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Kristen Ngarlem s'appuie sur une barre d'haltérophilie.


Radio-Canada.ca

Merci à une mère pas comme les autres

« Ma mère m'a élevée toute seule et je n'ai jamais manqué de quoi que ce soit. Elle ne se plaint pas. La plupart du temps, elle ne veut même pas qu'on parle de sa maladie : la sclérose en plaques. »

Signé par Kristel Ngarlem

« Oui, et puis ? » C’est ce que répond ma mère quand quelqu’un aborde le fait qu’elle a la sclérose en plaques.

Elle a reçu son diagnostic quand j’étais âgée de 5 ans. Aujourd’hui, j’ai 22 ans et je suis une haltérophile de haut niveau qui aspire à participer aux Jeux olympiques de Tokyo.

Ma mère m’a élevée toute seule et je n’ai jamais manqué de quoi que ce soit. Elle ne se plaint pas. La plupart du temps, elle ne veut même pas qu’on parle de sa maladie.

Elle se définit par beaucoup plus que ce diagnostic qu’elle a reçu il y a 17 ans.


Il y a des moments où je me dis que je lève un peu pour elle. Elle est tellement fière.

Elle fait aussi partie des raisons pour lesquelles je suis une haltérophile. Je devais avoir 9 ans quand j’ai vu un film qui a changé ma vie : La mystérieuse Mademoiselle C.

Je ne sais pas si vous vous souvenez de Marie Laforest. C’était le personnage principal, une jeune fille de mon âge qui faisait de l’haltérophilie. Déjà, j’étais super impressionnée. Mais au-delà de ça, elle aussi, sa maman était atteinte d’une maladie.

Ce n’était pas la sclérose en plaques, mais à l’époque, je ne faisais pas la différence. Ça m’a touchée. Je me suis perçue dans le personnage.

À un moment dans le film, Marie questionne sa mère pour savoir si elle va la reconnaître plus tard. Quand je suis revenue à la maison, j’ai donc demandé à la mienne : « Maman, est-ce que tu vas me reconnaître dans 10 ans? »

Ma mère m’a répondu : « Bien sûr Kristel, pourquoi me demandes-tu ça? »

La sclérose en plaques touche très peu la mémoire, et pas nécessairement la mémoire à long terme. Mais à l’époque, je l'ignorais.

Je lui ai parlé du film et je lui ai dit que je voulais faire de l’haltérophilie comme la petite fille.

Curieuse de voir où j’allais soudainement chercher tout ça, ma mère est allée au cinéma et a pris un billet pour La mystérieuse mademoiselle C. Elle a eu un coup de cœur elle aussi. Et c’est comme ça, par le lien qui nous a unies avec ce film, que j’ai commencé l’haltérophilie.

Kristen Ngarlem reprend son souffle à l'entraînement.

Kristel Ngarlem

Photo : Radio-Canada / Alain Décarie


Je considère que je suis chanceuse. Ma mère a la sclérose en plaques et elle est à la tête d'une famille monoparentale, mais je n’ai jamais manqué de rien. Je suis allée au collège privé. J’ai eu des broches. J’ai fait quelques voyages. Je fais du sport de haut niveau.

Ce qui a été différent dans ma jeunesse, c’est que j’ai vieilli plus vite que d’autres. J’ai dû prématurément faire à manger, gérer un peu pour deux. J’ai mûri rapidement, et ça, ça m’a beaucoup aidée. D’abord dans mon sport, et dans ma vie par la suite.

J’ai rapidement appris à prendre l’autobus et le métro toute seule. Ma mère m’attendait les deux premières années, mais ensuite, j’étais capable par moi-même.

Au secondaire, j’étudiais au Collège Ville-Marie, près de la station de métro Préfontaine. Au quotidien, je faisais donc une heure de transport en commun pour aller m’entraîner au Complexe sportif Claude-Robillard le soir. Je faisais ensuite le trajet jusqu’à la maison, dans le quartier Rosemont.

Une fois chez moi, je prenais une douche, je faisais à manger, je faisais mes devoirs. Et ça recommençait le lendemain.

Je n’ai pas eu de voiture avant d’avoir 20 ans. J’ai toujours pris le transport en commun et je me suis toujours débrouillée.

C’est dans les gènes de ma mère. Elle est très débrouillarde et autonome. Elle ne compte pas sur les gens. C’est un aspect important que ma mère et sa maladie m’ont transmis.

Pour pratiquer mon sport, je me suis toujours entraînée avec des plus vieux. Ça a probablement aussi joué dans l'équation. Inévitablement, tu as besoin d’avoir un caractère pour t’imposer en haltérophilie, avec tous les garçons qui pratiquent le sport.


Quand j’étais jeune, je savais que ma mère avait quelque chose de différent. Je notais des éléments, mais j’avais de la difficulté à comprendre quoi exactement. Si on m’avait posé la question à 7 ans, j’aurais probablement dit : « quand elle marche, c’est lent! »

Elle avait de la difficulté à faire deux choses en même temps à cause de la sclérose en plaques. Si on marchait et qu’elle voulait parler, elle marchait, elle s’arrêtait, elle parlait, puis elle recommençait à marcher. J’avais de la difficulté à comprendre que c’était incontrôlable. Je lui disais souvent : « Vite. C’est long maman. »

Ce n’est que des années plus tard que j’ai compris que tout ça, c’était à cause de la sclérose en plaques.

Kristel Ngarlem et sa mère en 2015 à Toronto pendant les Jeux panaméricains

Kristel Ngarlem et sa mère en 2015 à Toronto pendant les Jeux panaméricains

Photo : Courstoisie Kristel Ngarlem


Je me souviens de certains week-ends. Ma mère prenait plein de nourriture, des jeux de société, des films, et elle apportait ça dans sa chambre. Elle me disait que nous allions faire un pique-nique.

Nous jouions à des jeux de mémoire pendant des heures. Nous nous occupions là, dans sa chambre, pendant deux jours.

Je trouvais ça cool. Je disais à mes amis : « Moi, ce week-end, j’ai fait un pique-nique dans la chambre de ma maman. »

Au fond, ma mère faisait ça parce qu’elle avait de la difficulté à se déplacer. Elle apportait le plus de choses possible pour éviter les déplacements. Elle avait plein de petits trucs pour que je puisse m’amuser malgré tout.

Mais quand tu es jeune, ça, tu ne le sais pas.

Plus tard, j’ai compris. Et il y a des choses que je vais comprendre encore plus quand j'aurai des enfants. Je me dis souvent qu’elle a vraiment été courageuse. Avoir un enfant toute seule, c’est déjà difficile. Imaginez en étant à mobilité réduite, sans pouvoir faire ce qu’on veut quand on le veut, ne serait-ce qu’aller se chercher un café. Il faut que tu crées des histoires pour ton enfant pour ne pas qu’il s’en rende trop compte.

Wow.

C’est ce que je me suis dit quand j’ai grandi.

Kristen Ngarlem soulève une barre en faisant des squats.

L'haltérophile Kristel Ngarlem à l'entraînement

Photo : Radio-Canada / Alain Décarie


Je me suis qualifiée pour mes premiers Championnats nationaux d’haltérophilie à 13 ans, puis pour mes premiers mondiaux juniors l’année suivante. Ils avaient lieu en Bulgarie et nous n’avions pas de financement de la fédération ou quoi que ce soit.

Mon entraîneur trouvait que c’était une bonne idée que j’y participe, malgré mon jeune âge, pour y prendre de l’expérience. Ma mère a donc pris la décision de faire un sacrifice et de prendre des économies pour acheter des billets pour la Bulgarie.

Elle devait m’accompagner parce que j’étais trop jeune pour être seulement sous la responsabilité des entraîneurs. La fédération demandait à un parent de faire le voyage.

Elle s’est donc envolée avec moi à mes premiers nationaux et à mes premiers mondiaux. Elle a choisi de faire ce sacrifice parce qu’elle croyait que ça en valait la peine. Elle savait que c’était important pour moi.

C’est à ce moment-là que j’ai commencé à rêver aux Jeux olympiques. Depuis, les Championnats canadiens sont aussi devenus ma compétition préférée.

Kristel Ngarlem réagit après avoir tenté de soulever une barre.

Kristel Ngarlem aux Jeux panaméricains en 2015

Photo : Associated Press / Julio Cortez


L’haltérophilie est un sport qui fait mal. La sclérose en plaques est une maladie qui fait mal. Ma mère et moi sommes des abonnées aux massages. Nous avons souvent mal ensemble, mais ce n’est pas la même chose. Pour moi, c’est un choix.

J’ai mal tous les jours. J’ai toujours mal quelque part. Ce matin, j’avais une douleur à une épaule. Sinon, j’ai mal aux chevilles. Si ce n’est pas ça, j’ai un peu mal aux trapèzes ou au dos. J’ai constamment mal quelque part.

Quand je ne bouge pas, j’ai mal parce que ça fait trop longtemps que je ne me suis pas entraînée. Quand je m’entraîne beaucoup, j’ai mal aussi. Ce n’est pas une douleur super aiguë, mais c’est présent.

Tu t’habitues.


Quand on est jeune et que c’est notre fête ou le Nouvel An, les gens nous souhaitent souvent la santé.

Au début, on se dit que c’est ennuyeux comme souhait. Mais en vieillissant, on en réalise l’importance. La bonne santé ne va pas au mérite. Quand on l’a, il faut en profiter pour s’épanouir.

Ma mère m’a toujours dit : « Tu t’entraînes, mais l’école, c’est plus important. Ne te plains pas et profite de la vie. Tu ne sais pas quand ça peut s’arrêter, alors tous les moments que tu vis, vis-les à 100 %. »

Elle a raison. Je me dis souvent que si elle a été capable de traverser tout ce qu’elle a traversé sans se plaindre, mes petits problèmes ne sont pas si graves.

Avec la santé, on peut s’épanouir et faire bien des choses.

Quand je suis fatiguée ou que j’ai de petits problèmes, je me dis que certains n’ont pas la chance de faire même un tiers de ce que je fais. M’entraîner. Aller marcher si je veux marcher. Faire du vélo si je veux en faire.

C’est un peu ce qui me rend plus résiliente et qui me pousse toujours à continuer.


Quand j’étais jeune, ma mère était en fauteuil roulant, mais maintenant, avec les médicaments, elle arrive à marcher. On voit qu’il y a quelque chose de différent chez elle, mais ce n’est plus aussi évident.

Ça ne changeait pas grand-chose. La seule chose qui me dérangeait, c’était d’utiliser le transport adapté. Ça, je n’aimais pas ça, parce que c’est gros et parce que tu sais, en regardant le véhicule, qu’il y a quelqu’un de handicapé qui va en sortir. J’étais comme gênée de rentrer là-dedans. Je disais à ma mère que je ne voulais pas prendre les gros camions. Mais on ne savait jamais lequel allait venir quand on appelait.

Son état s’est beaucoup amélioré avec les médicaments. Je ne sais pas si c’est ça ou si c’est le fait qu’elle a commencé à s’entraîner au Centre Lucie-Bruneau deux fois par semaine. Elle y prend des cours dans la piscine.

C’est dur de connaître exactement les causes de cette amélioration, parce qu’on ne sait pas encore très bien les causes de la sclérose en plaques, mais je crois que le simple fait de bouger peut aider.


J’ai organisé une collecte de sang au Centre d'éducation physique et des sports de l'Université de Montréal (CEPSUM) l’an dernier. J’avais envie de réaliser un projet. Je suis payée pour m’entraîner, c’est bien. Mais j’avais envie d’un autre défi.

Je voulais faire quelque chose en lien avec la santé et qui rassemblait les gens. Je voulais conscientiser ceux qui font du sport à la chance qu'ils ont d’être en santé. Je me suis dit qu’une collecte de sang, c’était une bonne idée.

J’ai vu qu’il n’y avait pas de collecte au CEPSUM et ça m’a surprise. Il y en avait dans plein de pavillons, mais pas dans celui des sports. J’ai trouvé ça quand même drôle. Ça prend seulement deux heures d’une journée pour redonner à quelqu’un qui n’a pas la santé. Je trouve que c’est un beau geste pour tous les membres des équipes sportives des Carabins. Je voulais les inciter à redonner un peu et, du même coup, leur passer un message : « Vous avez la santé, c’est beau. Mais ce n’est pas le cas pour tout le monde. »

Le mouvement s’est répandu dans les équipes. La première année, nous avons reçu environ 300 donneurs. Cette année, 400 personnes sont venues à la collecte. Je classe cela parmi mes plus grandes réalisations. Ça m’a sorti de ma zone de confort.

C’était un événement social et la santé est un secteur qui me touche plus que les autres.


Je devrais peut-être déléguer l'organisation de cet événement pour les deux prochaines années. Ce sera difficile, parce que c’est mon bébé, mais je vais devoir me concentrer sur mon entraînement au maximum, car j’espère me qualifier pour participer aux Jeux olympiques de Tokyo.

Non, ce ne sera pas facile. Je devrai faire fi de la douleur, faire preuve de résilience. Mais ça devrait bien se faire. J’ai ça dans mes gènes.

Maman, je te remercie pour les outils que tu m’as donnés pour me permettre d’être la personne que je suis aujourd’hui.

Kristen Ngarlem est assise par terre dans sa salle d'entraînement.

Kristel Ngarlem

Photo : Radio-Canada / Alain Décarie

Propos recueillis par Alexandra Piché