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André Bolduc (gauche), des Alouettes, verse du champagne dans la bouche de son coéquipier et ami Bruno Heppell.

Bruno Heppell - Perdre pour gagner

« La défaite fait mal, et je l'ai rarement ressenti aussi douloureusement que ce soir du dimanche 26 novembre 2000, dans notre vestiaire du stade McMahon de Calgary, où j'ai pleuré comme une Madeleine. »

Signé par Bruno Heppell

Je m’en souviens parfaitement bien, même si ça fait presque 20 ans.

C’était le silence total dans le vestiaire. On se serait cru dans un salon mortuaire. Enfin, presque. Tout ce qu’on entendait, c’était des gros gars de 300 livres qui pleuraient comme des enfants, chacun de son côté.

Assis devant mon casier, je ne faisais pas exception. Je pleurais à chaudes larmes moi aussi.

Dans ce genre de situation, c’est ce qui se passe, tout naturellement. Le trop-plein d’émotions sort. Puis, une fois que tu as repris le moindrement tes sens, tu t’approches d’un coéquipier en pleurs pour aller le consoler en essayant de lui dire ce qu’il a besoin d’entendre à ce moment-là.

Honnêtement, je ne me souviens plus précisément de qui je suis allé voir ce jour-là, quelques minutes après que nous ayons perdu le match de la Coupe Grey 28-26 contre les Lions de la Colombie-Britannique. Notre quart Anthony Calvillo, assurément. Mon ami André Bolduc. Les autres francophones de l’équipe, comme le receveur Sylvain Girard. Les autres gars du champ-arrière, comme Thomas Haskins. Et mon bon ami Steve Charbonneau.

La défaite fait mal, et je l’ai rarement ressenti aussi douloureusement que ce soir du dimanche 26 novembre 2000, dans notre vestiaire du stade McMahon de Calgary, où j’ai pleuré comme une Madeleine.


Cette scène m’est revenue en tête en voyant les derniers instants de la défaite des Alouettes contre les Eskimos d’Edmonton en demi-finale de l’Est, dimanche dernier.

J’ai surtout été marqué par une scène touchante : celle où le joueur de ligne offensive Kristian Matte, en voyant le quart Vernon Adams fils pleurer à chaudes larmes sur les lignes de côté en fin de match, est allé le consoler.

Comme Matte portait un micro de RDS sur lui, on a entendu chacun de ses mots.

« Regarde-moi, a dit Matte à son coéquipier en pleurs. Garde la tête haute. Personne ne s’attendait à quoi que ce soit de ta part pendant toute l’année. Personne ne s’attendait à quoi que ce soit de quiconque d’entre nous. On a maintenant quelque chose sur quoi bâtir. TU nous as donné quelque chose sur quoi bâtir, en quoi nous pouvons croire. Ne l’oublie pas, OK? Ne l’oublie pas. Je t’aime, mon ami. »

Quand j’ai vu ces images et entendu ces paroles, ça m’a rappelé ce que j’ai vécu en 2000. Cette tristesse. Ce sentiment de vide devant la défaite devenue inévitable.

Ce n’est pas seulement une défaite au match de la Coupe Grey qui rend triste à ce point. C’est simplement le fait de voir ta saison se terminer, alors que tu avais la nette impression que tu pouvais la gagner, la Coupe. Et cette impression, cette année, les Alouettes l’avaient. C’était une équipe très soudée, comme la nôtre en 2000.

Dans ce temps-là, on dirait que ça fait encore plus mal parce que tu sais que c’est la dernière fois que ces gars-là sont ensemble. Il y aura inévitablement des changements, comme c’est le cas pendant chaque saison morte, et le groupe de l’an prochain ne sera plus exactement le même.

C’est ce qui blesse : tu sais que c’est la dernière fois que tu jouais avec certains de ces gars-là.

C’est pour ça que durant la diffusion du match à RDS dimanche, on a eu le « motton », Mathieu Proulx, Pierre Vercheval et moi, quand on a entendu Matte parler à Adams. Ça nous a rappelé ce que nous, on a déjà vécu à l’époque où nous étions joueurs. On savait ce que ces deux gars-là ressentaient. On comprenait d’où cette émotion venait.

Cette courte conversation m’a aussi touché parce que je ne pense pas qu’il y ait beaucoup d’endroits autres qu’en sport où tu puisses vivre des moments comme celui-là. Je pense à l’armée, où c’est assurément plus intense qu’au football.

Mais à part ça, le sport de haut calibre est probablement l’univers où des individus sont le plus appelés à travailler ensemble à ce point, à se sacrifier les uns pour les autres, autant physiquement que mentalement, pour atteindre un objectif commun.

C’est probablement pour ça que l’échec fait aussi mal. Mais l’envers de cela, c’est que le sentiment est tout aussi intense quand le succès arrive.

D’ailleurs, avez-vous une idée à quel point était savoureuse notre conquête de la Coupe Grey de 2002, deux ans après l’échec de 2000?


Le porteur de ballon vedette des Alouettes de Montréal Mike Pringle est plaqué par le demi de coin des Lions de la Colombie-Britannique Derrick Lewis pendant le match de la Coupe Grey, le 26 novembre 2000.

Le porteur de ballon vedette des Alouettes de Montréal Mike Pringle est plaqué par le demi de coin des Lions de la Colombie-Britannique Derrick Lewis pendant le match de la Coupe Grey, le 26 novembre 2000.

Photo : La Presse canadienne / Frank Gunn

Ce qui a tant fait mal en 2000, ce n’était pas seulement le fait de perdre. C’était surtout la manière.

Comme plusieurs autres gars dans l’équipe, j’avais déjà vécu ma part de défaites crève-coeur dans les années précédentes. En 1997, nous avions perdu en finale de l’Est contre les Argonauts de Toronto. Puis, en 1998 et en 1999, nos saisons s’étaient arrêtées abruptement, encore en finale de division, contre les Tiger-Cats de Hamilton, soit par deux points la première fois, et par un seul point la seconde.

Ça faisait beaucoup de déceptions en peu de temps.

En 2000, enfin, nous y sommes parvenus : les Alouettes allaient enfin participer au match de la Coupe Grey, 21 ans après la dernière présence de l’équipe à la grande finale de la Ligue canadienne de football.

C’était ma première saison comme partant au poste de centre-arrière. J’avais enfin un rôle prédominant dans l’équipe, qui consistait à ouvrir le chemin aux porteurs de ballon Mike Pringle et Thomas Haskins.

Nous étions les grands favoris de cette finale. Après tout, nous avions remporté 12 matchs pendant la saison, ce qui nous avait valu d’être les champions dans l'Est. Les Lions, eux, s’étaient faufilés jusqu’en finale après s’être classés 3es dans l’Ouest avec une fiche très ordinaire de 8-10.

La défaite a fait mal. Très mal. Parce que c’est un match qu’on aurait dû gagner. Mais la malchance nous avait frappés dans les jours précédents.

D’abord, Mike Pringle, futur membre du Panthéon du football canadien, était blessé au muscle ischiojambier et ne pouvait manifestement pas courir aussi aisément avec le ballon. Ça se voyait clairement sur le terrain une fois le match commencé. Il était incapable d’exploser dans les brèches que nous ouvrions pour lui.

Il n’aurait probablement jamais dû jouer cette rencontre.

Aussi, mon grand ami et cochambreur Steve Charbonneau s’était blessé lors du dernier entraînement de l’équipe avant le match. Il s’était foulé une cheville au tout dernier jeu de la séance. Nous venions de perdre une pièce importante de notre défense contre la course.

C’est arrivé tout juste devant moi. Encore aujourd’hui, juste à y repenser, j’en ai des frissons.

Je me souviens encore le voir revenir dans notre chambre d’hôtel après s’être fait annoncer qu’il ne pourrait pas jouer la finale. Je n’ai assurément jamais vu un être humain au physique aussi imposant pleurer autant.

Nous avions aussi perdu les services de notre secondeur intérieur partant.

Les Lions ont vite compris ce qu’ils devaient faire. Et ils l’ont fait. Avec leurs deux gros porteurs de ballon, Robert Drummond et Sean Millington, ils nous ont marché dans la face, comme on dit. En tout ce soir-là, les Lions ont gagné 260 verges par la course.

Malgré tout, c’est en toute fin de match que ça s’est décidé. Haskins a perdu pied et n’a pu capter la passe d’Anthony Calvillo sur une transformation de deux points qui aurait égalisé le pointage.

À peine quelques minutes plus tard, c’était terminé. Les Lions soulevaient la coupe Grey, et nous rentrions tristement à notre vestiaire.

Cette douleur s’ajoutait à celles des dernières années. C’est ce qui rendait cette défaite doublement, triplement, quadruplement difficile à vivre.

Le porteur de ballon des Lions de la Colombie-Britannique Sean Millington tente de se frayer un chemin à travers la défense des Alouettes de Montréal pendant le match de la Coupe Grey, en 2000.

Le porteur de ballon des Lions de la Colombie-Britannique Sean Millington tente de se frayer un chemin à travers la défense des Alouettes de Montréal pendant le match de la Coupe Grey, en 2000.

Photo : La Presse canadienne / Aaron Harris


Deux ans plus tard, nous étions de retour en grande finale, à Edmonton, cette fois contre les Eskimos. Notre équipe n’était plus tout à fait la même. Plusieurs gars n’étaient plus avec l’équipe… dont mon ami Steve Charbonneau, nouveau membre des Eskimos.

Cette fois, nous n’avons pas raté notre chance.

Dans les dernières secondes du match, les Eskimos ont tenté un botté court, mais Jeremaine Copeland l’a retourné pour un touché. Notre avance était maintenant insurmontable. La coupe Grey était à nous.

Je me souviens m’être présenté sur le terrain pour le converti. Steve y était aussi. Avant le jeu, il s’est avancé vers moi, m’a pris dans ses bras et m’a dit : « Good job mon ami. Tu la mérites, cette coupe. » Le match n’était pas encore fini et je braillais déjà comme un bébé parce que je venais de réaliser ce qui se passait. Nous allions gagner la coupe, enfin.

Je réalisais aussi que Steve, lui, s’apprêtait à la perdre. Encore. Alors, je lui ai répondu : « Merci mon chum. Un jour, ça va être ton tour. »

Le destin a bien fait les choses : l’année suivante, nous étions de retour en grande finale, et encore contre Steve et les Eskimos.

Cette fois, ce sont eux qui ont eu le dessus. Et encore une fois, en fin de match, nous nous sommes retrouvés tous les deux sur le terrain en même temps. Alors, quand j’ai réalisé que son tour était arrivé, qu’il la gagnerait enfin, sa coupe, je lui ai rendu la pareille. Je me suis approché de lui, je l’ai pris dans mes bras et je lui ai dit : « C’est ton tour, mon chum. Profites-en. »


Le football a changé ma vie.

J’ai commencé à jouer après avoir abandonné mes études, un secondaire 5 en poche. J’ai commencé à travailler comme vendeur pour Trans-Canada, une boutique de souliers du Mail Champlain à Brossard.

Un soir dans un bar, des amis m’ont invité à aller à l’entraînement de leur équipe, les Rebelles de Saint-Hubert, prévue tôt le lendemain. Ils manquaient de joueurs.

Nous nous sommes couchés un peu tard. Alors, quand mon réveil-matin a sonné, je n’étais plus aussi certain de vouloir y aller. Mais j’y suis allé.

Cela m’a conduit à un retour à l’école, au Cégep du Vieux-Montréal, où j’ai joué avec les Spartiates. Ensuite, à l’Université Western Michigan, après avoir obtenu une bourse d’études pour y jouer au football. Puis, aux Alouettes, pour qui j’ai joué pendant huit saisons.

Quand j’ai finalement soulevé la coupe Grey en novembre 2002, j’ai véritablement eu une pensée pour les Rebelles, pour les Spartiates et pour l’Université Western. Parce que cette conquête, pour moi, n’était pas seulement celle de 2002. C’était l’accomplissement de ma carrière entière.

Tous les sacrifices que j’avais faits pour y arriver me sont aussi revenus en tête.

Il y en a plusieurs, des matins où tu te lèves à 5 h pour aller t’entraîner au gym pendant que tout le monde reste couché. Il y en a, des soirs où tout le monde sort avec ses amis pendant que toi, tu soulèves des poids dans le gym du Cégep du Vieux-Montréal. Il y en a, des périodes d’études où tu bûches pour essayer de passer tes cours en anglais à l’Université Western Michigan. Il y en a aussi, des moments où tu t’ennuies dans ta chambre parce que t’es tout seul, loin des tiens.

En revanche, il y a toutes les raisons pour lesquelles tu fais tout ça. Il y a la camaraderie, l’esprit de groupe, que tu vis chaque jour.

Oui, le football a tout changé pour moi. Au bout du compte, j’ai appris l’anglais et je suis sorti de l’université avec un bac en éducation physique. Ce diplôme ne m’a jamais servi en tant que tel, mais il est impossible de finir un bac sans avoir intégré un certain sens de l’organisation. Une discipline qui va te servir, peu importe ce que tu fais de ta vie par la suite. Et cette discipline, que je n’aurais peut-être jamais eue autrement, j'essaie de l'appliquer le plus possible dans ma vie... malgré ma personnalité de gars qui aime bien s'amuser.


Si je me retrouvais devant les gars des Alouettes qui viennent de se faire éliminer, je leur dirais simplement ceci :

« Je sais que la défaite de dimanche a fait mal, mais séchez vos larmes et marchez la tête haute. L’an passé, il n’y avait plus personne qui avait le goût d’aimer les Alouettes. Plus personne ne voulait s’identifier à eux. C’est vous qui, cette saison, avez redonné le goût aux amateurs de retourner au stade.

Vous n’étiez pas l’équipe la plus talentueuse, mais vous étiez une équipe attachante, et sans contredit la plus résiliente. Vous êtes une jeune équipe. Il n’y a aucune raison de penser que l’avenir n’est pas prometteur. Alors, ne soyez pas triste. Votre tour viendra.

Et la victoire n’en sera que plus savoureuse.

Croyez-moi. Je sais de quoi je parle. »

Bruno Heppell soulève la coupe Grey alors que l'équipe est accueillie par des partisans à l'aéroport de Dorval au lendemain de sa conquête du trophée face aux Eskimos d'Edmonton, en novembre 2002.

Bruno Heppell soulève la coupe Grey alors que l'équipe est accueillie par des partisans à l'aéroport de Dorval au lendemain de sa conquête du trophée face aux Eskimos d'Edmonton, en novembre 2002.

Photo : La Presse canadienne / André Forget

Propos recueillis par François Foisy