés d’avoir perdu. Ils étaient aussi outrés, piqués au vif par ce qu’ils avaient entendu.

Je me souviens du moment où, sur la patinoire à l’entraînement du lendemain, Claude Julien, qui était entraîneur adjoint, m’a pris à l’écart. Il m’a demandé comment j’allais, comment je me sentais après tout ça. Il m’a aussi dit à quel point ça l’avait lui-même atteint. Mieux, il ne m’a pas servi la vieille formule du : « je sais comment tu te sens ». Il savait qu’il ne pouvait pas vraiment savoir. Mais il savait que son joueur avait mal. Alors, il m’a permis de dire ce que j’avais à dire, et m’a donné quelques conseils pour m’aider à canaliser mes émotions.

Tous ont été extraordinaires. Sans eux, sans Colin White, sans Gordie Dwyer, sans Harold Hersch, sans Jean-Guy Trudel, sans Jamie Bird et tous les autres, j’ignore si j'aurais traversé ce moment. Sans eux, sans Robert, sans Claude, sans notre directeur général Charlie Henry, j’ignore quelle trajectoire j’aurais empruntée.

Ce sentiment d’unité, je l’avais vécu des années auparavant, au hockey mineur avec les Pirates de North Shore. Notre gardien auxiliaire était une fille, Charlotte. C’était clair dans l’esprit de tous : nous étions comme une famille, avec ses tiraillements et ses chicanes. Mais au bout du compte, nous nous soutenions les uns les autres. Toujours. Nous ne laissions personne rabaisser l’un, ou l’une, des nôtres.

Je serai toujours reconnaissant envers notre entraîneur à l’époque, Ron Stevenson. Cet ancien policier avait été entraîneur de Mario Lemieux et de Pierre Turgeon avant de déménager dans le West Island. Pour lui, il ne faisait aucune différence que tu sois un Noir, un Blanc, un Juif, une fille. Nous étions tous des joueurs de hockey qui pratiquaient le plus beau sport du monde, et c’était tout ce qui comptait.

Des années plus tard, mes coéquipiers et entraîneurs des Olympiques comprenaient à quel point j’avais été blessé à Beauport. Et même si cet incident nous avait probablement déconcentré pendant le match, il a finalement été, aussi, un tournant. Un facteur d’unification galvanisant.

Nous avons gagné les quatre matchs suivants et éliminé les Harfangs.


Peter Worrell, dans l'uniforme des Panthers de la Floride, patine pendant un match.

Peter Worrell en 2001, avec les Panthers de la Floride

Photo : getty images/nhli / Dave Sandford

C’est donc cet incident qui, de loin, m’a marqué le plus.

Des années plus tard, je crois que c’était à mon troisième match à vie dans la LNH, avec les Panthers, il y a bien eu cet incident avec Craig Berube, des Capitals de Washington, qui m’a traité de singe. L’histoire avait fait grand bruit à l’époque.

Avant même que la poussière soit retombée, Craig a fait un effort : il m’a appelé. Il a simplement réalisé que, merde, il avait fait quelque chose d’irrespectueux et de mal, et qu’il devait s’excuser.

Alors, à mes yeux, l’affaire était classée sur-le-champ.

Nous sommes humains. Nous faisons tous des erreurs. Je ne prétendrai pas ici que, dans toutes mes interactions avec les autres joueurs sur la glace dans ma carrière, je ne leur ai fait que des commentaires gentils et positifs... Nous avons tous déjà dit des choses que nous avons regrettées par la suite. C’est normal.

Une bonne personne, une personne honorable, va admettre ses erreurs et essayer de les corriger. Craig l’a fait dès le lendemain.

À mes yeux, toute cette affaire est même devenue positive. Une sorte de leçon de vie, tant pour moi que pour lui ou pour quiconque. J’ai toujours gardé le plus grand des respects à son endroit chaque fois que nous nous sommes affrontés par la suite.

J’ai moi-même commis des erreurs dans le passé et j’ai eu à faire face à la justice à un certain moment. Je l’ai fait, je me suis excusé auprès de mes coéquipiers et de mes proches, j’ai purgé ma sentence et à partir de là, je me suis efforcé d’agir en citoyen exemplaire.

Peter Worrell s'apprête à sauter sur la patinoire avec l'Avalanche du Colorado, en janvier 2004.

Peter Worrell s'apprête à sauter sur la patinoire avec l'Avalanche du Colorado, en janvier 2004.

Photo : Getty Images / Ronald Martinez


Il n’y a pas si longtemps, on blâmait les athlètes professionnels pour leur manque d’implication dans les causes sociales. Des millionnaires qui ne pensent qu’à leur valeur marchande, disait-on à l’époque où je jouais.

Puis est arrivé Colin Kaepernick.

Je comprends tout à fait que certaines personnes puissent avoir été offensées les premières fois où l'ancien quart des 49ers de San Francisco a mis un genou au sol pendant l’hymne national américain. Moi-même, je me demandais ce qui se passait.

Ce que je trouve décevant, c’est que plusieurs n’écoutent toujours pas ce que le mouvement qu’il a lancé essaie de dire. Ou ils en dévient intentionnellement le propos.

Tout ce que lui et ses supporteurs disent, c’est qu’il y a un problème. Un problème racial avec lequel les communautés noire et hispanique vivent depuis trop longtemps et qu’ils dénoncent déjà depuis des décennies de diverses manières, que ce soit au cinéma ou dans la musique. Que les personnes de couleur sont surreprésentées dans les institutions carcérales américaines, et qu’elles purgent des sentences plus sévères que des Blancs pour des crimes similaires. Que des politiques doivent être mises en place pour s’attaquer à ce problème. Que nous devons le reconnaître.

Que les choses doivent changer.

Alors, loin de n’agir qu’en millionnaires qui ne se soucient que de la valeur de leur image publique, Colin Kaepernick et les autres athlètes qui l’ont suivi dans sa démarche nous ramènent plutôt aux jours de Muhammad Ali et de John Carlos, qui a levé le poing sur le podium en 1968 aux Jeux olympiques de Mexico. Ceux qui se sont tenus debout pour une cause plus grande qu’eux, prêts à en payer le prix.

Il fallait du courage à Kaepernick pour faire ce qu’il a fait. Je ne l’aurais probablement pas fait, moi. Mais je respecte sa décision, son geste.

Il n’a parti aucune émeute. Il n’a placé de bombe nulle part. Il n’a démarré aucun incendie. Il a protesté de manière tranquille et pacifique contre ce qu’il considère comme une injustice.

Je trouve que son geste est puissant.

Malgré la controverse qu’elle a suscitée, cette nouvelle vague de protestations a, je crois, ouvert les yeux de bien des gens ici, aux États-Unis, où je demeure depuis 20 ans.

Colin Kaepernick est immobile, un genou au sol.

Colin Kaepernick, un genou au sol pendant l'hymne national américain chanté au Levi's Stadium de Tampa avant un match des 49ers de San Francisco contre les Buccaneers, en octobre 2016

Photo : Getty Images / Ezra Shaw


Le monde change. Lentement. Minimalement. Comme c’est toujours le cas. Mais il change dans le bon sens.

Bien sûr, il y a eu Charlottesville. Une claque au visage.

Mais ces 12 dernières années, j’ai été entraîneur de hockey auprès de jeunes d’écoles secondaires. Vous savez, cette génération qu’on dit moins forte que celles d’avant, celle qui a tout cru dans le bec… Eh bien! sur plusieurs aspects, ils sont tellement meilleurs que nous. Leur manière de se parler, de se traiter les uns les autres, de cohabiter. Tant de choses qui étaient taboues durant ma jeunesse ne le sont plus maintenant avec eux.

Je sais bien que rien n’est parfait et qu’il y a encore beaucoup, beaucoup à faire. Je ne regarde pas la vie avec des lunettes roses. Mais chaque jour, cette génération fait quelque chose qui me donne espoir. Qui me dit que nous sommes sur la bonne voie.

Que ce soit les femmes et les mouvements #meetoo et #timesup. C’est puissant. Sans oublier les droits de la communauté LGBTQ et le fait qu’on ne voit plus cela comme étant mal. Ce sont seulement des personnes qui s’aiment, et les jeunes comprennent cela.

Il y aura toujours de la division. C’est dans la nature humaine. Mais je pense que plusieurs enjeux auxquels nous avons fait face sont maintenant chose du passé, dans le grand tout des choses. Qu’on soit Autochtone, Asiatique, Latino, peu importe. On voit toujours, chaque jour, des trucs qui nous choquent. Mais on voit aussi la réaction des gens, ordinaires et vrais, qui se lèvent pour réagir, pour dénoncer et pour protester. Ce qu’on n’aurait pas vu il y a 30 ans.

Je regarde Hayley Wickenheiser, qui vient d’être embauchée par les Maple Leafs de Toronto, et je trouve cela extraordinaire. Elle était une bonne joueuse de hockey, hommes et femmes confondus. On le reconnaît aujourd’hui.

Il y a quelques années à peine, n’importe qui se serait demandé ce qu’un joueur professionnel de basketball pourrait apprendre d’une femme. Aujourd’hui, les joueurs des Spurs de San Antonio, dans la NBA, n’hésitent pas à dire à quel point Becky Hammon, entraîneuse adjointe depuis 2014, les rend meilleurs.

Oui, les choses changent.

Becky Hammon, entraîneuse adjointe des Spurs de San Antonio, discute avec le joueur Patty Mills.

Becky Hammon, entraîneuse adjointe des Spurs de San Antonio, discute avec le joueur Patty Mills.

Photo : Associated Press / Eric Gay

La maison que j’ai habitée la majorité du temps depuis que je vis en Floride est située à deux minutes de la Marjory Stoneman Douglas High School de Parkland, là où a eu lieu une fusillade en février dernier. Dix-sept personnes sont mortes. À mes années comme joueur, je m’entraînais à cet endroit durant l’été. L’équipe de cette école était notre adversaire principal quand je suis devenu entraîneur au secondaire par la suite.

De voir la façon dont leurs équipes de football, de baseball et de hockey se sont relevées de ce drame, de voir ces jeunes se lever pour ajouter leur voix au discours politique, de les voir encourager les jeunes Américains à voter… Cette génération est motivée, passionnée et soucieuse du sort d’autrui.

Ils feront du monde un meilleur endroit. C’est ce que je crois. C’est ce que je souhaite.


Plus de 20 ans après l’incident de Beauport, ça me fait encore mal d’y penser.

J’étais si fier d’être un membre des Olympiques de Hull. Et en même temps, à 17 ans, on n’est qu’un paquet d’émotions. J’essayais de faire ma place, de trouver mon rôle. On peut être un joueur de la LHJMQ un jour et ne plus l’être le lendemain. Tout cela est si fragile.

Quelques années auparavant, à l’école secondaire, j’avais suivi un cours d’histoire des Noirs. J’avais notamment fait un résumé de lectures au sujet de Jesse Owens et d'Ali.

J’avais tout ça en tête ce soir-là, sur le banc des joueurs. Mais grâce aux autres, j’ai compris que je ne pouvais pas laisser cet incident gâcher mon amour du hockey. Je ne pouvais pas.

Alors, j’ai encaissé le coup. Je ne l’ai pas oublié, mais je me suis efforcé de passer à autre chose, de devenir une meilleure personne et de me rappeler que la vaste majorité des gens ne sont pas comme cet homme au mégaphone.

Et en effet, la majorité des êtres humains que j’ai croisés jusqu’ici dans ma vie ont été bons avec moi et m’ont traité avec respect.

Les autres, je le crois fermement, sont en voie d’extinction.

Propos recueillis par François Foisy