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L'escrimeuse combat dans son fauteuil roulant.

Sylvie Morel: aux Jeux paralympiques à 64 ans

C’est en partie pour cette raison que Sylvie Morel persiste dans son sport à 64 ans. Elle veut inspirer la relève pour s’assurer que son sport continue de croître. Plus de 20 ans après être devenue la première représentante du Canada à l’escrime en fauteuil roulant, elle souhaite maintenant que quelqu’un reprenne le flambeau.

Un texte de Kéven Breton

Quatre escrimeurs en fauteuil roulant se trouvent à Tokyo pour défendre les couleurs du Canada. Jamais dans son histoire le pays n’a pu compter sur une délégation aussi nombreuse dans cette discipline. Mais ce qui demeure le plus étonnant est la moyenne d’âge du quatuor : 48 ans.

Il devrait s’agir d’un dernier tour de piste pour Pierre Mainville, 48 ans, et Matthieu Hébert, 54 ans. Mais attention : la doyenne de l’équipe, Sylvie Morel, ne met pas une croix sur une éventuelle participation aux Jeux de Paris en 2024.

L’athlète de Pincourt a pourtant commencé son sport en 1996, quelques mois avant que son jeune coéquipier Ryan Rousell vienne au monde.

C’est un peu un coup du sort qui l’a amené à enfiler l’armure. J’ai toujours voulu pratiquer ce sport-là quand j’étais enfant. Mais petite, il n’y avait pas de clubs d’escrime proche de chez moi. J’ai dû y renoncer.

Plus jeune, Sylvie s’est donc tournée vers les arts martiaux, dans des sports plus traditionnels et plus populaires.

Jusqu’à ce que le destin s’en mêle, par la voie d’un accident de la route en 1993.

Un malheur qui la rendra paraplégique, mais qui va aussi lui offrir enfin l’occasion de se mettre à l’escrime.

On lui a fait découvrir le pendant adapté du sport, l’escrime en fauteuil roulant. Une discipline qui en était à ses balbutiements et qui n’était pas encore une épreuve olympique.

J’avais de l'expérience dans les sports de combat. Et après mon accident, l’escrime était devenue la suite logique, relate-t-elle. Quand j’ai enfilé l’uniforme pour la première fois, je me sentais étouffée. Et j’adorais ça! Je me sentais comme une chevalière!

Un sentiment qui l’habite encore aujourd’hui. La chevalière sexagénaire assure avoir encore de l’énergie dans le réservoir pour les Jeux de Tokyo, et plus encore.

Il y a deux ans, je vous aurais dit : "Tokyo, c’est la fin. Ce sont mes derniers Jeux." Mais là, nous sommes déjà en 2021 et Paris approche, avance-t-elle prudemment.

Je vais faire attention à ce que je dis pour ne pas me faire prendre et m’embarquer dans un projet que je ne peux pas tenir. Mais la porte n’est pas fermée, lance-t-elle.

La vétérane refuse toutefois de regarder trop loin. Celle qui compte 25 ans d’expérience se concentre sur ses prochains adversaires. Au Japon, elle sera en compétition au fleuret et au sabre face à des rivales bien plus jeunes qu’elle.

Le calibre est fort. Je vais tirer contre des championnes du monde qui ont 40 ans de moins que moi. C’est un challenge que j’accepte. Je suis bien entouré. Ma condition physique et ma préparation devront évidemment être au point. Je vais y mettre le paquet, c’est certain, ajoute-t-elle.

Elle sourit.

Sylvie Morel a participé à ses premiers Jeux en 2000, à Sydney, en Australie.

Photo : Gracieuseté : Sylvie Morel

En 2000, Morel est devenue la toute première Canadienne à participer aux épreuves paralympiques d’escrime en fauteuil roulant. C’était à Sydney en Australie.

Depuis, elle a également pris part à l’aventure en 2012, à Londres, en plus de participer à plusieurs tournois internationaux. Elle a d'ailleurs été championne panaméricaine en 2005 à l’épée.

Bref, elle sera l’une des athlètes les plus aguerries en compétition à Tokyo.

Même qu’elle sera là-bas la cinquième athlète pour l'âge, toutes nations et toutes disciplines confondues.

Parmi les plus vieilles, mais peu importe.

Je sais qu’il y a aussi quelques lanceuses de javelot et de poids qui sont pas mal âgées. Mais oui, je serai parmi les plus vieilles, souligne-t-elle posément.

Et selon toute vraisemblance, elle va aussi inscrire son nom dans l’histoire du Comité paralympique canadien (CPC).

En 2012, le Saskatchewanais Arnold Boldt a effectué un improbable retour sur la scène paralympique à Londres, 20 ans après avoir décroché l’or à Barcelone au saut en hauteur. Il avait alors eu sa place dans l’équipe canadienne de paracyclisme à 55 ans.

Selon les données répertoriées par Radio-Canada Sports, il s’agirait du plus vieil athlète canadien à avoir pris part aux Paralympiques avant Morel.

Comme les archives du CPC sont fragmentées, il n’a pas été en mesure de confirmer l’information, mais il soupçonne que Morel soit effectivement la Canadienne la plus âgée à s’être rendue aux Jeux paralympiques.

Un exploit d’endurance et de persévérance, auquel la principale intéressée ne porte cependant pas beaucoup d’attention.

L’âge, c’est quoi? C’est juste un chiffre. Quand le monde me rappelle mon âge, j’y porte attention. Sinon, pas du tout. Ce n’est pas vraiment un mérite d’être le plus vieille, tout le monde finit par vieillir, dit celle qui a conjugué son sport avec un travail comme analyste en télécommunications pendant 31 ans.

Nos 55 ans et nos 65 ans, ce ne sont plus les 55 ans et 65 ans de nos parents et grands-parents, ajoute-t-elle. On prône davantage les bonnes habitudes de vie. Fumer la cigarette, c’est interdit partout. Il y a un paquet de facteurs qui font que nous sommes en meilleure condition physique plus tard dans nos vies.

Elle admet toutefois qu’elle doit prendre soin de son corps, plus qu’elle ne le faisait à ses premiers combats. Mais oui, quand la douleur est là, aujourd’hui, elle ne part plus aussi vite.

Elle affronte une adversaire.

Sylvie Morel

Photo : Comité paralympique canadien

Revenir à la charge à 60 ans

Morel effectue un retour aux Paralympiques après avoir raté de peu sa qualification pour les Jeux de Rio en 2016. Un moment qui aurait pu marquer la fin de son déjà très long parcours sportif.

Il me manquait juste quelques points au classement international, et j’ai perdu mon combat de qualification direct, explique celle qui se souvient très bien de ce duel fatidique.

C’était contre une Américaine. À un moment donné, je me suis assise sur mes lauriers. Je pensais que c’était gagné. Elle a ensuite obtenu un point qui m’a fait mal, et j’ai ensuite obtenu un carton rouge qui donnait un point à l’adversaire. J’aime pas le mot "paniquer", mais c’est ça qui s’est passé. J’ai commencé à paniquer. Et j’ai perdu 15-13.

Elle avoisinait alors les 60 ans. Avec deux participations aux Jeux à son tableau, elle aurait très bien pu mettre un terme à sa carrière.

Au lieu de déposer ses armes après cet échec, elle a décidé de riposter.

Elle sourit à côté de son entraîneur.

Sylvie Morel

Photo : Comité paralympique canadien

Ça faisait déjà 16 ans que j’étais dans le sport, et j’étais déjà parmi les plus vieilles. Je me suis demandé : "Est-ce que je dois arrêter?" Mais un côté en moi se disait : "Non, tu es encore capable! Tu tires contre des filles 20 ans plus jeunes que toi, et tu parviens à les battre!"

Elle estime aujourd’hui que des préoccupations personnelles l’empêchaient d’être au sommet à l’époque. C’était le karma, si j’ai perdu mon match de qualification. Mais je voyais que physiquement je tenais encore le coup. Que je pouvais rivaliser avec des plus jeunes. J’ai lâché mon travail, et j’ai décidé de redémarrer la machine pour Tokyo.

Elle a réussi son pari et a obtenu son billet pour le Japon. Est-ce que cette qualification revêt un caractère particulier pour elle?

Aujourd’hui, je suis plus motivé. Je suis plus consciente des sacrifices qui ont été nécessaires, des efforts que j’ai dû déployer., dit-elle, en repensant au chemin parcouru.

À Sydney, il y avait moins de pays en compétition. C’était peut-être plus facile. Je n’avais pas pris conscience de l’envergure que représentait une participation aux Paralympiques, ajoute-t-elle

À Londres, je l’ai davantage réalisé. Mais là, je prends conscience du travail parcouru depuis le début.

Et je sens que ces Jeux-là, je les mérite vraiment.

Se battre contre Minerva, en attendant la relève

Sylvie Morel n’a pas pu beaucoup s'entraîner au sabre ces derniers mois en raison du contexte sanitaire.

Il porte un masque de protection.

Le mannequin Minerva

Photo : Gracieuseté : Sylvie Morel

Privée de compétition à l’extérieur, elle a construit sa propre salle d’entraînement dans son sous-sol. Sa seule adversaire était Minerva, un mannequin en mousse installé dans l'un de ses vieux fauteuils roulants.

Heureusement, elle n’est pas trop chialeuse, lance-t-elle.

Si elle le dit en riant, la sexagénaire fait remarquer que la pandémie a davantage défavorisé les athlètes canadiens en comparaison avec ceux d’autres pays.

L’injustice qu’il y avait pour nous, pendant la pandémie, c’est que notre bassin de compétiteurs était vraiment limité. Thank god, il y a moins de personnes handicapées au Canada qu’ailleurs. On peut pas se plaindre de ça. Mais en ce qui me concerne, en tant qu’athlète, c’est un désavantage.

Confinée au Canada, elle était limitée à se mesurer à des adversaires à domicile. Or, Sylvie Morel est la seule escrimeuse en fauteuil roulant. Je suis la seule fille. Contre qui je pouvais m'entraîner? Personne. Je regardais des vidéos. Je tirais contre Minerva!

Je parlais à une entraîneuse chinoise, l’autre fois. Elle me disait : "Bon, c’est dommage, une de nos meilleures vient de se blesser. Mais c’est correct, j’ai un bassin de 20 000 remplaçantes!" J’étais estomaqué! Ce n’est pas du tout la même réalité ici.

Son mannequin Minerva est assis dans un fauteuil roulant.

La salle d'entraînement de Sylvie Morel durant la pandémie de COVID-19

Photo : Gracieuseté : Sylvie Morel

C’est en partie pour cette raison que Sylvie Morel persiste dans son sport à 64 ans. Elle veut inspirer la relève pour s’assurer que son sport continue de croître. Plus de 20 ans après être devenue la première représentante du Canada à l’escrime en fauteuil roulant, elle souhaite maintenant que quelqu’un reprenne le flambeau.

Mais c’est pas facile du tout. Déjà, ici notre bassin de population handicapée est moins grand que dans d’autres pays. Mais aussi, les jeunes actuellement sont plus intéressés par les sports d’équipe.

Morel, qui a aussi travaillé comme entraîneuse, est membre d’IWAS, un groupe qui vise à promouvoir et à développer l’escrime en fauteuil roulant en Amérique. J’en croise, des gens intéressés. J’essaye de les garder. Mais ils m’abandonnent tous pour le rugby ou la boccia, mentionne celle qui a dirigé une école d’escrime pendant 15 ans, jusqu’en 2013.

Il faut aussi posséder un certain profil, selon elle. Ça prend une forme d’agressivité pour pratiquer des sports de combat. C’est moins répandu. Ça prend du monde qui aime se battre. Ça prend vraiment une mentalité particulière.

Photo d'entête par le Comité paralympique canadien