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Raphaël Guillemette tient son casque et regarde au loin en souriant.

Autisme et football - La nouvelle famille de Raphaël

L'auteure tient un blogue nommé Ça ne fait pas de différence sur Facebook. Podium reproduit intégralement ici, avec son consentement, la publication qu'elle y a faite le 16 octobre dernier et qui a suscité un grand nombre de réactions. Elle y parle de l'entrée de son fils autiste dans le monde du football scolaire cet automne.

Signé par Mélanie Tremblay

« Maman, je veux m’inscrire au football de l’école. Les sélections sont dans deux heures et il faut que tu remplisses le formulaire. Maman, je peux-tu? »

C’est ainsi qu’a commencé mon année scolaire 2019-2020. En mode urgence. En mode, pas le temps de réfléchir, il faut prendre une décision. Pas le temps de prendre des détails. Dire oui aveuglément. « Es-tu certain? Tu vas te faire brasser au football. Il va falloir que tu fasses tout ce qu’il y a à faire. Il va falloir que tu persévères même si c’est difficile. » « Oui Maman, je veux vraiment et quand les coachs m’ont vu, ils ont dit oui tout de suite. Ils ont plein de p’tits vites dans leur équipe, mais ils n’ont pas de grand lent. »

Pas le temps de souffler, j’écris rapidement à Namour et on en vient à la même conclusion. Fils veut bouger, il veut faire partie de quelque chose, pour la première fois en 14 ans. Comment dire non? Depuis le temps que je lui dis d’être fier de lui, qu’il est grand et bâti, qu’il a la shape d’un joueur de football. Je lui ai tellement répété tout au long de l’été.

Le formulaire est envoyé, Fils est prêt à se présenter aux sélections. Et nous nous présentons rapidement à l’école. Nous avons demandé à Fils d’aviser les entraîneurs qu’il avait un diagnostic d’autisme et de dépression. L’a-t-il fait? Est-ce qu’ils refuseront de le prendre s’il leur dit? Nous arrivons à l’école et demandons où se font les sélections. On ne sait pas trop, mais le coordonnateur passe justement derrière nous et nous fait entrer dans son bureau pour parler. Un peu nerveux, nous lui demandons si Fils lui a parlé de son autisme. Il nous rassure immédiatement. L’entraîneur est technicien en éducation spécialisée. Lors d’un remplacement l’année précédente, il l’avait déjà côtoyé et quand Fils s’est présenté pour le football, il a pris l’initiative d’aller voir la psychoéducatrice pour lui demander ce qu’il pouvait et ne pouvait pas faire avec sa recrue. Namour et moi nous regardons. Nous avons l’habitude d’expliquer, de plaider la cause de notre Coco. Mais là, il n’y a plus rien à dire. Coach TES avait déjà fait toutes les démarches! Il dit qu’il a déjà réfléchi à toutes les possibilités de position que pourraient occuper Fils, quelque chose de routinier. Il demande si Fils aime les jeux vidéos (allons donc, il adore!!!!), qu’il pourrait lui montrer les stratégies de l’équipe sur une console s’il arrivait que Fils ne comprenne pas bien.

Il dit que le football peut être très formateur pour Fils, qu’il est certain qu’il peut le faire avancer. Nous lui parlons tout de même de son manque de persévérance devant les difficultés. Il dit qu’il comprend et qu’il le prendra à son rythme. Namour et moi sommes profondément émus par la volonté de Coach TES à aider Fils.

Namour et moi demandons s’il nous est possible d’assister à la pratique. Parce qu’il ne s’agit pas de sélection. Fils est déjà dans l’équipe. Ils ont dit oui.

Fils fait partie de quelque chose. Fils fait partie d’un groupe, d’une équipe. Moi qui avais tellement peur depuis qu’il était petit de ce qui pourrait arriver dans un sport collectif. Les déclencheurs d’une crise de colère peuvent être nombreux.

Nous appelons rapidement la maman d’une amie de Beauté des îles pour savoir s’il lui est possible de la garder à souper. Tellement généreuse, elle nous assure qu’il n’y a pas de problème et qu’elle prendra bien soin de notre fille d’amour.

Raphaël Guillemette (55) tente de bloquer deux adversaires pendant un match.

Raphaël Guillemette (55) tente de bloquer deux adversaires pendant un match.

Photo : Radio-Canada / Patrice Laroche

Nous arrivons sur le terrain et voyons Fils avec Coach TES qui l’a pris à part pour lui expliquer les principes du football parce que, bien sûr, il n’a aucune idée des règles ni des positions. Coach TES prend le temps de lui expliquer, lui montre comment se positionner, le teste pour voir à quelle position il pourrait jouer. Nous continuons à interpréter chaque geste, chaque regard. Nous anticipons chaque moment. Ça semble bien se passer. Fils bouge plus durant ces deux heures que pendant toute la dernière année. Je m’attends à ce qu’il me dise qu’il est trop fatigué, qu’il n’est pas assez en forme. Nous appelons les membres proches de nos familles pour leur dire que Fils s’est inscrit au football. Ils sont tous vraiment étonnés, mais encore plus heureux de sa décision. Nous sommes tous certains que ça ne peut qu’être bénéfique pour sa remise en forme et Namour et moi y voyons en plus la possibilité qu’il ait plus ou moins 25 amis dans l’école.

Quand la pratique est terminée, nous traversons le terrain pour aller lui parler avec Coach TES. Fils enlève son casque. Il a des étoiles dans les yeux. Je lui demande s’il a aimé. Il dit qu’il a adoré. Coach TES lui demande s’il veut revenir, Fils dit que c’est certain qu’il veut être là la prochaine pratique.

Fils s’éloigne avec les autres joueurs pour retourner au vestiaire. Nous prenons le temps de parler avec les entraîneurs. Ils sont unanimes. Fils a sa place dans l’équipe. Il est meilleur que ce à quoi ils s’attendaient et il comprend vite. Il aura la responsabilité de protéger le quart-arrière en étant garde sur la ligne offensive. Namour et moi avons des étoiles dans les yeux.

Nous devenons des parents football. Présents à toutes les pratiques et à tous les matchs, nous voyons évoluer Fils et sommes présents pour l’encourager. Alors qu’il a souvent été seul ou laissé pour contre, Fils fait partie d’une grande famille. Il a même confié à quelques joueurs qu’il était autiste. Il n’a pas été mis de côté. Il a continué à faire partie de l’équipe et à être accepté. Ça n’est pas toujours facile. Les réchauffements avant les pratiques et les matchs sont problématiques. Il ne veut pas y participer. Trop difficile, il croit qu’il ne sera pas capable. Son cardio et sa musculature restent à développer. Quand Fils est en surcharge, bien que ça soit contrariant pour les entraîneurs, ils le laissent ruminer et se calmer. Ils lui laissent de l’espace, mais reviennent quand même vérifier s’il veut se joindre à eux. C’est souvent oui. Dans les plus difficiles journées, c’est un refus catégorique. En contrepartie, Fils comprend vite. On ne lui explique pas un jeu trop longtemps. Sa mémoire turbo est mise à profit.

Le reportage de Jean-François Poirier

Photo : Radio-Canada / Patrice Laroche

Regardez le reportage de Jean-François Poirier

Les premiers matchs ont été plus compliqués. Comprendre les stratégies de l’entraîneur et ne pas y adhérer, c’est compliqué. Ça fâche. Il apprend. Il apprend à suivre les instructions sans poser de questions. Ouf, compliqué. Il apprend à gérer les imprévus. Ouf, compliqué. Il apprend à prendre la critique. Ouf, très compliqué. Il apprend tous les jours. Il apprend à vivre en groupe, en équipe. Il apprend à s’ouvrir. Il fait confiance à Coach TES, Coach Gab et Coach O-line. Je crois qu’eux aussi apprennent. Gérer un enfant différent, agir autrement, ce n’est pas évident. Au football, quand le coach parle, les joueurs écoutent. Avec Fils, ils doivent piler sur des œufs, parler plus doucement, lâcher prise sur plusieurs concepts « normaux ».

Les matchs suivants montrent l’évolution de Fils. Il sait ce qu’il a à faire, il performe. Il lui en reste beaucoup à apprendre. Il est l’un des plus jeunes. Nous croyons tous qu’il en vaut la peine et que c’est un bon investissement pour l’équipe, pour la famille et pour l’école puisque c’est principalement le football qui le retient là présentement.

Toute bonne chose a une fin, la saison finira en novembre. Notre inquiétude et nos doutes nous rongent. Heureusement, les coachs nous rassurent en nous disant qu’ils continuent d’appuyer leurs joueurs en leur faisant des programmes d’entraînement en salle de musculation, en gymnase pour le cardio ainsi qu’en continuant les pratiques pour former leurs joueurs et garder l’esprit d’équipe bien vivant. Fils en est enchanté! Il nous avait déjà mentionné son intérêt à faire de la musculation pour l’aider à améliorer son apparence. Les astres se sont alignés! Et nous sommes tout aussi enchantés. D’abord parce qu’il va continuer à fréquenter sa deuxième famille, ensuite parce que la mise en forme aidera certainement à remonter son estime de lui-même et, finalement, parce que sa principale source de motivation à continuer à être à l’école demeure.

Raphaël Guillemette (55) réagit à la victoire avec ses coéquipiers.

Raphaël Guillemette (55) réagit à la victoire avec ses coéquipiers.

Photo : Radio-Canada / Patrice Laroche

Nous regardons agir et réagir Fils quand il est avec son équipe. Souvent, son comportement laxiste nous dérange. On doit se parler. Nous le confrontons parfois, nous le rassurons souvent. Nous le regardons encourager les autres joueurs, les aider, vouloir les protéger.

Nous le regardons dépasser chacune des difficultés sociales que peut apporter son autisme. Il se surpasse. Il nous épate.

Et nous regardons agir les entraîneurs. Nous sommes tellement heureux et fiers qu’il fasse partie de leur équipe, qu’ils l’appuient autant malgré les difficultés. Nous leur sommes reconnaissants d’user de patience, de gentillesse, d’ouverture et de diplomatie. Nous sommes heureux et fiers de côtoyer une équipe de jeunes aussi extraordinaires. Nous sommes par-dessus tout tellement heureux et fiers de Fils qui est sorti de sa zone de confort pour essayer quelque chose de nouveau qui amène des imprévus, des contacts non sollicités, du social, du non verbal et des efforts soutenus. Nous sommes tellement reconnaissants envers Fils d’avoir fait entrer le football dans notre famille. Nous sommes reconnaissants pour ce sport qui lui redonne envie de bouger et d’être avec les autres, qui nous a sortis, nous aussi, de notre isolement social qu’apporte parfois l’autisme dans une famille.

C’est difficile le football, contacts, blessures, commotions cérébrales, nous en sommes conscients.

Malgré tout, la meute de Fils est devenue l’une des plus belles choses qui soient arrivées à notre famille.

Mélanie Tremblay sourit à son fils, Raphaël Guillemette.

Raphaël Guillemette et sa mère, Mélanie Tremblay

Photo : Radio-Canada / Patrice Laroche