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Un homme, une femme et leur fils adolescent marchent dans un parc en souriant.

Benjamin, tu mérites la NFL

« Sache que même à des centaines de kilomètres de toi, nous te prendrons dans nos bras virtuellement au moment où la phrase mythique sera prononcée. Nous serons avec toi comme nous l’avons été tout au long de ta route jusqu’ici. »

Signé par Louise Valiquette, Wilbert et Noah St-Juste

Les auteurs sont respectivement la mère, le père et le jeune frère de Benjamin St-Juste, admissible au repêchage 2021de la NFL. Il a finalement été sélectionné au 3e tour, 74e au total, par l'équipe de football de Washington.

Te prendre dans nos bras.

C’est assurément ce que nous ferions tous les trois, instinctivement, si nous pouvions être avec toi en fin de semaine, quand le représentant d’une équipe se placera devant ce lutrin quelque part au centre-ville de Cleveland et prononcera cette fameuse phrase que papa s’amuse à répéter depuis des années à tout moment, pour te faire rire :

Au repêchage de la NFL, notre équipe sélectionne : Benjamin St-Juste, demi de coin.

Tout indique qu’après toutes ces années de travail, pendant lesquelles tu as bûché tant sur le terrain de football qu’en classe, au cégep et à l’université, cette phrase sera enfin prononcée pour vrai, d’ici quelques heures.

Toi, Benjamin, notre fils. Le frère aîné de Noah. Toi que nous avons vu grandir d’abord à Montréal-Nord, puis dans notre maison de Rosemère.

Toi, notre Benjamin, aux portes de la NFL.

Comme tu le sais, la COVID-19 nous empêchera malheureusement de partager en chair et en os ce moment qui marquera l’aboutissement de toutes ces années de travail. Tu seras à Atlanta et nous, ici dans notre maison de London, en Ontario. On restera accrochés à la télévision pendant les trois jours du repêchage... du moins, jusqu’à ce qu’on entende ton nom.

Ben, sache que même à des centaines de kilomètres de toi, nous te prendrons dans nos bras virtuellement au moment où cette phrase mythique sera prononcée. Nous serons avec toi comme nous l’avons été tout au long de ta route jusqu’ici.

Benjamin St-Juste rabat une passe destinée au receveur Seth Williams (no 18), des Tigers de l'Université Auburn, pendant le Outback Bowl, le 1er janvier 2020.

Benjamin St-Juste (no 25) rabat une passe destinée au receveur Seth Williams (no 18), des Tigers de l'Université Auburn, pendant le Outback Bowl, le 1er janvier 2020.

Photo : Mark LoMoglio/Icon Sportswire

Louise

C’est toujours moi, ta mère, qui organise les vacances familiales et je sais que j’ai fait un bon coup à l’été 2012. Je nous avais alors déniché une place à une séance d’entraînement publique au camp des Ravens de Baltimore. Ton petit frère et toi n’y avez pas cru jusqu’à ce que nous arrivions là-bas.

Je vous vois encore, assis dans les premières rangées. Tu avais 14 ans. Vous aviez peine à y croire. Votre équipe préférée, vos joueurs favoris, juste là, devant vous. Ç’a été l’émerveillement. C’était, pour vous, le premier contact réel avec votre rêve.

Tu te souviens aussi de la fois où nous sommes allés voir jouer Boston College contre Syracuse? Là aussi, je voulais que vous alliez voir la vraie affaire, sur place, devant vous. À l’époque, tu allais au cégep, alors les jeunes de la NCAA avaient ton âge. Je me souviens qu’après coup, on t’a demandé : Alors, est-ce que tu te vois sur le même terrain, à la place des demis de coin? Selon toi, est-ce que c’est imaginable? Tu as répondu que oui.

C’est précisément pour ça que je tenais à vous emmener voir les vraies choses, les vrais matchs, les vrais joueurs, pour que vous réalisiez que ce ne sont pas des surhommes. Que votre rêve n‘était pas si inatteignable que vous sembliez le croire.

Un jeune joueur de football court avec le ballon dans ses mains pendant un match.

Benjamin St-Juste avec les Wildcats de Laurentides-Lanaudière en 2009

Photo : fournie par la famille st-juste

Je me souviens de toutes les fois où, jeune, tu nous montrais des vidéos de joueurs de football des universités américaines en les idéalisant. Regarde comme il est bon! Mais c’était toujours des vidéos des autres. Tu croyais toujours que les autres étaient meilleurs, que les jeunes Américains étaient meilleurs. Moi, je te répondais que j’avais hâte de voir ta vidéo à toi.

Au fil des ans, ton père et moi t’avons emmené à plusieurs camps et écoles de football aux États-Unis, dont ce premier à Albany, le National Underclassmen Combine. Tu t’attendais à ce que tous ces Américains soient meilleurs que toi. Tu es ressorti du camp avec le titre de joueur par excellence.

Ç’a été comme ça après aussi, quand tu t’es présenté à l’Université du Michigan et que tu y as obtenu ta bourse d’études. Puis, au camp Nike - The Opening, où tu t’es classé parmi les 160 meilleurs espoirs en Amérique du Nord.

Toutes ces années, c’est souvent moi qui t’ai encouragé, qui t’ai poussé, qui ai déniché ces camps et qui t’ai fortement incité à y participer, à y croire, même si tu avais déjà tous les attributs pour exceller.

Tu sais pourquoi j’ai fait ça? Parce que je sais que, dans la vie, si on ne se lève pas de son sofa, on a beau rêver, il ne se passera rien. R-I-E-N.

Alors je me suis mise à l’ouvrage, j’ai déniché ces camps pour que tu y ailles, pour que tu expérimentes, pour que tu te compares, pour que tu voies ces joueurs américains de ton âge que tu idéalisais et pour que, peut-être, tu constates que tu n’étais pas aussi loin d’eux que tu le croyais.

Je voulais aussi que tu n’écoutes pas les commentaires des autres. Tous ceux qui nous découragent, tous ceux qui n’y croient pas.

Tu sais, quand j’avais 22 ans, j’ai voulu m’acheter une voiture parce que je pensais que c’était ça, la liberté. Mais j’ai jasé avec des gens qui avaient voyagé et j’ai changé d’idée : j’ai oublié l’auto et je suis plutôt entrée dans une agence de voyages pour en ressortir avec un billet ouvert pour l’Europe.

Si tu savais combien de commentaires j’ai reçus. Tu ne t’en vas pas en Europe toute seule? Voyons, ça ne se fait pas!

Alors j’ai vite compris qu'il était préférable de ne pas en parler, pour ne pas avoir à gérer la peur des autres. Et tu sais quoi? Je n’ai jamais regretté d’avoir fait ce voyage.

Comme je n’ai jamais regretté d’être partie en affaires à 25 ans sans plan d’affaires. Je n’en ai parlé à personne, même pas à mes proches, parce que je savais le genre de commentaires qu’on me ferait. Même lorsque nous avons abandonné nos emplois et avons déménagé ici, en Ontario, il y a quelques années pour nous rapprocher du Michigan, puis du Minnesota, où tu étudiais. Je sais que plusieurs nous ont trouvé fous et ne comprenaient pas.

Les deux jeunes hommes, assis dans les gradins d'un stade, se retournent pour regarder la caméra.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Benjamin St-Juste (gauche) et son jeune frère Noah au M&T Bank Stadium de Baltimore, domicile des Ravens, pendant le camp d'entraînement de l'été 2012

Photo : fournie par la famille st-juste

C’est ce que je voulais te dire, Benjamin, en t’inscrivant à ces camps et en te poussant : arrête de regarder les autres qui font des choses. Et toi, fais-le. Ne juge pas à l’avance que les autres sont meilleurs que toi. Non. Lève-toi et vas-y. Va voir, et tu auras une belle histoire à raconter à tes enfants, et non des j’aurais dû ou des j’aurais pu remplis de regrets.

J’avais la même philosophie quand tu étais tout petit, en couches, et qu’on ne pouvait pas te quitter des yeux une seconde. Au lieu de toujours te fixer des limites et te mettre des interdictions, je tenais à ce que tu expérimentes, que tu explores, que tu découvres. En faisant les choses, on expérimente, on teste. On vit.

Faire les choses et ne pas se soucier de l’avis des autres, c'est aussi ce que je t'ai vu faire après que tu as été retranché d’Équipe Québec à l’été 2014. Un rejet qui t’a tellement bouleversé. Ça a été dur. Mais après quelques jours, tu t’es relevé. Et au bout du compte, cette énorme déception a marqué un tournant en t’enseignant plusieurs choses. Entre autres, que le talent ne suffit pas, qu’il faut surtout du travail. Mais aussi, que ta valeur, tu la connais, à l’intérieur de toi. Que tu n’es pas nécessairement ce que les entraîneurs croient que tu es.

Se lever et faire les choses, et ne pas vivre à travers le regard des autres. Pour moi, c’était important de léguer, d’inculquer cette vision de la vie à ton frère et à toi, et j’aime croire que je l’ai fait.

C’est probablement ce dont je suis le plus fière aujourd’hui en regardant ce que tu es devenu : tu fais tes choses à ta façon, en ne te laissant pas affecter par les commentaires et les craintes des autres.

Et te voilà rendu tout près de ce que, il y a quelques années à peine, tu croyais inatteignable.

J'espère que tu sais à quel point je suis fière de toi et que tu réalises quelle belle histoire tu as à raconter!

L'homme et la femme se tiennent par la taille en regardant la caméra et en souriant.

Wilbert St-Juste et Louise Valiquette, parents de Benjamin St-Juste

Photo : Radio-Canada / Sophie Sheldrick

Wilbert

Je n’oublierai jamais ce soir où moi, ton père, suis entré dans ta chambre, tu devais avoir 13 ou 14 ans. J’ai fermé la porte derrière moi.

J’ai l’image encore bien claire dans mon esprit. Tu pleures. Je pleure.

Ça n’allait vraiment pas bien à l’école. La direction m’appelait toutes les semaines. Benjamin n’a pas d’intérêt pour ses cours, il dérange, il n’est pas là

Je me souviens que tu t’es mis à pleurer. Tu disais que tu n’étais bon à rien, que tu n’avais aucune idée de quoi faire de ta vie. Tu te mettais tellement de pression, à plusieurs niveaux.

Je manquais de souffle. Je me souviens de m’être demandé : Est-ce que je suis en train d’échapper mon fils? Je coache les enfants des autres au football, mais je suis en train d’échapper le mien?

Oui, le fait que tu sois sur le point d’atteindre la NFL d’ici quelques heures est impressionnant. Mais ce qui m’impressionne le plus, mon fils, c’est de voir ce que tu as accompli sur le plan scolaire et social.

J’ai toujours su que tu étais un athlète d’exception. En plus d’être doué, tu es béni physiquement.

Mais quand tu as obtenu ta bourse d’études à l'Université du Michigan, tu t’es retrouvé devant une tâche plus que colossale : tu devais mettre les bouchées doubles, triples, pour réussir un paquet de cours au Québec en respectant échéances par-dessus ultimatums. Cette année-là, au Cégep du Vieux-Montréal, ils m’ont dit que ça n’avait aucun sens, qu’ils n’avaient jamais vu un joueur de football suivre plus de sept cours par session. Toi, tu en as suivi sept, plus trois cours en ligne en plus de subir des tests ACT exigés aux États-Unis. Tu as fait deux sessions comme ça, à 10 cours, tout en jouant au football.

Et tu as réussi haut la main. Toi, le même gars qui, quelques années plus tôt, pleurait dans sa chambre parce qu’il ne se croyait pas capable de grand-chose, le gars qui se sentait perdu.

Les trois personnes, assises dans els estrades, regardent la caméra.

Benjamin St-Juste, son fère Noah et son père Wilbert lors du match entre Boston College et Syracuse

Photo : fournie par la famille st-juste

En te voyant réussir à ce point, j’ai réalisé que, dans la vie, quand on est déterminé, rien ne peut nous arrêter.

Je me souviens aussi d’un autre moment marquant. C’était lors de l'une de tes visites à la maison ces dernières années. Tu m’as demandé pourquoi je ne vous avais jamais parlé, à toi et à ton frère, en créole.

Je t’ai expliqué qu’il n’y avait effectivement aucune raison pour ça. Que vous aviez une mère québécoise et un père haïtien, et qu’il n’y avait donc aucune bonne raison pour que vous n'ayez pas grandi en français ET en créole. Noah est entré dans la discussion. Nous avons débattu, et j’ai vite cédé : je prends tout le blâme. En voulant vous surprotéger, j'ai mal géré cet aspect. J'aurais dû vous apprendre le créole, l’une des langues de vos origines.

Peu de temps après, tu m’as appris que tu avais commencé à apprendre le créole. Que tu écoutais des chansons en créole, que tu lisais le créole. Depuis, on se parle en créole.

À l’université, tu t’es aussi penché sur l’histoire des Noirs. Tu as fait des travaux sur le sujet. Plusieurs fois, on a débattu. Puis, un soir, tu nous as fait regarder le film français Toussaint Louverture sur l’histoire de ce grand général haïtien. Tu m’as permis d'apprendre des choses. Je t’ai remercié.

Tu as toujours été un gars loyal, un gars de valeurs, et tu as poussé cet aspect à un autre niveau ces dernières années. Tu as participé à la création de la plateforme College Athlete Unity (Nouvelle fenêtre). Tu as participé aux discussions quant à l’impact de la COVID-19 sur un retour au jeu du circuit universitaire américain l’automne dernier. Tu t’es aussi prononcé publiquement après la mort de George Floyd.

Tu le sais, chez nous, on s’est toujours fait un honneur de souper ensemble. Je me revois monter vous chercher, toi et ton frère, et vous entendre me répondre : Une dernière game Papa et on descend. Je vous répondais que non, le souper, c’était tout de suite. On tenait à manger en famille.

À peu près chaque soir, on débattait d’un sujet. Tu n’étais pas toujours celui qui parlait le plus, mais tu écoutais. Tu captais les choses. Tu assimilais. Tu réfléchissais.

J'aime croire que ton implication sociale, ton intérêt pour la chose sociale, c’est là, pendant ces soupers à la table familiale, au fil de nos discussions et de nos débats, qu’elle est née.

Quand je te regarde aujourd’hui, c’est ça, ton implication sociale et ta réussite scolaire, malgré les embûches et l’ampleur des défis que tu as surmontés, qui m'impressionnent le plus.

Et laisse-moi te dire qu’être impressionné par son fils, c’est un sentiment extraordinaire.

Le jeune homme est assis sur le banc d'un parc, regarde la caméra et sourit.

Noah St-Juste

Photo : Radio-Canada / Sophie Sheldrick

Noah

Mon frère qui sera repêché dans la NFL… On dirait que ça ne m’a pas encore frappé.

Tu m’as montré à peu près tout ce que je connais. Surtout le travail. Je t’ai vu si souvent aller t’entraîner tout seul. Tu m’as montré le chemin au complet.

Je me souviens de toutes ces fois où l’on allait s’entraîner toi et moi, où l’on faisait des exercices de football, où l’on tournait des vidéos… Tu avais 17-18 ans, j’en avais 12 ou 13. J’en ai 16 aujourd’hui, et j’ai bien hâte que le football reprenne enfin et que je puisse, j’espère, marcher dans tes traces.

Tu as toujours été direct, sans détour, surtout pas du genre à mentir à quelqu’un pour ménager ses sentiments. Tu n’as pas eu peur de me dire des choses qui m’ont parfois fait mal, mais je constate aujourd’hui qu’elles m’ont aidé.

Tu m’as appris à travailler même si l’on n’en voit pas le résultat immédiatement. Aujourd’hui, quand je trime dur, je sais pourquoi je le fais : parce que je t’ai vu le faire.

On ne sera malheureusement pas tous ensemble, maman, papa, toi et moi, quand ton nom sera prononcé pendant le repêchage ces prochains jours. Mais si tu y étais au moment précis où j’entendrai le nom Benjamin St-Juste sortir de notre télé, je te donnerais un gros câlin. Et je te dirais :

Tu l’as fait, mon frère. You made it.

Le demi de coin s'apprête à capter un ballon de football qui se dirige vers lui.

Benjamin St-Juste au Pro Day organisé à l'Université du Minnesota le 1er avril 2021, à Minneapolis.

Photo : Associated Press / Andy Clayton- King

Propos recueillis par François Foisy

Image d'entête par Sophie Sheldrick