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Un homme, une femme et deux adolescentes, côte-à-côte, regardent la caméra en souriant.

Perdre Serge, un conjoint et un père, sur le K2

« C'est un cheminement, ça n'arrive pas du jour au lendemain. Mais un jour, c'est venu et c'était clair pour moi : J'accepte le fait que ça se peut qu'il ne revienne pas. » Trois ans après son décès sur le deuxième sommet du monde, la conjointe et les deux filles de l'alpiniste Serge Dessureault expliquent ce que c'était de vivre au quotidien avec ce grand amoureux d'un sport rempli de poussées d'adrénaline... mais aussi d'immenses dangers.

Un texte d' Olivier Paradis-Lemieux, Journaliste sportif

Cette fois, Marie-Josée Normand avait fait le trek jusqu’au camp de base.

Quand il avait fait partie de la première expédition québécoise à gravir l’Everest par sa face nord, 10 ans plus tôt, elle était restée avec ses filles, Frédérique et Catherine, qui allaient alors à l’école primaire. Quand il a tenté une première fois d’atteindre le deuxième sommet du globe, en 2016, avant qu’une avalanche dévaste le camp 3 où il aurait pu passer la nuit, elle était aussi restée à Saint-Bruno-de-Montarville avec leurs filles, qui basculaient alors vers l’âge adulte.

Cette fois, elle avait traversé avec lui le massif du Karakoram et ses quatre 8000 mètres, avec le plus haut, le K2, et son profil vertigineux culminant à 8611 mètres, en point de mire.

J'avais le goût d'être avec lui, j'avais le goût de le vivre ça aussi. Mais c'était beaucoup d'être avec lui. C'était vraiment spécial. Dans la vie de tous les jours, ça roule, surtout les filles, avec le sport, ma job et tout le reste. C'est un tourbillon. J'avais le goût de m'arrêter et d'avoir un moment, à juste marcher, et d’être dans une tente collée sur mon chum.

Quand la haute montagne s’était immiscée dans les rêves, endormis comme éveillés, du père de ses enfants, elle l’avait accompagné jusqu’au sommet du mont Blanc, alors qu’il apprenait méthodiquement les rudiments de l’alpinisme avant de s’attaquer au toit du monde. C’est qu’elle avait l’habitude de le suivre dans les défis sans cesse renouvelés qu’il se fixait, des marathons aux ultramarathons ou encore à Fort Boyard, 20 ans plus tôt.

L’Everest? Elle serait allée, assure-t-elle. Mais plus à ce moment.

La limite était claire pour moi. Dès qu’il y avait un danger, je n’y allais plus. J’avais des enfants.

Si je n'avais pas eu d'enfants, je serais allée avec lui, c'est sûr. Je serais allé à l'Everest. Je suis certaine. Je ne pouvais juste pas prendre le risque qu'il arrive quelque chose et que je laisse mes enfants sans moi.

À un peu plus de 5000 mètres d’altitude, perché sur le glacier Godwin-Austen, le camp de base du K2 offre une vue imprenable sur le sommet himalayen, une montagne maudite qui a pris une vie pour chaque quatre ascensions réussies (contre 1 pour 25 pour l’Everest).

La « montagne sauvage » est plus au nord que l’Everest, soumise à des conditions météorologiques plus violentes et difficiles, et plus technique dans sa montée comme dans sa descente. Là où l’Everest fait rêver, le K2 fait frissonner, même les alpinistes les plus accomplis. En tout, ils sont 93 à y avoir perdu la vie; trois Canadiens, dont un Québécois.

Entre compréhension et incompréhension

Marie-Josée Normand n’est pas restée au camp de base pendant qu’il commençait les boucles d’acclimatation jusqu'aux camps avancés, chaque fois en redescendant après avoir laissé son corps s’habituer à l’altitude, jusqu’au moment choisi pour tenter d’atteindre le sommet.

Après trois jours sur place, alors que la montagne montrait déjà les signes de son impétuosité, elle est retournée par le même chemin d’une centaine de kilomètres à travers le massif pakistanais avant de rentrer chez elle, à Saint-Bruno, en banlieue de Montréal.

Ça n'a pas été facile, quand je suis partie du camp de base. C'est comme si tu te coupes un peu de tout ça. Tu ne peux pas te mettre à penser à tout ça. Tu pleures et tu t'en retournes. Tu marches et tu marches et tu marches. Ça fait du bien marcher. Ce n'est pas de gaieté de coeur que je partais. Surtout que tu vois c'est quoi cette affaire-là (le K2). Et on a eu de la mauvaise température. Ce n'était pas agréable, vraiment pas. Je ne comprenais pas pourquoi ils se mettaient dans des positions comme ça. C'est moche, ta petite tente, il neige, il fait froid. Tu n’es jamais confortable, tu manges tout le temps la même affaire. C'est majestueux, mais quand tu vois la montagne... c'est quelque chose.

Moins d’un mois plus tard, le 7 juillet 2018, alors qu’il redescendait en solitaire du camp 2 situé à 6700 mètres, l’homme de sa vie, qu’elle avait rencontré trois décennies plus tôt à l’université, a fait une chute accidentelle. L’hypothèse la plus vraisemblable est qu’un des câbles installés en permanence sur les voies empruntées année après année par les alpinistes a cédé, le précipitant plus de 1000 mètres plus bas, sans que quelqu'un puisse rattraper celui qui dévalait la pente presque verticale.

Serge Dessureault voulait être le premier Québécois à se tenir sur le deuxième sommet de la planète. Il est devenu le 87e alpiniste à y perdre la vie. Il avait 53 ans.


Capitaine de la caserne 19, située à l'intersection de l'avenue de Lorimier et de la rue Ontario, à Montréal, Serge Dessureault avait été l’une des figures principales de la série documentaire Alerte 5, qui avait suivi pendant une saison les pompiers d’une des casernes les plus actives de la métropole. Personnage charismatique, engagé dans diverses causes et surtout très actif dans le milieu des courses d’aventure, il était probablement le pompier le plus connu du Québec.

J’étais vraiment contente de pouvoir dire que mon père était pompier, assure Frédérique. Je pense que tous les jeunes se disent que c’est quelque chose de gros et de fun.

Ce que je trouvais le plus cool de son métier, renchérit Catherine, c’était la caserne, l’ambiance. Il était avec les gars. C’était une famille. Il aimait vraiment ça et les gens avec qui il travaillait. Je trouvais ça plus cool que le métier en tant que tel.

Un pompier sourit.

Serge Dessureault

Photo : fournie par Marie-Josée Normand

Le travail de pompier est un métier à haut risque, et dans Alerte 5 comme dans la vie, Serge Dessureault prônait d’abord et avant tout la prudence.

Il disait toujours que c’était sa famille en premier. Prudence, répète Marie-Josée. Je n’avais pas peur qu’il prenne des risques inutiles, sauf qu’on ne contrôle pas tout.

Dans ma tête, il ne pouvait rien arriver, relève Catherine. Ces trucs-là, ça arrive juste aux autres. Pour tout, pas juste pour son travail de pompier. Dans ma tête, c'est sûr que s'il arrivait quelque chose, ce ne serait pas à lui. Je n'avais pas d'inquiétude.

Son but, à la base, ce n'était pas de nous inquiéter non plus, ajoute Frédérique. Je ne pense pas que tu fais exprès de dire à tes enfants : "OK bye, ça se peut que je ne revienne pas." Il nous racontait des histoires de plus en plus. Plus on vieillissait, plus il nous en racontait.

L'envers du métier de pompier

« Il disait toujours : "J'ai la plus belle job au monde, mais je ne la souhaite à personne."  »

— Une citation de  Frédérique

Serge Dessureault avait appliqué les mêmes préceptes qui ordonnaient son quotidien de pompier à la haute montagne. Il n’était pas l’une de ces têtes brûlées qui se lancent inconsciemment à l’assaut d’un des sommets du monde sans grande précaution. Il était un homme posé, réfléchi, qui justement pensait qu’il pouvait, grâce à une intense préparation, physique comme mentale, contrôler l’incontrôlable.

Une forme de syndrome de Superman, selon Marie-Josée. Sans se croire invincible ou immortel, au contraire.

Son rapport à la mort était différent. Pour lui, il allait mourir à un moment donné. Il a perdu son père très jeune. Il n'a pas eu une enfance facile. La mort a toujours été présente dans sa vie. Plus il avançait dans la vie, plus il en avait vu avec son métier, les gens proches. C'est drôle parce qu'il n'a jamais pensé qu'il vivrait vieux. On en parlait souvent les deux. Moi, j'ai toujours dit que je vivrais vieille. J'ai l'impression qu'il avait un rapport à la mort qui faisait qu'il avait moins peur du risque. C'est un peu comme ça que je me l'explique.

Quand tu fais de la gymnastique, il y a beaucoup de choses qui te font peur dans les mouvements que tu fais, dit Catherine. Et un jour, j'ai essayé de lui expliquer qu’il y avait un mouvement que je n'étais pas capable de faire, j'avais trop peur. Et il ne comprenait pas : "À un moment donné, tu le fais, au pire, tu vas te casser la jambe, tu vas avoir un plâtre et ça va être réglé! C'est pas grave." J'essayais de lui expliquer que j'avais peur, que c'était un blocage, mais il ne comprenait pas ça.

Il disait : "J'ai vraiment peur de rien."


L’Everest est arrivé comme une progression naturelle dans une quête incessante de nouveaux défis athlétiques. Avant de s’attaquer à la cime du monde, l’ancien membre de l'équipe nationale junior de lutte olympique s’était bâti une solide réputation de coureur d’aventure d’élite.

De son premier marathon à 13 ans à son plus rapide à 30 ans (2 h 38 min), il était passé aux courses à étapes et en autonomie un peu partout autour du globe, comme l’Éco-Challenge en Patagonie ou le brutal Marathon des sables, qui requiert 240 kilomètres d’effort dans le désert marocain.

À un moment donné, il s’est dit : "Qu’est-ce qui est le plus extrême que je peux faire?" C’est là qu’il s’est dit : "Je vais faire l’Everest." Et moi, quand il m’a dit ça, je me suis dit : "Euh, non, mais quoi", se rappelle très bien celle qui l’a rencontré en 1985, alors qu’ils étudiaient au baccalauréat en éducation physique.

Ni l’un ni l’autre ne deviendra enseignant, mais le sport rythmera leur quotidien toute leur vie, une passion qui s’est transmise à leurs deux filles.

Pour moi, il pouvait courir. C’était un athlète. Il n’y avait pas de problème. D’emblée, je savais qu’il pouvait réussir. Mais là, il s’en allait dans complètement autre chose. Tout ce qu’il faisait, c’était pour le challenge.

Un homme court dans un désert de sable.

Serge Dessureault

Photo : fournie par Marie-Josée Normand

Grâce à son expérience avec les pompiers-araignées comme dans la demi-douzaine de Jeux mondiaux des pompiers et policiers auxquels il avait participé, Serge Dessureault était déjà rompu à certaines techniques d’escalade. Puis, il avait convaincu son grand ami Maurice Beauséjour de l’accompagner dans cette nouvelle aventure, comme il le faisait déjà depuis des années dans les précédentes, comme il le convaincrait plus tard de venir avec lui, à nouveau, sur le K2.

Il est allé chercher de l’aide. Il a rencontré les gens qui ont déjà fait l’Everest. Il s'est fait conseiller, et c'est de là qu'il a décidé de faire quatre montagnes avant de se rendre à l'Everest, ajoute Marie-Josée. Au mont Blanc, on avait une équipe de guides pendant une semaine qui nous ont tout montré, les techniques, le rappel, ce à quoi tu dois faire attention. À l'Aconcagua, il était encore là avec un guide de montagne qui avait déjà essayé le K2, il y a hyper longtemps, et qui est devenu un très grand ami de Serge. Il était toujours avec des gens qui avaient beaucoup d'expérience pour faire les expéditions préparatoires qu'il a faites à l'Everest. Il s'est entouré de gens qui ont été en mesure de lui montrer.

Mais tu as le "théorique" et tu as le "pratique". Toute la théorie, il l'avait très bien, mais il y a quand même une différence entre un 6000 m et un 8000 m.

Un homme au sommet d'une montagne lève les bras en souriant.

Serge Dessureault

Photo : fournie par Marie-Josée Normand

Et Serge Dessureault ne s’attaquait pas seulement à l’Everest, mais à l’Everest par sa face nord, moins fréquentée, jamais conquise par un Québécois.

Et voilà, il fallait qu’il soit le premier Québécois à avoir fait l’Everest par la face nord. Il y a deux choses là-dedans : c’était moins dispendieux de ce côté, mais c’était aussi la fierté d’être le premier à le faire de ce côté-là. Il cherchait quelque chose. Il cherchait quelque chose, répète Marie-Josée.

Une fois qu’il était parti pour le Tibet, le quotidien avait repris son cours. Les filles étaient jeunes et ne saisissaient pas l’ampleur du défi qui était devant lui. Et avec ses autres expéditions et les semaines où il ne rentrait pas de la caserne, elles étaient habituées de ne pas revoir leur père chaque soir à la maison.

Il me l’a souvent dit : "Si tu n’étais pas là comme mon pilier, je ne pourrais pas faire tout ce que je fais." Il le savait, lui. Il partait, tout marchait, la maison, les filles. C’est sûr que je me suis un peu oubliée là-dedans.

« Ça ne peut pas toujours être égal »

Puis est venue la poussée finale vers le toit du monde. Un vingt-quatre heures d’attente pour savoir s’il est redescendu sain et sauf, insoutenable.

Il avait un téléphone satellite là-bas. Et quand il m'a appelé pour me dire : "OK, je monte" et qu’il s'en allait pour le sommet, j'étais à ramasser à la cuillère. Cette journée-là, une chance que j'avais une amie avec moi, je n'avais plus de contrôle. J'étais hors de moi, jusqu'à ce qu'il revienne. Même que je me suis dit : "Plus jamais je ne vais revivre ça." Et quand il est reparti après, j'ai complètement bloqué tout ça. Ce sont des moments angoissants. Tu as tes deux jeunes qui sont là. Tu te rends compte que ça fait deux mois qu'il est parti, c'est long. Tu es toute seule avec tes jeunes enfants. Tu t'ennuies, mais en même temps, tu réalises c'est quoi quand il n'est pas là aussi.

Alors tu veux qu'il revienne. Tu veux vraiment qu'il revienne. L'Everest, ç'a été très difficile pour moi. Et je me suis juré que je ne revivrais jamais ça.

Le 15 mai 2007, Serge Dessureault est devenu le premier Québécois à atteindre le sommet de l’Everest par la face nord. Trente minutes plus tard, Maurice Beauséjour atteignait aussi l’altitude mythique de 8848 mètres. Pendant cette journée ensoleillée, une soixantaine de grimpeurs tentaient la même poussée par la face nord, dont le Japonais Yoshitomi Okura, qui s’est effondré quelques pas après avoir entamé la descente. Le surlendemain, l’Everest a pris cinq vies de plus.

Il sourit.

Serge Dessureault, au sommet de l'Everest, montre fièrement les écussons du Service des incendies de la Ville de Montréal et de sa caserne.

Photo : fournie par Marie-Josée Normand

« Les gens meurent et tu ne peux même pas les aider »

Le retour à la maison a été difficile pour le couple, se rappelle Marie-Josée. Serge était resté dans les nuages tibétains, dans l'euphorie constante d'avoir atteint le toit du monde. Mais les derniers mois avaient été taxant pour elle, seule à s'occuper des enfants, mais surtout, seule à supporter le stress constant de sa présence sur les pentes d'une montagne qui peut à tout moment vous arracher à la vie.

J’étais fatiguée, tannée, contente qu'il revienne. Mais en même temps, il raconte les choses qui se passent là-bas. Il y avait un Japonais dans une tente à côté d'eux et, à un moment donné, quand il redescendait, ils l'ont recroisé et il était en train de mourir, et il n'y avait rien à faire.

Encore aujourd'hui, elle se pose la même question qu'elle lui posait alors. "Pourquoi tu vas te mettre dans une telle position..." Ça n'a pas de sens quand on pense à ça. Les gens vont atteindre un sommet, mais les gens meurent et tu ne peux même pas les aider? Pourquoi tu vas faire des choses comme ça?

Lui n'avait d'yeux que pour l'exploit qu'il venait d'accomplir. Il avait vaincu l'Everest. Des mois d'effort pour se tenir quelques minutes au sommet de la Terre, et de redescendre par la vallée arc-en-ciel, où reposent à jamais les corps gelés des alpinistes morts dans leur propre tentative, les couleurs criardes de leurs manteaux se détachant vivement du gris et du blanc de la crête nord de la montagne sacrée.

Et moi, j'avais dit : "Je ne veux plus revivre ça", poursuit-elle du même souffle. Puis, la façon de ne plus revivre ça, c'est d'accepter qu'il meure à un moment donné dans les choses qu'il fait. Et t'acceptes le fait qu'il le fait parce que ç'a toujours été correct. Il n’y 'a jamais eu de "je ne veux pas que tu le fasses" ou de "je t'empêche de". Ça n'existait pas entre nous deux.

Mais le fait de dire : "J'accepte le fait que ça se peut qu'il meure en faisant ça..."

Et ça, c'est un cheminement, ça n'arrive pas du jour au lendemain. Mais un jour, c'est venu et c'était clair pour moi. Ce qui fait quand il est parti pour le K2, j'étais hors de moi, entre guillemets, parce que je me disais, celle-là, elle est bien pire que l'Everest. Et en même temps, j'étais en paix par rapport à ça parce que je me disais, ça se peut... ça se peut.

J'accepte le fait que ça se peut qu'il ne revienne pas.

Spécial hein?

Cinq personnes en vêtements en vélo regardent la caméra en souriant.

La famille Normand-Dessureault lors d'une sortie à vélo

Photo : fournie par Marie-Josée Normand

Neuf ans après avoir conquis l’Everest, Serge Dessureault a monté une première expédition pour tenter de vaincre la montagne sauvage. Neuf ans pendant lesquelles il s’était remis aux courses d’aventure et de longue haleine. Les filles vieillissaient, la retraite approchait.

Je pensais qu'il l'avait fait. "OK, j'ai fait l'Everest." Il n'en reparlait pas tant. Il avait trouvé ça difficile quand même. Être loin aussi longtemps. La tente, l'inconfort. Ce n'est pas facile. Il s'était beaucoup ennuyé. Je ne pensais pas qu'il allait repartir pour une expédition comme ça, assure Marie-Josée. Mais il y avait quelque chose qui lui manquait.

Le projet d'affronter le K2 était déjà bien mûr quand il l’a présenté à sa famille.

La journée qu'il m'a annoncé qu'il allait sur le K2, dit Marie-Josée, c'était clair que je ne pouvais rien faire. Il était déjà rendu là.

« Je l'ai appris par Facebook »

On était rendus à planifier notre autre vie. C'est sûr qu'on en a parlé, poursuit-elle. "Regarde ce qu'on a. Veux-tu vraiment prendre le risque de perdre tout ça?" Mais dans sa tête, ce n'était pas un risque plus élevé que de rester à la maison, aller travailler, traverser la rue.

Les avalanches sont fréquentes sur le K2. Quand il y retournerait une seconde fois, Serge Dessureault pourrait les compter par moment comme l’on dénombre les coups de tonnerre pendant un orage. Une trentaine en quelques heures. C’est la montagne qui s’anime, se secoue l’échine et s’assure que personne ne vienne la déranger pendant quelques jours encore, avant qu’elle se calme enfin et donne une de ses rares occasions vers le sommet, toujours bien plus courtes que celles de l’Everest.

L’avalanche du 23 juillet 2016 était d’une autre puissance. Dévalant la montagne depuis le sommet, elle allait emporter le camp 4 puis le camp 3 et tout ce qui s’y trouvait. Les tentes comme l’équipement amenés juste en dessous de la ligne des 8000 mètres par les sherpas ont été dévastés en quelques secondes alors que depuis les camps en contrebas, l’on entendait les bouteilles d’oxygène exploser et se joindre au tumulte provoqué par le torrent de neige et de glace.

Cette journée-là, par une chance presque inouïe, personne ne se trouvait à l’un de ces camps avancés. Serge Dessureault et Benoît Lamoureux, qui l’accompagnait dans cette première tentative, se trouvaient au camp 1, 2000 mètres plus bas, protégés par des rochers comme une soixantaine d’autres alpinistes. Les camps supérieurs étaient vides, même si la veille, une douzaine de sherpas étaient montés au camp 3 y déposer de l’équipement avant de redescendre pour parler de leurs stratégies d’ascensions. Un nouveau désastre humain sur le K2 avait été évité de peu, de quelques heures.

L’expédition était toutefois terminée, la route du sommet étant rendue impraticable pour la saison. Pour une deuxième année de suite, le K2 se refusait à toute nouvelle conquête.

Entrevue de Serge Dessureault et Benoît Lamoureux, de retour du K2, réalisée le 6 août 2016 à RDI Matin.

Retour du K2 : Serge Dessureault et Benoît Lamoureux

À l’euphorie de l’exploit d’avoir vaincu l’Everest s’est succédé une déprime dont la famille de Serge Dessureault n’avait jamais été témoin auparavant.

C'est sûr qu'un an avant le K2, il s'entraînait, s'entraînait. Tu as ton but, tout ça. Il est passé de s'entraîner full, à ne pas être là, à revenir, à être assis dès le matin, au même endroit. Et il restait là pendant des heures, décrit Frédérique. C'était intense à voir. Surtout que c'était un modèle pour se dépasser et pour se pousser. Et tu le vois autant dépressif. Je ne sais pas si tu peux appeler ça une dépression et je ne veux pas mettre une étiquette sur ce que c'était. Mais c'était intense à voir, et pas l'fun à voir non plus.

Je crois que c'était une grosse déception, ajoute Catherine. Si j'essaie de me mettre à sa place, je suis sûre que moi aussi, j'aurais eu un gros down. Ce n'est pas quelqu’un qui n'a pas réussi grand-chose dans les objectifs que lui-même s'était donnés. Je ne pense pas que c'était quelqu’un qui était habitué tant que ça à ne pas réussir.

Il ne se poussait pas à l’extrême. Il en a fait plusieurs qu’il n’a pas réussis et c’était toujours correct, précise Marie-Josée. Là, mon corps ne veut plus. Il n’y a rien faire. Je ne vais pas me tuer à continuer à courir. Il respectait ça. Quand il revenait, il disait : "Lui, je ne l’ai pas réussi." Mais ce n’était pas un échec pour lui de ne pas s’être rendu à l’objectif qu’il s’était fixé. Il était toujours clair là-dessus : "Je ne prendrai jamais le risque de ne pas revenir à la maison." C’était toujours ça, son motto.

Peut-être parce qu’elles projetaient leurs propres craintes face à une nouvelle tentative, ni Frédérique ni Marie-Josée ne pensait qu’il retournerait sur les pentes du K2. Et au début, lui aussi semblait plutôt pencher pour laisser filer ce rêve après avoir constaté d’aussi près l’imprévisibilité de cette montagne, qu’aucun principe de précaution ne peut entièrement amadouer.

Au contraire, je n’étais pas étonné qu’il y retourne si ça l’a mis tant down de ne pas réussir et que ce n’était pas parce qu’il n’était pas capable, parce qu’il n’était pas assez préparé physiquement, affirme pour sa part Catherine. C’est quelque chose hors de son contrôle qui a fait qu’il n’a pas réussi. Surtout qu’il n’avait pas peur. Je comprends qu’il soit retourné. Il aurait eu de la misère à passer au travers sans ce petit badge : "J'ai réussi à faire ça."

Le pressentiment de Frédérique

Probablement qu'il n'y serait pas allé si je l'avais obligé à ne pas y aller, dit Marie-Josée. Il ne serait peut-être pas allé. Mais tu ne peux pas faire ça. Si tu aimes une personne, tu ne vas pas l'encabaner. Tu ne vas pas l'empêcher d'aller au bout de ses rêves parce que c'est un peu égoïste de faire ça. Je l'aurais empêché pour moi, pour les filles un peu. Mais en même temps, c'est le genre de gars qui n'aurait pas été heureux.

On se le dit souvent. Peut-être que là, si c'était à refaire, je l'attacherais. Mais en même temps, quand tu vis avec quelqu'un comme ça, c'est quelqu'un d'intense, il vit à plein tout le temps. Pour les gens qui vivent avec lui, c'est magnifique. C'est merveilleux. On a eu une super belle vie avec lui. On se le dit souvent. Si on l'avait encabané, il n'aurait pas été le même.

Un homme tient deux fillettes dans ses bras devant un lac et sourit.

Serge Dessureault et ses deux filles

Photo : fournie par Marie-Josée Normand

Le matin du 7 juillet 2018, tout le monde dort à poings fermés quand le frère de Marie-Josée Normand, qui habite non loin de là, entre dans la maison de Saint-Bruno, puis dans la chambre de sa soeur, encore endormie. Depuis le Pakistan, on avait tenté de la joindre, mais elle ne gardait jamais son cellulaire avec elle. Et puis, Serge était encore loin du sommet et de la poussée finale au-delà des 8000 mètres, qui l’avait rendue hors d’elle 10 ans plus tôt.

J’étais sûre que c’était mon père qui venait de mourir, confie Marie-Josée. Je lui dis : "C’est papa…" C'est comme ça qu'on l'a appris.

On dormait, je n'étais même pas supposée dormir à la maison, mais une chance parce que j'avais oublié mon maillot de bain pour aller à la plage, donc j'étais retournée dormir chez moi, raconte Catherine. Sinon, c'est sûr je l'aurais appris par Facebook. Je me suis réveillée parce que j'entendais, je ne savais pas que ma mère pleurait encore, mais je l'entendais presque crier. Je suis allée voir.

« J’étais fâchée. J’étais triste, mais j’étais fâchée. »

— Une citation de  Marie-Josée

Il y avait le frère à ma mère à côté de ma mère, poursuit Catherine. On dirait que quand je suis rentrée dans sa chambre, mon premier feeling, c'était ça. En même temps, ça ne se peut pas. Je pensais que mon grand-père était mort. Ma mère ne voulait pas me dire ce qu'il se passait. Finalement, c'est mon oncle qu'il me l'a dit. Je suis sortie de la chambre. Dédé s'est levée, elle m'a demandé ce qu'il se passait. Je lui ai dit : "Va voir maman."

La première chose que Frédérique s'est dite, c'est qu'il était arrivé quelque chose à sa mère, qui dormait quelques minutes plus tôt dans sa chambre, plutôt qu'à son père, qui était retourné faire face à l'une des montagnes les plus périlleuses du globe.

On ne pensait tellement pas que ça allait arriver..., continue Frédérique. J'ai essayé de rentrer dans la chambre de ma sœur, elle a fermé la porte. Tu le sens dans une voix, quand quelqu'un ne se sent pas bien. C'est sûr qu'au début, j'entendais crier. Et je ne comprenais pas. Je suis retournée me coucher, j'étais comme fâchée de me faire réveiller. Et ça n’arrêtait pas, ça n’arrêtait pas. C'est la dernière chose à laquelle j'ai pensé. C'est vraiment quand je suis rentrée dans la chambre, j'ai vu ma mère en crise, mon oncle qui pleurait à côté. Là, j'ai tout de suite compris. C'est ça qui se passe là.

Quand Catherine est ressortie de sa chambre, la maison s'était déjà remplie, en quelques minutes. Il était encore tôt.

J'ai regardé mon téléphone et j'avais déjà des messages, poursuit-elle. C'est con, mais j'ai quasiment été contente que ça ait été comme ça que je l'apprenne. Pas que je l'apprenne parce que je regarde mon téléphone. J'avais des messages de condoléances. Je préfère l'avoir appris comme ça que par mon téléphone toute seule dans mon lit.

Je n'ai même pas le temps de descendre les marches et le frère de Serge, Jean-Pierre Danvoy, qui est ami avec les gens là-bas, est là, Benoit Lamoureux qui était allé au K2 deux ans plus tôt aussi, est là, et tout le monde... tout le monde. C'est fou. Serge avait tellement de monde autour de lui. Tout le monde... C'est sorti dans les journaux... Ils voulaient que je le sache avant que ça sorte dans les médias, que je ne l'apprenne pas comme ça, conclut Marie-Josée.

« Tu te dis : "C'est pas juste moi qui l'aimais de même" »


Marie-Josée Normand assure que si sa réaction initiale a été d’être fâchée de perdre de la sorte l’homme de sa vie, de voir leurs projets communs, leur avenir s’effondrer parce qu’il avait pris le risque, malgré tout ce qu’il prônait, de ne pas revenir à la maison, elle ne l’est pas restée longtemps.

C’est une chose qu’on se dit souvent les filles et moi. Êtes-vous fâchées? Non.

Au début, c’est sûr que tu te dis : "Pourquoi tu es allé faire ça, voyons donc", relate-t-elle. Mais quand il était à la maison, il était tout là. C’était vraiment quelque chose vivre avec lui. C’était vraiment l’fun. On ne peut pas être fâchées non plus. Il nous a fait vivre tellement de belles choses. Donc, ça n’a pas duré longtemps.

Mon père, je l’aime pour ce qu’il était. Et ça, c’est une énorme partie de ce qu’il était, dit Catherine. Si on le lui enlève, je ne sais pas vraiment c’est qui. Je ne serai jamais fâchée. Je l’adorais comme il était. Je pense que c’est mieux pour lui qu’il vive sa vie en prenant les risques, mais au final, en n’ayant pas de regrets quand il est plus vieux. C’est comme ça que je veux mener ma vie.

C’est sûr que tu peux avoir un regard frustré en te disant : "La montagne vs la famille." Mais en même temps, je trouve tellement que ça le passionnait, puis je trouvais ça beau et ça faisait de lui qui il était, ajoute Frédérique. Je n’ai pas été fâchée. C’est triste, c’est plate. C’est sûr que j’aimerais ça, pouvoir changer les choses, mais je ne peux pas.

Le corps de Serge Dessureault a été rapatrié du Pakistan deux jours plus tard, veillé par son grand copain Maurice qui avait assisté, impuissant, à la chute de son compagnon de 1000 aventures.

Avec ses filles, Marie-Josée Normand a adopté cette devise : full ahead. Plein gaz, droit devant. On ne regarde pas en arrière, il ne reviendra pas. En appréciant tous les moments qu'on a eus avec lui.

« Je ne pense plus à plus tard. Parce que ça m'angoisse. L'homme de ma vie, avec qui j'allais passer ma retraite, n'est plus là. Il ne faut plus que je continue à vivre ma vie pour lui. Il faut que je m’assure de vivre ma vie pour moi. Parce que j’ai l’opportunité de le faire et que lui l’a toujours vécu pour lui. Ce n’est pas être contre lui. Il a vécu à plein ce qu’il voulait. Là, c’est à moi de le faire, sans l’enlever de ma vie. C’est vraiment important de penser à moi. J’ai le goût de vivre. »

— Une citation de  Marie-Josée Normand

Je disais à la cérémonie : là, c'est moi qui l'ai, la montagne. Je l'avais dans la face. Et je ne savais pas comment je saurais la monter. C'est tellement pareil. Un pas à la fois. Et tu montes, tu veux aller voir de l'autre bord. Tu veux savoir ça va être quoi. Qu'est-ce qui m'attend après?

Tu vas trop vite, tu es obligée de revenir. Il faut que tu t'habitues. Puis là, tu penses que tu es rendue en haut… mais pas encore. Mais quand tu te revires, la vue est belle, pareil.

Tu n’es peut-être pas rendue de l'autre bord, mais la vue est super belle.

Assieds-toi, et profite.

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Marie-Josée Normand et Serge Dessureault

Photo : fournie par Marie-Josée Normand

Photo d'entête fournie par Marie-Josée Normand

Correction : une version précédente de ce texte laissait entendre que quatre Canadiens avaient perdu la vie sur le K2. Ils sont plutôt trois, dont un Québécois.