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Nicolas Gill

Nicolas Gill - Lettre à ma mère

« Il s'en est passé des choses depuis le 30 novembre 1996. Tu es partie ce jour-là, sans qu'on y soit préparé. Dans quelques semaines, cela fera 22 ans. Presque la moitié de ma vie. Je te raconte la suite. »

Signé par Nicolas Gill

Bonjour maman,

Aujourd’hui, je serai intronisé au Temple de la renommée de la Fédération internationale de judo. Je suis fier, tu le serais aussi, je pense.

Fière de cette reconnaissance mondiale, c’est certain, mais surtout fière de l’homme que je suis devenu. Je sais que c’est plus cela qui t’intéresse. Moi aussi, d’ailleurs.

Avant de parler de judo, j’ai envie de te parler de tes petits-enfants. J’ai attendu longtemps, mais ils sont arrivés juste au bon moment. J’avais 41 ans quand Cloé s’est pointé le bout du nez. Une petite fille enjouée, pleine de vie. Elle ressemble beaucoup à sa maman. Je suis chanceux, j’ai trouvé la meilleure coéquipière pour fonder ma famille, Marie-Hélène, une fille géniale! Une judoka, est-ce que ç’aurait pu être autrement?

Puis, Thomas a insisté pour ne suivre sa sœur que de quelques mois! Celui-là, c’est beaucoup moi. Il a 3 ans maintenant, je me suis reconnu quand il avait 1 an. C’est peut-être pour cela que je pense qu’il fera sa voie en sport, mais on verra. Tout est à construire pour eux.

Ils sont au centre de mon existence aujourd’hui, mais qu’il s’en est passé des choses depuis le 30 novembre 1996. Tu es partie ce jour-là, sans qu’on y soit préparé. Dans quelques semaines, cela fera 22 ans. Presque la moitié de ma vie. Je te raconte la suite.


Tu le sais, toi, et tu es peut-être la seule. Je ne te l’ai jamais dit parce que je ne l’ai jamais dit à personne. Tu devais bien t’en douter sans l’avoir entendu. Voilà, après les Jeux olympiques d’Atlanta et leur si grande douleur, j’ai commencé à prendre compulsivement ma retraite aux six mois dans ma tête!

Mais j’ai continué. J’ai continué, mais autrement. J’avais besoin de vivre, je ne pouvais plus qu’être 100 % une machine d’entraînement. Donc, à partir de 1997, je me suis lancé le défi de réussir, en faisant moins athlétiquement.

Après toutes ces années sans le moindre écart, te dire comment j’avais envie de manger! J’ai changé de catégorie de poids. Beaucoup découle de ce choix. Pouvoir me permettre de manger normalement m’a aussi donné la chance d’avoir une vie sociale. Tu sais, quand on ne peut rien avaler, c’est difficile d’être avec des amis. Je ne me l’interdisais plus.

C’était un choix conscient, comme tous ceux que j’ai faits, et j’en assumais les conséquences. Je ne serais plus jamais aussi en forme qu’en 1996. Le résultat n’avait pas été concluant, mais je sais très bien que c’est à ce moment que ma machine d’athlète a été au sommet de ses capacités. Plus que lors de ma médaille de bronze en 1992, plus que jamais après dans ma vie.

Ce n’est pas si évident de l’extérieur, parce qu’il faut que tu saches que j’ai réussi à gagner une deuxième médaille olympique, en 2000, à Sydney. Elle a été un baume. J’aurais aimé que tu la voies celle-là aussi. Pas réellement pour l’exploit sportif, mais pour que tu vives toi aussi ce baume qui nous a fait tellement de bien. C’est l’or que je visais, évidemment. J’ai toujours visé la victoire ultime. Mais la médaille d’argent, même gagnée dans une défaite contre mon « ennemi » légendaire, Kosei Inoue, ce n’était pas mal quand même! Elle a fait du bien.

Nicolas Gill et Kosei Inoue se serrent la main sur le podium des Jeux olympiques de Sydney.

Nicolas Gill et Kosei Inoue se serrent la main sur le podium des Jeux olympiques de Sydney.

Photo : La Presse canadienne / Ryan Remiorz


En revenant au Québec, cette fois, j’étais mieux préparé. Autant en 1992, c’était draconien et inattendu comme changement de vie, après Sydney, je savais ce qui m’attendait. Je l’avais réalisé la première fois que j’avais pris le métro pour aller au cégep après Barcelone, tu t’en souviens? Trajet que j’avais fait 1000 fois avant. Cette fois, post-Jeux olympiques et en tant que médaillé, j’ai compris. J’ai senti tous ces regards sur moi. Voilà, la vie ne serait plus jamais pareille.

Huit ans plus tard, j’étais maintenant double médaillé olympique, mais d’un sport encore trop méconnu. Il fallait que je fasse quelque chose. J’étais le visage le plus connu du judo, alors je me suis donné la mission d’en faire la promotion, de redonner du mieux que je pouvais à ce que le sport m’avait façonné une vie exceptionnelle. J’ai plongé tête première dans cette vocation, me prêtant au jeu des médias, des émissions de variétés, des rôles de porte-parole. Tout! Parfois, c’était super amusant, d’autres, moins dans mes cordes! Tu imagines, j’ai même participé à une émission télévisée de chansons… La Fureur! Mais c’était pour une bonne cause, celle du judo.

On m’a demandé pourquoi j’avais senti ce besoin de me donner ce mandat. Je t’avoue que je n’ai pas trouvé la réponse tout de suite. J’ai réfléchi et j’ai réalisé que c’était juste en moi, à cause de vous, papa et toi.

Je ne m’étais jamais vraiment posé la question, c’était instinctif de la sorte. Chez nous, c’était juste naturel. Cette façon de vivre n’avait rien d’exceptionnel. Tu étais toi-même de ces bénévoles à temps plein pendant tant d’années. Vous nous avez donné l’exemple : dans la routine de la semaine, une portion est réservée pour donner de son temps. La réflexion n’a jamais remis cela en doute. Ni héroïque ni épuisant. Normal, la vie c’est ça. On reçoit, mais il ne faut jamais oublier de redonner. Donc, j’ai donné de cette façon.


Je t’ai dit plus tôt qu’avait commencé en 1996 ma manie de prendre ma retraite secrètement quelques fois par année. Cela a été le cas tout le temps. J’ai commencé mon rôle d’entraîneur graduellement, à mon club, le Shidokan. J’ai tout de suite eu la piqûre. Je continuais par contre d’entrer et de ressortir de mes retraites confidentielles, selon les événements qui se présentaient.

Il y a eu les Jeux de la Francophonie à Ottawa en 2001. C’était mon chant du cygne. J’en étais convaincu. Et puis finalement, non. Pourquoi pas les Championnats du monde? Allons-y! Sans beaucoup d’entraînement cependant, le résultat a été médiocre. Je continuais au rythme de quelques mois par année.

Et en janvier 2003, il y avait la Kano Cup. Je m’étais dit que j’allais profiter des Fêtes pour donner un coup d’entraînement, aller d’avance au Japon et me présenter à cette prestigieuse compétition. J’y suis bien allé, mais je ne m’étais vraiment pas entraîné comme prévu. Je me suis tout de même rendu en finale et, en terminant 2e, je me retrouvais avec la moitié des points nécessaires pour une qualification en vue des Jeux olympiques d’Athènes.

Un mois plus tard, à un autre grand tournoi, en Hongrie, j’ai gagné. J’étais maintenant officiellement qualifié pour Athènes 2004.

Je m’étais lancé le défi de gagner sans m’affliger l’entraînement strict. Et voilà que cette tactique fonctionnait vraiment. J’étais bon dans ce temps-là, tu sais. Pas du tout en forme par contre. Faut pas le dire trop fort, le lendemain du tournoi en Hongrie, j’étais incapable de marcher!! Mais bon, je l’avais gagné quand même.

La qualification en poche, je ne pouvais pas me rendre à mes quatrièmes Jeux olympiques sans maximiser le temps d’entraînement qui me restait. J’ai recommencé sérieusement, je me sentais bien. Et une blessure est venue un peu déchirer le rêve à l’automne 2003. Mon genou droit. J’avais théoriquement le temps de récupérer, c’était cependant juste. Tu me connais, j’ai pris le pari.


Un mois avant le début de ces Jeux, j’ai reçu un appel. On m’offrait d’être le porte-drapeau de la délégation canadienne à la cérémonie d’ouverture. Quel honneur! Avec la maturité que j’avais, je mesurais l’importance de ce rôle et sa signification.

On avait négligé un point par contre. Le jour de l’annonce, alors que j’étais complètement seul en Europe pour m’entraîner, on avait cru bon inscrire mon numéro de cellulaire sur le communiqué aux médias. Ce matin-là, bien que j’avais reçu, quelques jours avant, un appui fort de mon pays pour les mener à Athènes, je me sentais extrêmement laissé à moi-même. Il y a eu un petit vertige quand j’ai vu les 163 appels manqués.

Parmi tous ces journalistes qui voulaient me parler, la très très grande majorité a été gentille avec moi, ne t’en fais pas. Il y en a bien eu quelques-uns pour tenter de creuser une faille pour faire sensation. On m’a raconté qu’il y a eu tout un scandale autour de ma nomination, par les médias de Toronto, parce que j’ai voté « oui » au référendum de 1995. Mais ce tourbillon, j’en ai plus entendu parler que je l’ai vécu. En étant loin, cet épisode m’a beaucoup moins marqué que les gens à la maison. Une bonne chose en fin de compte!

Et il y a eu ce moment où je suis entré dans le stade olympique, le drapeau en main, devant tous ces athlètes extraordinaires. Une des meilleures sensations de ma vie, quelle expérience fabuleuse.

Nicolas Gill agite le drapeau du Canada pendant que le reste de la délégation canadienne le suit.

Nicolas Gill à l'entrée de la délégation canadienne lors de la cérémonie d'ouverture des Jeux olympiques d'Athènes

Photo : Reuters / Mike Blake

Puis, au tournoi olympique, mon parcours a été très ordinaire. La controverse du drapeau n’avait aucun lien avec cette contre-performance, contrairement à ce qu’on a prétendu. Ce qui a réellement joué, c’est ma blessure et probablement un manque de repos. Rien d’autre.

J’ai eu le pire tirage au sort possible, je devais faire avec, c’est une partie du judo, comme tu sais. J’ai perdu à mon premier combat contre l’Italien et je n’ai même pas eu droit au repêchage, comme il a lui-même perdu à son affrontement suivant. Ma carrière olympique venait de se terminer.


Le 10 janvier 2005, Judo Canada m’a offert un poste d’entraîneur. La fin officielle de ma carrière d’athlète s’est signée en même temps que mon contrat. De mes dizaines de retraites secrètes, celle-ci était la vraie, celle publique. Je me donnais le droit de revenir si j’en avais envie, mais je n’ai jamais ressenti ce besoin.

J’ai fait mon chemin et suis devenu entraîneur-chef, ce qui m’a permis de revivre une autre médaille olympique, celle d’Antoine Valois-Fortier en 2012. Une nouvelle euphorie, totalement différente, mais aussi un peu en osmose. Il n’y avait personne de mieux placé pour comprendre ce qu’Antoine vivait. Et aussi, en 2016, quand il a reçu en plein visage sa grande déception. Encore aujourd’hui, avec sa blessure à un an des Jeux olympiques.

Je ne suis plus entraîneur, j’ai changé de chaise, mon cœur est cependant toujours à quelques pas des tatamis, un œil sur les athlètes. Avec eux et pour eux.

Avec tout cela, je suis rendu à Bakou, en Azerbaïdjan. Je calculais avoir gagné ce que j’avais à recevoir. Je te jure, je ne pensais jamais recevoir une invitation du Temple de la renommée de la FIJ, sincèrement. Je n’estimais pas avoir fait assez, avoir réussi suffisamment. Les gens de la Fédération internationale pensent autrement et j’en suis très touché.

C’est gros, tous les meilleurs sont là! Le nom de ton petit gars sera à côté de celui de David Douillet, Kosei Inoue et même Jigoro Kano. Un peu surréel, ce sera officiel aujourd’hui et à jamais dans l’histoire.

Quand on a annoncé la nouvelle au Québec la semaine dernière, un des titres utilisés a été : « Nicolas Gill parmi les immortels du judo international ». Immortel. Un adjectif qui résonne bizarrement quand je t’écris.

Après 22 ans, les souvenirs deviennent moins clairs, la douleur s’arrondit. Mais je donnerais tout pour obtenir une adresse qui me permettrait de réellement t’envoyer cette lettre. Aujourd’hui, je deviens grand, maman.

Salut!

Nicolas Gill se tient debout dans le dojo de l'Institut national du sport.

Nicolas Gill

Photo : Radio-Canada / Alain Décarie

Propos recueillis par Annie Dubé, de Sportcom