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Mathieu Betts lève les bras pendant un match préparatoire des Bears de Chicago contre les Titans du Tennessee.

Mathieu Betts - Accepter l'échec

« C'est difficile d'accepter l'échec. J'avais un peu le sentiment d'avoir tout fait ça pour rien. J'avais aussi le sentiment d'avoir déçu ceux qui croyaient en moi et qui m'avaient aidé. Mais rationnellement, c'est surtout moi que je décevais. Froidement, ce n'était pas la fin du monde, mais sur le coup, c'est dur, très dur. »

Signé par Mathieu Betts

C’est l’appel que je ne voulais absolument pas recevoir en ce vendredi 30 août. Je venais justement de l’évoquer avec un coéquipier au dîner. Quand je suis revenu dans ma chambre d’hôtel, mon téléphone a sonné.

J’ai vu sur l’afficheur que c’était un numéro de l’Illinois. J’ai compris tout de suite ce qui se passait. Mon aventure avec les Bears allait se terminer.

Au bout du fil, un recruteur me demandait de venir rencontrer le directeur général au complexe d’entraînement de l’équipe, avec mon cahier de jeux. On ne m’a pas annoncé que j’étais retranché au téléphone, mais c’était l’évidence même.

Mon cochambreur, Chuck Harris, m’a regardé quitter la chambre. Un minibus m’attendait devant l’hôtel. Petit à petit, d’autres joueurs m’ont rejoint, dont Chuck. On était huit recrues quand l’autobus s’est mis à rouler.

Nos regards se croisaient et on se comprenait sans se parler. Les gars riaient, même s’il n’y avait rien de drôle. C’est plate, mais les Bears, comme toutes les équipes de la NFL, devaient réduire leur formation de 90 à 53 joueurs.

Arrivés à Halas Hall, le complexe d’entraînement, on nous a fait attendre dans la salle à manger. Un à un, on est ensuite venu nous chercher pour voir le directeur général Ryan Pace.

Ma rencontre a duré à peine deux ou trois minutes. Personne n’avait envie de participer à ce meeting. En gros, il m’a dit qu’il a apprécié mes efforts et ma progression, mais qu’il était forcé de réduire sa formation.

Je lui ai répondu que j’étais content d’avoir pu participer au camp des Bears et je le remerciais de m’avoir donné cette occasion en or. Je lui ai également souhaité bonne chance pour la saison.

C’est un peu drôle, parce que c’est la première fois que j’avais une vraie conversation avec lui. Et probablement la dernière aussi.

J’ai ensuite été saluer les entraîneurs de la défense, dont le coordonnateur Chuck Pagano. Ils étaient déçus pour moi, mais m’ont dit que je pouvais quitter le camp la tête haute.

Après, je suis allé vider mon casier dans un sac de poubelle puis je suis retourné à l’hôtel. Le lendemain, je rentrais chez moi, à Montréal.

C’était terminé.


Mathieu Betts court pendant un exercice au camp d'entraînement des Bears.

Matthieu Betts au camp d'entraînement des Bears de Chicago

Photo : Courtoisie Bears de Chicago/Jacob Funk

Je suis débarqué à Chicago le 2 mai pour le camp des recrues. C’était l’inconnu total et tout arrivait en même temps pour moi. En débarquant de l’avion, j’ai appris que je venais de gagner le prix du gouverneur général remis à l’athlète universitaire de l’année au Canada.

En soirée, j’ai été repêché par les Eskimos d’Edmonton au troisième rang au total. Mon attention était toutefois ailleurs.

J’ai un souvenir assez vif de mon arrivée aux installations des Bears. C’est dans une petite forêt et c’est super beau. Quand je suis entré dans les bureaux de l’équipe, on m’a tout de suite soumis à une trentaine d’examens médicaux pendant deux ou trois heures.

On a vérifié mon coeur, mes yeux, mes dents, mes pieds et mes articulations. C’est assez spécial comme entrée en matière. Une fois les examens médicaux réussis, on devait déjà se mettre au travail avec des réunions au cours desquelles on prenait connaissance du cahier de jeux.

Le lendemain, avant notre premier entraînement, Chuck Pagano a commencé notre réunion d’unité défensive avec une question.

« Quel joueur a été choisi au troisième rang du repêchage de 2019 de la Ligue canadienne de football? »

Ça m’a toute de suite mis sous les projecteurs dans le groupe et les autres joueurs ont commencé à me poser des questions sur mon cheminement. J’ai aussi senti que ça cliquait entre Chuck Pagano et moi.

Notre chimie m’a permis d’éviter un sermon lors du premier entraînement. Au tout premier jeu, je devais descendre en couverture passe, ce qui n’était pas naturel pour moi qui faisais la transition d’ailier défensif à secondeur extérieur.

J’ai plutôt foncé sur le quart arrière et, si on avait été en situation de match, j’aurais réussi un sac. Disons que j’ai eu droit à un petit passe-droit pour ce jeu-là.

Seulement pour celui-là.


Mathieu Betts regarde au loin.

Mathieu Betts

Photo : Radio-Canada / Geneviève Tardif

J’ai rencontré les vétérans de l’équipe quelques semaines plus tard, aux activités d’équipes organisées (OTAs). Je m’attendais à être impressionné par les vedettes de l’équipe et je l’ai été.

Je me donnais cette liberté et ce droit-là lors des premières journées. J’étais surtout impressionné par Khalil Mack et Roquan Smith, surtout que je les côtoyais dans les réunions d’unité.

Mon cochambreur, Chuck Harris, connaissait un peu Khalil Mack, la grande vedette des Bears qui a signé, en 2018, un contrat de 6 ans d’une valeur de 141 millions de dollars.

Les deux avaient joué à l’Université de Buffalo, mais sans se croiser. Après notre première journée d’entraînement, Mack nous a envoyé une voiture à l’hôtel pour nous inviter chez lui.

Il avait un petit terrain de basketball dans le sous-sol de sa maison, alors on a lancé des ballons, puis on a joué aux échecs. Il savait que c’était spécial pour nous et il voulait nous sortir de l’hôtel un peu. C’était le fun de voir son côté terre à terre et généreux. Il tient à s’occuper de ses jeunes coéquipiers, malgré tous ses succès.

Son chef nous a ensuite cuisiné du poulet frit et une sorte de ragoût. Quand je jouais avec le Rouge et Or, la maison où on allait parfois passer du temps était celle de notre quart arrière Samuel Chénard. Mais chez lui, il fallait qu’on apporte notre poulet, parce que Sam ne le fournissait pas…

Mathieu Betts soulève la coupe Dunsmore après la victoire du Rouge et Or de l'Université Laval contre les Carabins de l'Université de Montréal, en novembre 2018.

Mathieu Betts soulève la coupe Dunsmore après la victoire du Rouge et Or de l'Université Laval contre les Carabins de l'Université de Montréal, en novembre 2018.

Photo : La Presse canadienne / Jacques Boissinot


Le vrai camp s’est amorcé au mois de juillet à l’Université Olivet Nazarene, à Bourbonnais, à une soixantaine de kilomètres au sud de Chicago. Les journées sont longues au camp et m’adapter à l’horaire a représenté un certain défi.

On avait des entraînements, des séances de musculation, de physiothérapie et des réunions à n’en plus finir. On s’entraînait parfois devant des foules de 10 000 à 20 000 spectateurs. Ça mettait de l’ambiance!

On prenait tous du temps après nos séances pour prendre des photos ou signer des autographes, mais je devais trouver l’équilibre et même être un peu égoïste. C’est important de redonner aux partisans. Mais en même temps, quand notre emploi n’est pas assuré, il faut maximiser notre temps de récupération entre les entraînements.

On est confiné à cet environnement 100 % football 24 heures par jour, 7 jours sur 7. C’est dur de faire ou même de penser à autre chose. On met tous nos oeufs dans le même panier. Je revenais à ma chambre chaque soir seulement vers 21 h 15. Et, à ce moment, je commençais ma tournée des téléphones importants. J’appelais ma copine, mes parents et parfois des amis.

C’était très intense, mais pas étouffant. J’avais beaucoup de plaisir sur le terrain.

J’ai eu la chance de disputer les quatre matchs préparatoires de l’équipe. Pour moi, enfiler l’uniforme des Bears, c’était comme enfiler le chandail du Canadien de Montréal. C’est une histoire aussi riche, mais au football.

C’était trippant et jamais je n’oublierai ce privilège. Quand je voyais des photos de moi dans cet uniforme après les matchs, je réalisais vraiment ce qui m’arrivait. J’aurais aimé avoir quelques-uns de mes coéquipiers du Rouge et Or avec moi pour qu’ils puissent aussi vivre ça.

Mes parents sont venus me voir jouer un match, ma copine et mes amis aussi. Partager tout ça avec mes proches, c’est assurément dans mes plus beaux moments du camp.


Mathieu Betts se tient debout et regarde la caméra.

Mathieu Betts, des Eskimos d'Edmonton

Photo : Radio-Canada / Geneviève Tardif

Je garde aussi en souvenir des situations absurdes qui me font sourire avec le recul. Comme lors de mon deuxième match préparatoire contre les Giants à New York.

Je me préparais à faire mon entrée en deuxième demie. J’étais dans ma bulle et j’essayais de penser à mes affaires comme une recrue qui essaie de gagner un poste. À mes côtés, mon coéquipier Prince Amukamara, avec sa casquette du gars dont la soirée de travail est terminée bien vissée sur la tête, me regarde avec un sourire.

C’est l’un des gars drôles dans le vestiaire. Il me fixe et quand je le regarde, il me dit : « So, you’re from French? »
S’ensuit un dialogue un peu absurde.
Je lui demande : What do you mean, I’m « from French »?

- Not « French », but France?
- I’m not from France, but from Montréal, from Canada.
- So why do you speak French?

Sur le coup, je n’ai pas ri, mais avec le recul et le contexte, ça me fait rire qu’il me serve une niaiserie en plein match comme ça. Je n’ai jamais répondu à sa dernière question. Je préfère le laisser dans le doute.


Moi, des doutes, j’ai commencé à en avoir durant le camp.

Je vais être honnête, je n’ai pas été surpris lorsque l’équipe m’a libéré. J’étais satisfait de ma progression et je voulais y croire jusqu’à la fin, mais je savais que je n’avais pas eu la chance de faire la différence et d’impressionner assez les entraîneurs.

J’étais dans le bas de la hiérarchie à ma position et je devais grimper pour espérer me tailler un poste. C’est la pire des choses à faire lors d’un camp, mais j’ai commencé à calculer.

Je me disais que l’équipe allait garder quatre ou cinq joueurs de ma position et j’étais, selon les formations à l’entraînement, le septième ou le huitième. D’ailleurs, dans la semaine qui précédait notre dernier match préparatoire, l’équipe était scindée en deux.

D’un côté, les vétérans se préparaient pour le premier match de la saison contre les Packers avec les entraîneurs, et de l’autre, les joueurs dont les postes n’étaient pas assurés s’entraînaient avec les adjoints pour le dernier match préparatoire contre les Titans.

Je comptais, mais j’essayais de rester dans ma bulle malgré tout. Je voulais n’avoir absolument aucun regret à la fin du camp. Je gardais l’espoir d’impressionner les Bears ou une autre équipe de la NFL avec une performance extraordinaire au dernier match préparatoire.

Puis, comme environ 1000 autres joueurs de la ligue, j’ai été retranché. C’est la première fois que ça m’arrivait au football. Ça m’est arrivé souvent au hockey, mais disons qu’il y a une grosse différence entre se faire retrancher dans le pee-wee BB et dans la NFL.


J’étais vraiment déçu quand on m’a retranché.

J’étais surtout très fatigué. J’étais avec les Bears depuis quelques mois et j’avais vraiment mis tous les efforts pour que ça fonctionne. C’est difficile d’accepter l’échec. J’avais un peu le sentiment d’avoir tout fait ça pour rien.

J’avais aussi le sentiment d’avoir déçu ceux qui croyaient en moi et qui m’avaient aidé. Mais rationnellement, c’est surtout moi que je décevais. Froidement, ce n’était pas la fin du monde, mais sur le coup, c’est dur, très dur.

Si on me proposait le même parcours demain matin, même en connaissant la conclusion, j’accepterais. J’ai eu une chance incroyable que peu de gens auront dans leur vie. J’ai le sentiment d’avoir tout donné et je n’ai aucun regret.

Dès mon retour à Montréal, j’étais attendu au mariage de la mère de ma copine à Repentigny la journée même. Pendant ce temps, mon agent Sasha Ghavami essayait de me trouver une place dans une autre équipe de la NFL. Mais rapidement, on a compris que rien ne bougerait à court terme.

Mon objectif numéro un, c’était la NFL, mais il était hors de question que je rate toute la saison 2019. En quittant le Rouge et Or l’an passé, c’était pour jouer au football professionnel.

C’est pourquoi j’ai signé mon contrat avec les Eskimos d’Edmonton, de la Ligue canadienne, sans hésiter. Je suis arrivé en Alberta pendant une semaine de congé de l’équipe et j’étais pas mal seul.

J’en ai profité pour me trouver un appartement. Je n’étais vraiment plus capable de vivre à l’hôtel après tous les mois passés à Chicago. J’ai loué le sous-sol d’un bungalow.

C’est un appartement meublé et le hasard m’a frappé : j’ai retrouvé dans ce sous-sol d’Edmonton un sofa rouge identique à celui que j’avais à mon appartement à Québec. Quand j’en parle à mes amis du Rouge et Or, ils trouvent ça très drôle.

Je me sens chez moi.

Mathieu Betts court vers le botteur de dégagement des Tiger-Cats de Hamilton pendant un match.

Mathieu Betts (9), avec les Eskimos d'Edmonton

Photo : Courtoisie Eskimos d'Edmonton/Dale MacMillan


Est-ce qu’un jour, je retournerai dans la NFL? Je n’ai pas la réponse pour l’instant. Ce que je sais, c’est que je suis heureux avec les Eskimos et que je vais honorer mon contrat. Si je tente ma chance de nouveau au sud de la frontière, ce sera dans deux ou trois ans.

J’ai toujours fait du mieux que je pouvais pour aborder les années une à la fois et ne pas regarder trop loin. La formule me sourit, alors je vais la garder. Mieux je joue avec les Eskimos, meilleures sont mes chances d’attirer l’attention d’équipes de la NFL.

Chose certaine, j’ai encore de l’ambition. Il y a des joueurs qui sont en avance sur moi dans la NFL, mais je sens que je ne suis pas si loin derrière.

Je ressens un peu d’amertume envers les Bears, et c’est normal. Ce n’est pas la conclusion que j’espérais au camp, mais je sais bien que ce n’est rien de personnel. C’est la nature du sport professionnel, tout simplement.

Ironiquement, à Edmonton, je porte les mêmes couleurs que les Packers de Green Bay, les plus grands rivaux des Bears. À la blague, j’ai dit à mes amis que Green Bay devenait mon équipe préférée.

Je le pensais à un certain moment, mais quand j’ai ouvert la télé pour le premier match de la saison entre les Bears et les Packers, c’était plus fort que moi, je prenais pour les Bears.

Ça fait drôle de les regarder dans mon salon. Je connais tout le monde. Je connais les formations et je sais d’avance ce qu’ils vont faire sur le terrain.

Même si je suis un membre des Eskimos à part entière, j’ai encore un peu l’impression de faire partie de l’équipe. L’impression d’avoir encore un pied dans la plus grande ligue du monde.

Mathieu Betts regarde la caméra en souriant.

Mathieu Betts

Photo : Radio-Canada / Geneviève Tardif

Propos recueillis par Antoine Deshaies