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Aurélie Rivard et Benoît Huot

À toi, mon amie Aurélie Rivard

Quand ton père André a fait un infarctus l’automne dernier, tu m’as appelé en pleurs. Je sais que tu nageras pour lui et que tu l’auras dans ton cœur sur le podium dans quelques jours. Heureusement, tout est revenu dans l’ordre par la suite. Mais durant cette année de pandémie, tu en as affronté, des défis personnels.

Signé par Benoît Huot

L’auteur est un ex-nageur. Il a notamment participé à cinq Jeux paralympiques et y a remporté 20 médailles. Il a également gagné un total de 32 médailles en 7 participations aux Championnats du monde.

Aurélie Rivard sera au départ de sept épreuves de natation, dont cinq individuelles, aux Jeux paralympiques de Tokyo.

Mon amie Aurélie,

La première fois qu’on s’est parlé, tu avais 13 ans, j’en avais 25, tu t’en souviens? C’était tout près de la piscine extérieure du parc Jean-Drapeau, pendant les Championnats provinciaux de 2009. Je crois que c’est ton entraîneuse à Saint-Jean-sur-Richelieu, France Latendresse, qui t’avait dit que j’étais un nageur paralympique.

Tu t’étais approchée, tu étais toute gênée. À cette époque, tu ne faisais encore aucune compétition paralympique, mais bien de la natation valide. En fait, tu jouais aussi au soccer et ton cœur hésitait entre les deux sports. En voyant ta petite main, je t’ai immédiatement dit qu’il n’y avait aucun doute dans mon esprit : tu pourrais faire de la natation paralympique et tu serais d’ailleurs dans la même catégorie (S10) que moi.

J’ai perçu chez toi un regard très intéressé, un regard qui parlait. J’avais devant moi une ado très motivée à pratiquer un sport plus intensément, à s’y mettre plus sérieusement.

Puis, le souvenir est encore très clair dans mon esprit, je me suis approché et je t’ai dit : Tu sais, si tu t’investis pleinement dans la paranatation, tu auras vu les cinq continents avant même d’avoir 18 ans.

Tu m’avais regardé avec des yeux énormes, puis tu étais partie faire tes épreuves. Notre rencontre n’avait duré que quelques minutes.

Sept mois plus tard, je te revoyais aux sélections de l’équipe canadienne de natation paralympique au Texas. L’été suivant, tu étais avec moi et le reste de l’équipe canadienne à Eindhoven, aux Pays-Bas, aux Championnats du monde de paranatation.

Puis, cinq ans après cette courte rencontre sur le bord de la piscine de l’île Sainte-Hélène, à 18 ans, tu avais finalement foulé quatre des cinq continents. Mais ton nom, Aurélie Rivard, était déjà fait dans le monde de la natation. Mon monde devenu notre monde!

Ces jours-ci, ton visage est partout, dans les publicités de Toyota, Visa, Gatorade, Petro-Canada et sur les panneaux géants de Bell, du jamais vu pour un athlète paralympique. Et dans quelques heures, tu plongeras dans le bassin de natation du Centre aquatique de Tokyo, où je serai aussi pour Radio-Canada, pour participer à ta première de sept épreuves aux Jeux, tes troisièmes, et où tu espères ajouter aux cinq médailles que tu as déjà rapportées de Londres, en 2012, et de Rio, en 2016.

Il n'y a pas de doute, je suis heureux d’avoir vu juste en percevant l’étincelle dans le regard de cette timide adolescente, cette journée de l’été 2009.

Benoît Huot et Aurélie Rivard regardent la caméra devant une affiche de l'émission «Tout le monde en parle».

Benoît Huot a été le mentor d'Aurélie Rivard pendant ses premières années de compétition

Photo : Gracieuseté : Benoît Huot

C'est drôle comment dans la vie, parfois, deux êtres se croisent par hasard et, pour une raison inconnue et inexplicable, se comprennent.

Tu le sais, on a toujours eu du plaisir ensemble. Encore aujourd’hui, j’ouvre la bouche et tu ris. On rit beaucoup, d’ailleurs. Je pense pouvoir dire qu’on a le même humour.

Au début, je pense que mon rapport avec toi était surtout celui de mentor. Je t’aidais et te conseillais au meilleur de mes connaissances. Il faut dire qu’à cette époque, comme aujourd’hui d’ailleurs, je me voyais en toi. Je me revoyais 12 ans plus tôt, en fait.

En plus de faire le même sport et dans la même catégorie, nos parcours étaient identiques. Tu as fait tes premiers Jeux paralympiques à 16 ans, à Londres, j’ai fait les miens au même âge à Sydney. J’ai fait mes troisièmes à Pékin à 24 ans, tu feras les tiens à 25 ans à cause du report de ceux de Tokyo.

C'est après les Jeux de Rio que notre relation s’est développée. On a commencé à s’entraîner ensemble, et c’est avec toi que j’ai vécu mes deux dernières années de natation.

Puis, l’heure de la retraite a sonné. En l’annonçant, j’ai souvent expliqué que je partais avec le sentiment du devoir accompli. Mais tu sais quoi? Ce sentiment, je le ressentais en bonne partie grâce à toi.

En effet, pendant toutes ces années dans la piscine, j’avais amassé des médailles, établi des records et réalisé mes rêves. Mais au-delà des résultats et des accomplissements, notre plus grande bataille à nous, mais aussi à des gens comme Chantal Petitclerc et André Viger avant, a toujours été de faire rayonner le mouvement paralympique.

Alors, ce fameux sentiment du devoir accompli, jamais je n’aurais pu le ressentir au moment de mon départ s’il n’y avait eu personne derrière pour prendre le relais, personne à qui j’aurais pu tendre le flambeau.

Tu étais là, et tu étais rendue là. Tu venais de remporter trois médailles d’or et une médaille d'argent à tes deuxièmes Jeux paralympiques, pour lesquels tu avais été nommée porte-drapeau à la cérémonie de fermeture. Tu étais prête à devenir la tête d’affiche des athlètes paralympiques au pays et, grâce à toi, je pouvais partir la tête en paix.

Elle célèbre en frappant dans l'eau.

Aurélie Rivard a remporté quatre médailles aux Jeux paralympiques de Rio.

Photo : Getty Images

Au-delà de la relation mentor-espoir, nous sommes surtout devenus, avec les années, de grands amis.

Je t’ai souvent entendue dire que si tu avais le réflexe de m’appeler face à un doute ou à une inquiétude, c’était parce que je trouvais toujours les bons mots pour toi. À mes yeux, c’est justement parce que je me revois en toi. J’ai parfois même l’impression que tu es ma version féminine.

Tu as le désir de tout gagner, de battre tous les records, de tout écraser sur ton passage, comme moi lorsque j’étais athlète. J'ai l’impression que tu es, en quelque sorte, ma continuité. Comme ma petite sœur que j'aurais accompagnée jusqu’ici.

À mon avis, les bons mots, c’est pour ça qu’ils me viennent aussi facilement avec toi.

On se parle de sport, mais on partage aussi beaucoup ce qui se passe dans nos vies personnelles. Quand ton père André a fait un infarctus l’automne dernier, tu m’as appelé en pleurs. Je sais que tu nageras pour lui et que tu l’auras dans ton cœur sur le podium dans quelques jours.

Heureusement, tout est revenu dans l’ordre par la suite. Mais durant cette année de pandémie, tu en as affronté, des défis personnels. Pendant une certaine période, on se parlait presque chaque jour pour trouver des solutions.

Tout naturellement, je t'ai épaulée, comme je l’ai fait au printemps 2020, quand les piscines et les salles d’entraînement ont fermé à cause de la pandémie. Ça a été spontané, je t’ai dit : La piscine chez nous est ouverte!

Pour respecter les consignes, je restais à l’intérieur, je jetais un œil et te regardais faire des longueurs pendant 30 ou 45 minutes. Ça t'a gardée engagée, connectée, malgré l’arrêt des entraînements partout.

T’aider et t’appuyer, sur les plans sportif et personnel, m’est toujours venu facilement et je crois savoir pourquoi : ta plus grande qualité Aurélie, c’est l’écoute.

Les millénariaux sont souvent sur leur téléphone intelligent et n’ont pas l'air d’écouter fort fort… Au début, à 16 ans, tu pouvais avoir l’air de ça toi aussi. Mais au contraire, on s’apercevait vite que le conseil qu’on t’avait donné et que tu avais semblé ignorer sur le coup, tu le mettais immédiatement en application.

Au fil des années, j’en ai vu, de jeunes athlètes, et je peux te dire qu’une telle capacité d’écoute n’est pas donnée à tous.

Ton écoute et ta force de caractère. Voilà ce qui, selon moi, fait de toi une athlète et une personne d’exception.

Aurélie Rivard et Benoît Huot sourient côte à côte.

Aurélie Rivard et Benoît Huot ont participé à plusieurs compétitions internationales ensemble.

Photo : Gracieuseté : Benoît Huot

Tu pourrais réaliser de très grandes choses ces prochains jours à Tokyo, sans pression bien sûr. Mais certains experts parlent de cinq ou six médailles si les planètes sont alignées. D’autant plus que tu es plus rapide que jamais ces temps-ci dans la piscine, je le sais.

Si je pouvais me tenir là, tout juste à côté de toi quand tu prendras position sur le plot de départ de ta première course, je te dirais simplement d’essayer de vivre le moment et de t’amuser. De plonger dans la piscine et d’exécuter de manière précise ce qui te fait exceller jour après jour depuis des années. Sois dynamique, compétitionne, garde toujours ce sentiment qui te dit que cette course est à toi!

Prends soin de tes coéquipiers et de tes coéquipières et aie du plaisir. Tu sais que tout le travail que tu devais faire pour atteindre tes objectifs et réussir, tu l’as fait.

Si jamais tu doutes, sache que ton grand frère ne sera pas très loin et que, peu importe les résultats, je serai toujours fier de toi...

Propos recueillis par François Foisy

Photo d'entête par Getty Images