•  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
Mathieu St-Pierre

La grande traversée de Mathieu St-Pierre

Sur l’eau, j’oublie tout et c’est ce qui m’a aidé à traverser l'épreuve. J’oublie que je n’ai pas l’usage de mes jambes. J’oublie mon accident. C’est l’endroit où je me sens le mieux.

Signé par Mathieu St-Pierre

L'auteur participe aux compétitions de paracanoë de vitesse des Jeux paralympiques de Tokyo.

En plein milieu du bois, étendu sur la neige, le poumon perforé, je voyais défiler le film de ma vie.

C’est une fois rendu à l’hôpital, quand l’ambulancière m’a dit que j’allais être sauvé, que je me suis permis d'enfin fermer les yeux.

Elle a dit vrai.

Je me suis réveillé le lendemain après avoir été plongé dans un coma artificiel et avoir passé 12 heures sur la table d’opération. J’ai deviné tout de suite que j’étais paralysé et que j’avais perdu l’usage de mes jambes, mais j’étais juste content d’être en vie.


Je suis un gars de Shawinigan. Il y a maintenant 33 ans que j’habite dans la même rue, avec le Saint-Maurice derrière, mon plus beau terrain de jeu. Les kilomètres avalés sur la rivière, je ne les compte plus. Je connais tous les recoins de mon bout de pays.

Les courses d’endurance, ça me connaît. Parcourir de longues distances en canot, c’est ma passion. Passion que je partage avec ma bande d’amis. Ensemble, on a toujours fait du canot marathon sur les eaux du Québec et des États-Unis.

J’ai toujours été compétitif dans le sport. Je ne gagnais pas tout le temps, mais j’ai souvent été parmi les meilleurs.

Mathieu St-Pierre et un ami rament dans une rivière.

Mathieu St-Pierre faisait des descentes en canot bien avant son accident.

Photo : Gracieuseté : Mathieu St-Pierre

Nous étions en plein milieu de l’hiver 2015. Je ne faisais que penser au camp d’entraînement de ski de fond qui approchait, à mes performances et mes compétitions à venir. Je travaillais la journée, je m’entraînais le soir. Il n’y avait pas grand-chose d’autre qui comptait.

C’était simple. Jusqu’au 19 février, le jour où ma vie a changé en l’espace d’une ou deux secondes.

J’ai été victime d’un accident de foresterie. Un arbre est littéralement venu me plier en deux et a brisé ma colonne vertébrale.

Projeté au sol, j’ai attendu impuissant que mes collègues réalisent le drame, puis l’arrivée de l’ambulance qui a pris de longues minutes à se faire un chemin dans notre forêt reculée. Je n’ai pas voulu fermer les yeux. Je ne voulais pas m’endormir. J’avais peur de ne pas me réveiller.

Ils prennent la pose.

Mathieu St-Pierre et sa conjointe

Photo : Gracieuseté : Mathieu St-Pierre

Les gagnants trouvent des solutions, les perdants trouvent des défaites. C’est ce que mon entraîneur au hockey répétait souvent. Quand je me suis réveillé, j’ai pensé à lui. C’est le premier que j’ai appelé après mon accident. Je lui ai demandé s’il pouvait m’aider. Il m’a dit de ne pas m’inquiéter, que tout allait bien se passer.

On m’avait remplacé une partie de l’aorte, j’avais 12 côtes de brisées, le diaphragme déchiré, la partie gauche du bassin égrené où 5 vis étaient posées pour le solidifier. Ma colonne vertébrale était soutenue par plusieurs plaquettes de métal. Je tenais littéralement grâce aux 155 broches qu’on m’avait posées : j’étais zippé devant comme derrière. On peut dire que j’étais magané.

Un magané chanceux. J’étais encore en vie, j’avais encore mes bras, mes abdominaux et toute ma tête. En plus, ma conjointe et mes parents ont été jour après jour auprès de moi, les deux mois et demi qu’a duré ma réadaptation. Je suis quelqu’un qui carbure aux défis, alors je me suis tout de suite dit : Celui-ci, je veux le gagner.

De retour chez moi, je pensais tout de même que je devrais faire le deuil de mon grand terrain de jeu. Si en canot, tout est une question d’équilibre, je n’avais plus cette stabilité. Est-ce que le Saint-Maurice n’allait être qu’un décor désormais inatteignable pour le reste de mes jours? Ce cours d’eau si près de moi, avec tous mes souvenirs de ces longues sorties où j’ai appris à le dompter, était tout d’un coup devenu si inaccessible.

Trois semaines après mon retour à la maison, ma conjointe m’a dit : Demain, tu t’en vas ramer.

Incrédule, je ne comprenais pas comment ça pouvait être possible.

Le lendemain, elle m’a mis sur ses épaules pour nous rendre jusqu’à la rivière. Mes amis m’attendaient, m’ont assis dans le canot et m’ont attaché pour que je ne bascule pas. Et on est partis.

Le sentiment qui m’a habité à ce moment est indescriptible. J’ai réalisé que je pouvais encore ramer. C'était la première sortie du reste de ma vie.

Il prend un égoportrait.

Mathieu St-Pierre sur l'eau à l'entraînement

Photo : Gracieuseté : Mathieu St-Pierre

Au centre de réadaptation, j’avais déjà commencé à regarder quel sport je pouvais désormais pratiquer. On m’a proposé d’essayer le ski de fond puisque j’en faisais déjà avant mon accident.

Cela n’a pas pris de temps, à ma sortie, qu’on m’a fabriqué une luge, mais je n’arrivais pas à être très compétitif. J’ai tenté le kayak, mais ce n’était pas encore tout à fait ça. Lorsque le paracanoë est devenu une discipline officielle, on n’a fait ni une ni deux.

Sur l’eau, j’oublie tout, et c’est ce qui m’a aidé à traverser l'épreuve. J’oublie que je n’ai pas l’usage de mes jambes. J’oublie mon accident. C’est moi seul, avec la rivière, sa fraîcheur, les poissons que j’aperçois dans l’eau claire et les chevreuils qui s’y abreuvent. J’ai besoin de ma petite dose.

Nos embarcations sont rapides… Je peux ramer en moyenne à 12 km/h. Quand je m’entraîne et que je dépasse des chaloupes et des kayaks, personne ne se dit : Ah! lui, il est en fauteuil roulant. Ça ne paraît pas vraiment à part que j’ai un siège adapté.

C’est l’endroit où je me sens le mieux.

Les camps d’entraînement hivernaux de l’équipe nationale sont généralement en Floride ou en Colombie-Britannique depuis le début de la pandémie. On peut aussi s'entraîner au bassin olympique de Montréal. Mais il n’y a rien comme le Saint-Maurice.

C’est ma rivière, mais c’est aussi plus facile pour moi puisque j’habite juste à côté. Mon père, qui est seulement à neuf maisons de la mienne, peut aussi venir m’aider rapidement si j’ai besoin d’aide avec le quai ou pour embarquer et débarquer du canoë.

Il prend la pose dans son fauteuil roulant avec sa pagaie.

Mathieu St-Pierre s'est qualifié pour les premières compétitions de canoë de l'histoire aux Jeux paralympiques.

Photo : Gracieuseté : Mathieu St-Pierre


Si je réussis à faire du sport, c’est grâce à mon équipe.

Ma vie de personne handicapée ne s’arrête pas au fait que j’ai perdu l’usage du bas de mon corps. Ma vie, c’est aussi des infections, des plaies qui prennent du temps à guérir, surtout les premières années après l’accident. Ça prend du temps pour s’adapter.

C’est la première année où j’ai vécu peu de complications et que j’ai peu de problèmes de santé. Je me sens prêt.

C’est vrai. J’ai recommencé rapidement à bouger. Mais les autres transformations ne se sont pas faites en un jour et les adaptations sont continuelles : que ce soit pour la maison ou l’auto. C’est un long processus qui ne s’est pas fait du jour au lendemain.

Je suis maintenant capable de partir en ski de fond tout seul, mais je suis quand même plus dépendant s’il se produit quelque chose. Cela m’est déjà arrivé de partir skier dans un parc national et de briser mes skis à 16 kilomètres de mon auto. Ça ne va pas bien dans ce temps-là.

Deux ans après mon accident, on m’a approché pour faire du canoë-kayak. J’ai décidé de m’essayer. Puis, le canoë a été ajouté au programme paralympique.

C’est tombé pile, car en canoë, c’est pas mal le même coup de rame que j’ai pratiqué pendant de nombreuses années en canot.

La principale adaptation entre les deux? Je suis passé de faire des courses de 2 ou 3 heures à des courses de 55 secondes! Tout, tout, tout est important : la façon dont tu prépares ta course, ton départ, ta position, chaque coup de rame. J’ai demandé beaucoup de conseils aux deux Trifluviennes Laurence Vincent Lapointe et Andréanne Langlois. J’ai d’ailleurs admiré leurs performances aux Jeux olympiques.

J’ai finalement réussi à bien m’adapter, tant aux entraînements que demandent les sprints, qu’aux courses en tant que telles.

Il prend la pose les bras en l'air avec deux autres athlètes.

Mathieu St-Pierre dans le village des athlètes

Photo : Gracieuseté : Mathieu St-Pierre

Ça m’a pris du temps avant d’avoir un certain niveau et être compétitif. C’est beaucoup mieux depuis deux ans, mais je savais que je n’étais pas encore rendu à l’étape d’être sur le podium. Il y avait encore deux secondes à aller chercher pour penser gagner une médaille d’or. C’était ma nouvelle mission. Maintenant, je sens que je les ai trouvées ces secondes.

Sur la ligne de départ, je sais que je vais réussir à garder mon calme. Je sais que ça va bien aller, que le canoë va bien glisser.

Ma famille, mes amis, ils sont plusieurs artisans de mes bons résultats sur l’eau jusqu’à présent. J’aurais aimé les avoir près de moi à Tokyo, mais ce n’est que partie remise. Heureusement, il y a les réseaux sociaux.

J’ai toute une équipe qui me suivra donc à distance. Pour moi, faire la meilleure course possible sera une façon de leur dire merci. Les remercier de tous les sacrifices qu’ils ont faits pour moi et pour me permettre de me rendre où je suis maintenant. Les remercier de m’avoir aidé à renouer avec ma passion.

Un homme dans son embarcation avec une rame qui participe à une course de paracanoë-kayak.

Mathieu St-Pierre a toujours été un homme de défi.

Photo : Comité paralympiques canadien

Quand je regarde en arrière, je prends conscience du chemin parcouru et je réalise que j’ai souvent, pardonnez-moi le jeu de mots, ramé à contre-courant. Mais mon parcours unique n’aurait pas été possible sans tout ce soutien.

Cela fait maintenant six ans que j’ai eu mon accident. Six ans que j’apprends à m’adapter à ma nouvelle vie et à repousser mes limites.

Il y a eu des journées où ça allait moins bien. Mais je me suis toujours obligé à bouger, ne serait-ce que 30 minutes. Pas besoin d’être intense, juste bouger, faire une petite balade. C’est ça qui fait du bien à mon mental, car c’est quand je n’y vais pas que je commence à paniquer.

À Tokyo, je prendrai part aux premières épreuves de l’histoire des Jeux paralympiques dans mon sport et ma catégorie. Qui sait, je deviendrai peut-être le premier médaillé paralympique canadien en paracanoë.

Au fond de moi, peu importe le résultat, j’aurai marqué l'histoire. La mienne.

Propos recueillis par Émilie Bouchard Labonté

Photo d'entête par Getty Images/