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Un cycliste pédale sur une piste intérieure.

Tristen Chernove - Voici pourquoi j’ai quitté les Jeux paralympiques avant la fin

« À partir de là, la tête n’y était plus. Je pensais à la retraite depuis déjà un bon moment. Ce choc m’a décidé à tirer ma révérence, maintenant, sans attendre. Sans même finir ces Jeux dans une catégorie où je me sentais plutôt imposteur. »

Signé par Tristen Chernove

L'auteur est un paracycliste originaire de la Colombie-Britannique. Il a récolté une médaille aux Jeux paralympiques de Tokyo, trois à ceux de Rio et de nombreuses autres aux Championnats du monde sur route et sur piste depuis 2016.

J’ai quitté les Jeux paralympiques après ma première course, sans participer aux trois autres épreuves auxquelles j’étais inscrit et dans lesquelles j’aurais pu remporter des médailles.

J’en conviens, ça peut sembler étrange dit comme ça.

J’étais au Japon, après m’être entraîné pendant cinq ans pour l’événement, et je suis rentré au Canada avant la fin.

Le cœur n’y était plus.

Moi qui ai toujours fait mon sport avec passion, avec des objectifs clairs et de la rigueur dans mes performances, je me retrouvais à me dire : Pourquoi je fais ça? Pourquoi suis-je ici? Quels objectifs est-ce que j'atteins?

Je pensais déjà à la retraite depuis un bon moment. Mais c'est une décision prise en haut lieu, pendant les Jeux, qui m’a poussé à faire ce choix draconien, là, en plein cœur de la plus grande compétition internationale.

Une décision sur ma classification qui, d'un seul coup, m'enlevait toute motivation à continuer.


Il faut savoir qu’en paracyclisme sur deux roues (C), il y a cinq catégories basées sur l’intensité de notre handicap. Je me classais dans la catégorie C2. Je faisais même partie des meilleurs de cette catégorie. Aux Championnats du monde de paracyclisme sur piste en 2020, j’ai remporté trois médailles.

Cette année, trois semaines avant le début des Jeux paralympiques, j’ai appris que je devrais me soumettre au processus de classification. Les experts ont alors évalué que ma condition dégénérative s’était détériorée et m’ont descendu d’une catégorie.

La classification ne prend pas en compte les résultats ou comment notre corps s’adapte pour continuer de performer malgré notre handicap. C’est plutôt basé sur des tests précis. Et, selon ces tests, je n’étais plus un C2, mais un C1. Mon état avait empiré.

Il a été question que la décision soit révisée après ma première course à Tokyo. C’est pourquoi j’ai décidé d’y prendre part. J’ai remporté la médaille d’argent, mais ils m’ont annoncé que je resterais quand même chez les C1.

À partir de là, la tête n’y était plus. Ce choc m’a décidé à tirer ma révérence, maintenant, sans attendre. Sans même finir ces Jeux dans une catégorie où je me sentais plutôt imposteur.

Avec seulement cinq catégories de classification, il y a un très grand degré de variation dans chacune d’entre elles. Ayant tout juste traversé la ligne qui m’amenait chez les C1, c'était clair pour moi que je ferais partie de ceux ayant le moins gros handicap.

Un paracycliste pédale sur une piste intérieure.

Tristen Chernove pendant son épreuve aux Jeux paralympiques de Tokyo

Photo : Thomas Lovelock pour OIS via AP

Pendant ma carrière de paracycliste, j’ai gagné plus d’une vingtaine de médailles à des événements majeurs en revêtant le maillot du Canada à des Coupes du monde, à des Championnats du monde, aux Jeux paralympiques.

Je suis atteint de la maladie de Charcot-Marie-Tooth, une pathologie génétique et dégénérative qui s’attaque à mon système nerveux. Quand j’ai reçu le diagnostic, en 2009, je faisais des compétitions de kayak de haut niveau. J’étais un passionné de sport et d’entraînement.

Mon médecin m’avait alors suggéré de réduire un peu l’intensité du sport dans ma vie, mais j’ai décidé de faire l’inverse. Ma maladie affecte d’abord mes jambes. Elle en réduit notamment la force et les sensations. Je me suis donc mis au vélo en me disant que si je faisais travailler mes jambes davantage, je pourrais ralentir la progression ou, au moins, en profiter le plus possible pendant que j’en suis capable.

Je participais à des courses dans ma Colombie-Britannique natale.

En 2015, j’ai rencontré par hasard un vidéaste qui avait fait un reportage sur le paracyclisme. Il m’a vu sur mon vélo et a constaté que j’avais un handicap. Il m’a convaincu de tenter le coup avec l’équipe canadienne. C’est comme ça que je suis tardivement devenu un athlète de haut niveau.

Un an plus tard, je montais trois fois sur le podium des Jeux de Rio. Il faut dire que mon corps était habitué à l’entraînement intense.

Le paracycliste est debout sur les pédales.

Tristen Chernove pendant la finale du contre-la-montre de la catégorie C2 aux Jeux paralympiques de Rio, en 2016

Photo : Reuters / Jason Cairnduff

J’ai découvert que j’allais devoir passer par le processus de classification seulement trois semaines avant le début des Jeux de Tokyo.

Ma maladie est dégénérative et j’ai maintenant 46 ans, alors je suis conscient que je perds tranquillement des capacités parce que mes nerfs périphériques dégénèrent. C’est normal.

Toutefois, je n’ai jamais pensé qu’il y avait un risque qu’on me change de catégorie. Je croyais que c’était juste un contrôle de routine. Je ne me suis pas arrêté pour réellement y penser, pour me demander comment ça allait m’affecter s’ils me changeaient de catégorie.

Comme mon corps dégénère très lentement, je m’adapte quotidiennement pour pallier la différence. Ça se fait tout seul. Je ne me rends pas compte que je perds autant de capacités parce que j’arrive à rester aussi rapide sur le vélo.

Quand on m’a annoncé qu’on me descendait d’une catégorie, j’étais vraiment choqué et mal à l'aise.

Tristen, tu vas maintenant être en compétition chez les C1. Cette simple phrase m’a fait fondre en larmes. J’étais profondément atteint, autant mentalement que physiquement.

J’étais sous le choc. C’est une chose de perdre peu à peu des capacités au quotidien, mais de se le faire dire de façon officielle, c’est vraiment difficile à digérer.

J’ai quitté la salle complètement dévasté. J’essayais de penser à une solution pour changer les choses. J’ai finalement demandé d’avoir une rencontre avec le classificateur en chef pour en parler et avoir plus de détails sur la suite des choses.

Pour être honnête, pendant cette conversation, j’ai passé plus de temps à pleurer qu’à parler.

La conclusion a été que mon changement de catégorie allait seulement être confirmé après ma première course des Jeux paralympiques de Tokyo. Il y avait donc encore une chance qu’on me retourne chez les C2.

Je me suis envolé pour le Japon et j’ai pris part à la poursuite de 3000 m en paracyclisme sur piste dans la catégorie C1. J’ai remporté la médaille d’argent. Malgré tout, j’ai été confirmé comme un athlète C1.

À ce moment-là, ç’a été clair dans ma tête : c’était terminé. Depuis plusieurs années déjà, je me demandais s’il n’était pas temps de tirer ma révérence. Ce changement de classification était la goutte de trop.

À mon avis, le fait de continuer en C1 aurait eu un impact négatif beaucoup plus grand sur la communauté de paracyclisme que le positif que ça aurait pu m’apporter. Le choix était clair.

Trois hommes arborent une médaille et tiennent chacun un bouquet de fleurs sur un podium.

Tristen Chernove (gauche), médaille d'argent au cou, sur le podium des Jeux paralympiques de Tokyo aux côtés du médaillé d'or, le Russe Mikhail Astashov, et du médaillé de bronze, le Chinois Li Zhangyu.

Photo : Getty Images / Kiyoshi Ota

J’adore m’entraîner et participer à des compétitions. Mais pour moi, les médailles ne sont pas importantes.

Alors, au point où j'en étais, remporter des médailles de plus ne m’aurait pas rendu plus heureux. Je n’avais plus aucun intérêt à continuer. Ces émotions intenses que l’on ressent en gagnant, je les avais déjà vécues.

En prenant part aux trois autres épreuves, j’allais prendre une place sur le podium et empêcher l'un de ces athlètes de réaliser ce pourquoi il s’est entraîné toute sa carrière de paracycliste, ce pourquoi lui et sa famille ont fait tant de sacrifices.

Je me suis dit qu’en me retirant des Jeux, je serais un obstacle de moins aux autres athlètes, qui souhaitent tous ressentir au moins une fois dans leur vie ce sentiment incroyable d’être médaillé paralympique.

Je sais qu’il faut tracer la ligne quelque part et qu’il est difficile de déterminer les limites de chacune des catégories, mais ça ne veut pas dire que je dois être à l’aise de me retrouver en compétition contre une majorité d’athlètes plus lourdement atteints que moi.

Pour certains, ce n’est pas un problème. Je ne juge personne. Je pense qu’il y a du travail à faire pour repenser et améliorer le système de classification en paracyclisme et j’ai beaucoup d’idées à proposer.

Moi, particulièrement avec ce que j’avais déjà accompli dans le sport, je ne me voyais pas continuer dans ces conditions. Cela ne me convenait pas et je ne trouvais pas que c’était nécessaire.

Le paracycliste grimace à l'effort pendant une épreuve.

Tristen Chernove aux Jeux paralympiques de Tokyo

Photo : Reuters / Thomas Peter

Après les Jeux de Rio, nous avons tenu un conseil de famille. Je ne voulais pas prendre la décision tout seul à savoir si je continuais à m’entraîner aussi intensément jusqu’à Tokyo.

Comme vous pouvez l'imaginer, avoir un travail à temps plein pour faire vivre ma famille tout en respectant le plan d’entraînement d’un athlète de haut niveau, en plus de passer du temps avec ma femme et mes filles, c’était vraiment intense. C’est beaucoup de sacrifices pour moi et pour toute la famille aussi.

Nous avons finalement décidé que j’allais continuer pour un cycle de plus, mais que nous allions en faire une aventure familiale. Ma femme et mes deux filles n’avaient pas pu assister aux Jeux de Rio, alors nous avions l’intention de vivre l’expérience tous ensemble à Tokyo.

Nous nous disions que ce serait une magnifique expérience pour les filles. À 11 et 14 ans, elles auraient été assez vieilles pour découvrir la culture japonaise et vivre les Jeux paralympiques avec moi. C’est quand même unique.

Nous savions que ce serait quatre années difficiles où j'allais passer presque tout mon temps en dehors du travail à m’entraîner ou à participer à des courses.

Si nous avions su que les spectateurs ne seraient pas admis aux Jeux en raison de la pandémie, probablement que la décision aurait été de prendre ma retraite.

Je ne voulais pas que ce soit de nouveau une expérience qui tourne autour de moi. Je voulais que nous vivions ça en famille.

Toute ma carrière, j’ai trouvé difficile de vivre en privilégiant mes entraînements, ma nutrition, ma récupération, mon sommeil, au détriment du reste. Je me sentais coupable. J’ai toujours ressenti un inconfort avec le fait que la vie d’athlète de haut niveau nous force à être égoïstes. Tout tourne autour de nous.

En même temps, si on veut performer, on n’a pas le choix d’investir du temps. C’est un peu un cercle vicieux.

Je ne veux pas parler pour les autres, mais j’ai l’impression que ce phénomène touche encore plus les athlètes paralympiques. La majorité d’entre nous est entrée dans le sport de haut niveau plus tard que les athlètes olympiques. Nous sommes amenés dans le parasport en raison d’accidents ou de conditions dégénératives qui arrivent habituellement plus tard dans la vie.

Plusieurs d’entre nous avons commencé le sport de haut niveau après avoir déjà fondé une famille et en occupant un emploi à temps complet. Ça rend nos carrières plus difficiles à gérer. Ça chamboule aussi beaucoup notre entourage, qui doit accepter et composer avec notre horaire chargé.

Un homme mord dans une médaille d'or en souriant.

Tristen Chernove et sa médaille d'or aux Jeux paralympiques de Rio

Photo : Reuters / Jason Cairnduff

Sans vous, ma famille, je n’aurais pas pu vivre ma carrière d’athlète de haut niveau. Je veux vous remercier pour tous les sacrifices que vous avez faits.

Je promets maintenant de rattraper le temps perdu. Nous pourrons avoir une vie plus équilibrée, ponctuée de plus de beaux moments tous ensemble.

Le lendemain de mon retour au Canada, déjà, j’étais en vélo de montagne avec l’une de mes filles. Le week-end suivant, nous sommes allés en camping tous les quatre.

Aujourd'hui, je suis soulagé d’avoir mis fin à ma carrière internationale. Je ne rangerai cependant pas mon vélo de route trop loin. Je suis un amateur d’entraînement, de vélo et de défi. On ne pourra jamais m’enlever ça.

Le sport fera toujours partie de ma vie. C’est sûr que je vais continuer à courser et à m’entraîner, mais je vais le faire de façon plus récréative. Ce ne sera plus ma priorité.

Je passerai maintenant plus de temps avec les gens que j’aime, sans avoir l’impression que le monde tourne autour de moi.

Propos recueillis par Alexandra Piché

Photo d'entête par Getty Images