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Dori Yeats

Dori Yeats - Enfin amoureuse de mon sport

« J'ai beau m'être rendue aux Jeux olympiques en lutte. Avoir passé neuf ans de ma vie dans cet univers, m'être entraînée pendant des milliers d'heures, y avoir passé mes soirées, mes week-ends, y avoir investi mon adolescence à m'entraîner 30 heures par semaine. Je ne suis jamais tombée amoureuse de mon sport. »

Signé par Dori Yeats

Je n’ai pas commencé à lutter comme l’ont fait les autres filles qui adoraient ce sport.

Elles, quand elles traversaient des périodes difficiles à l’entraînement, elles pouvaient toujours aller puiser leur motivation dans l’amour qu’elles avaient pour ce sport de combat exigeant et technique. Elles pouvaient toujours se remémorer leur coup de foudre pour la lutte, la façon dont elles avaient aimé ça au début.

Pendant mes passages à vide, c’est d’ailleurs ce que me conseillait mon psychologue sportif : « Pense à Dori quand elle avait 14 ans, quand elle adorait la lutte! »

Je ne pouvais pas parce que je n’étais pas en amour avec la lutte.

Oui, j’ai beau m’être rendue aux Jeux olympiques, à Rio, jusqu’au match pour la médaille de bronze. Avoir passé neuf ans de ma vie dans cet univers, m’être entraînée pendant des milliers d’heures, y avoir passé mes soirées, mes week-ends, y avoir investi mon adolescence à m’entraîner 30 heures par semaine. Je ne suis jamais tombée amoureuse de mon sport.

C’est ce qui a fait qu’après Rio, quand on m’a dit que je devais partir à Calgary au centre national d’entraînement, tout s’est éclairci devant moi. Sans cet amour profond, c’était dur pour moi de me dire : « OK, je vais déménager loin de ma famille, loin de la ville que j’adore, de mon chalet, de mes chiens, abandonner l’école et aller à Calgary pour faire un sport dont je ne suis pas amoureuse. »

Dans ce plan, il y avait juste trop de sacrifices pour peu d’amour. En tout cas, pour moi. Alors, j’ai pris la seule décision qu’il m’était possible de prendre.


Dori Yeats (gauche) pendant son combat de repêchage contre la Japonaise Sara Dosho, aux Jeux olympiques de Rio

Dori Yeats (gauche) pendant son combat de repêchage contre la Japonaise Sara Dosho, aux Jeux olympiques de Rio

Photo : Reuters / Toru Hanai

La personnalité que je laissais transparaître à la télé, lorsque je donnais des entrevues, n’était pas ma vraie personnalité. Je cachais beaucoup de choses. Intérieurement, je me demandais si c’était bon que je dise toujours du positif sur la lutte, alors qu’il y avait aussi du négatif, notamment tout ce qui est sorti fin 2018 sur la culture interne de Wrestling Canada.

Pendant toutes ces années, mon objectif était clair : je voulais aller aux Jeux olympiques. Et c’était quelque chose de presque stratégique. Ce n’était pas : « J’aime mon sport. » C’était plutôt : « Comment je peux me rendre aux Jeux de la façon la plus directe. »

C’était quelque chose d’un peu bizarre pour un athlète : connaître son objectif, mais ne pas savoir quel sport choisir pour l’atteindre.

Alors, la lutte s’est imposée.

J’ai souvent voulu lâcher en chemin. Mais presque chaque année, quelque chose me montrait que j’étais de plus en plus proche de mon but, et que oui, je pouvais aller aux Jeux.

Les entraîneurs du programme national à Calgary étaient toujours surpris que je sois encore à un haut niveau avec l’environnement que j’avais et les choix que j’avais faits, notamment de rester à Montréal.


Une fois revenue de Rio, à la fin de l’été 2016, c’était clair. Je ne voulais pas recommencer la vie d’une athlète d’élite à m’entraîner quatre heures par jour.

Je l’avais vécu. J’étais contente. Mais je n’étais plus prête à le faire.

Pourtant, tout de suite après avoir perdu mon match de bronze par un point à Rio, j’avais vraiment la motivation pour faire un autre cycle de quatre ans, pour aller à Tokyo.

Je ne pouvais pas être fâchée de cette 5e place, car j’avais tout donné. En plus, c’est le meilleur résultat que j’aie jamais obtenu au niveau mondial dans cette catégorie de poids. J’avais été 2e au monde en 2012, mais dans une catégorie non olympique.

J’aurais dû me présenter à Rio avec une attitude bien différente.

J’étais arrivée là simplement avec l’idée de faire de mon mieux. Mais en finissant 5e, j’ai réalisé que si j’avais eu davantage confiance de pouvoir gagner une médaille, peut-être que j’aurais obtenu un résultat différent.

C’est avec cette pensée qu’après Rio, je me suis dit que je pourrais y arriver en 2020, car j’étais très proche déjà. Mais je savais aussi que ma situation à Montréal n’était pas viable puisque je m'entraînais de mon côté, sans partenaires pour m’aider.

Dori Yeats (droite) est déclarée gagnante de son combat de deuxième tour chez les moins de 69 kg contre Buse Tosun, de la Turquie, aux Jeux olympiques de Rio.

Dori Yeats (droite) est déclarée gagnante de son combat de deuxième tour chez les moins de 69 kg contre Buse Tosun, de la Turquie, aux Jeux olympiques de Rio.

Photo : AFP/Getty Images / Toshifumi Kitamura

Dans le village des athlètes à Rio, j’ai beaucoup parlé avec les entraîneurs de lutte. C’était clair pour moi que, si je voulais continuer et faire mieux en 2020, je devais déménager au centre national d’entraînement.

Ce qui était sûr, c’est que je voulais retourner à temps plein à l’école à l’automne 2016, à l’Université McGill, en génie civil, et prendre un repos de la lutte.

Mentalement, il ne m’en restait plus beaucoup. J’avais besoin de ce repos. Et c’est durant ce repos que j’ai vraiment pensé à ce que je voulais faire, et à ce que je devais faire pour gagner la médaille olympique. Si c’était vraiment ce que je voulais.

Il fallait que je choisisse : continuer ou m’arrêter.


Je savais qu’en repartant pour un cycle olympique, j’avais devant moi beaucoup d’obstacles, et je m’étais dit à moi-même qu’après les Jeux, j’allais prendre un temps de repos. Je devais me déconnecter un peu du sport, et je me disais : « We’ll cross the bridge when we get to it. » (On traversera le pont une fois rendu.)

Financièrement, ça ne fonctionnait pas. Je n’avais pas l'argent pour payer mon entraîneur. Pour faire mieux qu’à Rio, il fallait faire plus, pas moins. En plus, j’avais presque fini la moitié de mon baccalauréat à McGill.

Il y avait beaucoup à penser, c’était une question de sacrifices. Je devais donc me poser la question, à savoir si j’avais réussi ce que je voulais réussir en lutte. Je me suis alors souvenu que mon objectif initial, c’était d’aller aux Jeux.

J’avais bien réussi avant les Jeux, et j’ai bien performé aux Jeux. C’est sûr que je pouvais peut-être faire mieux encore la prochaine fois, mais ce n’était pas sûr.

Ce qui était sûr, c’est que quatre autres années pour le sport, c’était quatre autres années de ma vie qui s’envolaient, alors qu’en faisant le choix contraire, je pourrais avancer dans toutes les autres sphères de ma vie.

Depuis mes 7 ans, je n’ai jamais vraiment vécu une vie sans sport. Avant la lutte, je faisais de la gymnastique de 20 à 25 heures par semaine.

J’ai réalisé aussi après Rio que je devais me faire opérer au poignet, parce que chaque fois que quelqu’un me prenait le poignet, ça faisait trop mal, au point où je n’étais pas capable de lutter.

J’étais au cœur de cette réflexion quand un souvenir m’est revenu à l’esprit. Je me suis revue la fois où j’avais essayé le rugby pendant un mois, en troisième secondaire à l’école Royal West, pour le plaisir.

Un professeur m’avait vue faire de la gymnastique dehors, et m’avait dit que je serais bonne en rugby. J’avais essayé. Il fallait juste que j’apprenne à faire des passes par en arrière. J’avais joué quelques matchs, et j’avais quand même été bonne.

Toutefois, j’étais championne canadienne de lutte à ce moment-là, et mon entraîneur de lutte m’avait dit que le rugby, c’était trop dangereux pour les blessures. J’ai donc arrêté de jouer, car j’avais mon rêve olympique bien en tête, et le rugby féminin n’était pas au programme des Jeux. Mais j’avais aimé ça.

Dori Yeats porte le ballon pendant un match de rugby de l'Université McGill.

Dori Yeats (en rouge)

Photo : Derek Drummond

Donc, en 2017, j’ai joué au rugby dans un club proche de chez moi juste pour rester en forme, et mon opération était prévue au départ pour septembre de cette année-là.

Je mettais un bandage sur mon poignet pour pouvoir passer le ballon. Les ligaments étaient déchirés, ce n’était pas cassé, donc tomber dessus, ce n’était pas si pire. Cela faisait plus mal de forcer dans les différentes directions.

Je jouais avec l’équipe de TMR et avec Équipe Québec, et je m’amusais vraiment avec les filles. J’ai gardé de bonnes amies.

Je ne me sentais pas trop coupable. Je me disais : « Si je prends une année de pause de la lutte, ce n’est pas la fin du monde. Je pourrai y retourner et j’ai encore trois ans pour me préparer pour Tokyo. »

Mon opération a été reportée à décembre 2017 à la dernière minute, et c’est à ce moment que j’ai décidé de jouer avec Rugby McGill. Juste pour le plaisir, encore une fois.

Cette année-là, j’étudiais à temps plein, et je me suis fait opérer. Il me restait un an pour finir mon baccalauréat, je jouais au rugby, et j’adorais ça.

C’est là que ça m’a frappée. J’ai vraiment senti que, pour la première fois, je faisais un sport que j’aimais. Comme je n’avais jamais aimé un sport avant. C’était vraiment différent.

J’étais en forme. Mais aussi, je côtoyais plein de filles. Je n’avais jamais pratiqué un sport d’équipe avant, alors cet aspect était tout nouveau pour moi. Ça marchait bien. Il y a beaucoup de choses que j’aimais, et je commençais aussi à me concentrer sur ce que je voulais faire à l’école, sur ce que j’aimerais faire comme carrière.

J’ai réalisé que je pouvais faire beaucoup avec l’école. Plus tard, je veux travailler avec les ressources naturelles, aider à combattre le réchauffement climatique. Je suis quand même bilingue, je suis en génie civil, j’ai de l’intérêt pour l’environnement.

J’ai commencé à mettre mon attention sur ça. Aujourd’hui, je fais ma maîtrise dans ce domaine.

C’était donc clair : il y avait plus de choses à faire dans les autres sphères de ma vie qu’en continuant la lutte.

À l’hiver 2018, quand j’ai eu à décider de mon avenir, ça faisait presque deux ans que les Jeux de Rio étaient passés. Et à aucun moment, pendant ces deux années, la lutte ne m’avait manqué.

Faire un autre cycle olympique? Je l’avais vécu une fois, et je ne voyais pas ce que ça pouvait m’apporter d’en vivre un autre. Tout ce que je voyais, c’était ce que je pouvais y perdre.

Au bout du compte, je pense que je n’éprouvais tout simplement pas d’amour pour la lutte. Donc, continuer ne valait pas la peine.


Dori Yeats court avec le ballon en main.

Dori Yeats (en blanc) dans un match contre l'Université de Montréal

Photo : Derek Drummond

Il y a tellement de choses que j’aime dans le rugby.

D’abord, j’ai beaucoup de qualités physiques qui vont bien avec ce sport. Je suis bonne en défense surtout, avec les plaqués.

Par contre, j’ai encore certains aspects à améliorer. Par exemple, il faut que j’apprenne à avoir confiance en mes coéquipières, ce qui ne me vient pas encore naturellement. Ce sont des restes du sport individuel que j’ai pratiqué si longtemps, j’imagine.

En rugby, quand tu es fatiguée, l’équipe est là pour toi, ce que je n’avais pas en lutte. Alors, je ne me fâche jamais contre mes coéquipières. Mais je me fâche souvent contre moi-même…

La stratégie que j’ai développée en lutte pour être forte mentalement, je dois trouver la façon de le partager avec les autres filles. Je n’y suis pas arrivée encore.

À Rio, quand je regardais les athlètes de sports d’équipes, je les trouvais chanceux. Tu n’es pas toute seule sur le terrain, il y a une équipe avec toi. Et le stress que j’éprouvais avant mes compétitions de lutte, je le vivais seule.

Je peux être encore nerveuse aujourd’hui, car je veux bien jouer pour mon équipe, mais je sais que j’apporte de bonnes choses à McGill.

Le rugby, que ce soit à McGill, avec l’équipe TMR, avec Équipe Québec, c’est vraiment là où est mon cœur maintenant.

Sur le terrain de rugby, il y a vraiment beaucoup de variables. Il faut arriver à communiquer avec ses coéquipières presque mentalement pour savoir ce qu’on va faire, sans vraiment le dire pour ne pas donner nos stratégies à l’autre équipe. Je n’avais jamais vécu cela dans les sports individuels.

Ce qui fait du bien au rugby, c’est que quand on a perdu, ce n’est pas juste moi qui ai perdu, c’est toute l’équipe. Après, on va aller prendre une bière et tout va être correct.

Et gagner ensemble, c’est vraiment le fun. Comme après notre victoire contre Bishop’s, au premier match cette saison. C’était une bonne sensation. Dans l’autobus de retour, c’était vraiment amusant. Je me suis senti super bien.

Il y a tellement de règles au rugby. C’est vraiment dur de savoir ce qui se passe. La courbe d’apprentissage est très abrupte. Et moi, j’aime faire les choses dans lesquelles je suis bonne.

C’est peut-être pour cela que j’aime tant le rugby : je n’arrête pas d’apprendre à toutes les positions où l'on m’envoie. Ça m’a pris trois ans à comprendre où me placer sur le terrain.

On travaille ensemble sur le terrain. Je n’ai jamais ressenti ça en lutte. C’est pour cela que, parfois, je fais des choses dangereuses pour mon corps juste pour sauver McGill. L’autre jour, j’étais tellement dans mon jeu que j’ai failli me casser une hanche.

Tout pour l’équipe.

Il y a des réflexes compétitifs en moi que je ne peux pas réprimer. Alors, parfois, je dois me dire que c’est juste un jeu universitaire, que ce n’est pas un championnat du monde.


La saison dernière, j’étudiais à temps plein et je jouais au rugby à temps plein. C’était trop.

Comme j’ai besoin de financement pour ma maîtrise, il ne fallait pas que mes notes descendent trop. C’était évident que c’était le rugby que je devais mettre de côté. Et j’ai eu des blessures, au dos, à une épaule. Tout mon corps me faisait mal. En plus, en raison de mes cinq cours, je ratais tous les événements sociaux avec l’équipe.

Après avoir vécu tout ça, cet automne, je suis mentalement prête, et j’ai organisé mon horaire de cours en conséquence.

Je ne suis qu’un seul cours, et je travaille sur mes travaux pour mon projet de thèse. Je peux travailler de chez moi en fonction de mon horaire de rugby. Ainsi, je peux vraiment m’amuser en jouant.

De plus, ils ont revu les divisions : les quatre équipes les plus fortes sont dans une division, et nous dans l’autre. Ça nous donne une saison plus agréable. Gagner, c’est quand même plaisant. Et je comprends mieux le jeu. Cela fait que, cette saison, c’est vraiment ma meilleure.

Dori Yeats (gauche) repousse  la Suédoise Anna Jenny Fransson pendant leur combat pour la médaille de bronze des moins de 69 kg aux Jeux olympiques de Rio.

Dori Yeats (gauche) repousse la Suédoise Anna Jenny Fransson pendant leur combat pour la médaille de bronze des moins de 69 kg aux Jeux olympiques de Rio.

Photo : AFP/Getty Images / Toshifumi Kitamura


En 2017, je me suis dit que le rugby me permettrait de me rendre à nouveau aux Jeux olympiques.

Je me débrouillais, et je me disais : « Peut-être, on va voir. »

C’est sans doute pour cela aussi que ma retraite de la lutte a été aussi facile à vivre.

Je jouais avec Équipe Québec, et j’y côtoyais des filles qui sont aujourd’hui au sein de l’équipe canadienne. Alors, je me disais que si j’apprenais assez rapidement, peut-être que j’avais une chance. Je disais oui à tout ce que m’offrait Rugby Québec.

J’avais rencontré en 2015 l’entraîneur de l’équipe nationale féminine. En 2017, il a vu sur mon compte Instagram que je participais à un tournoi de rugby à 7, et il m’a invité à visiter le centre national.

J’avais des ressources, je connaissais les bonnes personnes, mais bon, je n’avais pas le niveau.

En plus, il aurait fallu que je déménage à Victoria. Je me retrouvais donc devant le même dilemme que pour la lutte. En plus, les filles qui sont choisies pour l’équipe nationale ont 20, 21 ans. Moi, j’en ai déjà 26.

Ça aurait été arrogant de ma part de penser que j’avais une chance face à des filles qui faisaient ça depuis 10 ou 12 ans. Physiquement, j’étais en forme, mais je ne faisais du rugby que depuis un an.

Déménager à Victoria pour me rendre compte que je n’étais pas assez bonne, c’était un trop grand pas.


Aujourd’hui, tous mes cours de maîtrise m’intéressent vraiment. Je commence à voir ce que je pourrais faire comme carrière après mes études.

Ce qui est le plus important pour moi, c’est de faire une différence. Je suis incapable de faire les choses à moitié.

J’ai obtenu de bonnes notes dans mon baccalauréat. J’ai beaucoup d’options maintenant pour ma maîtrise. Aussi, je me suis fait beaucoup de contacts et je suis vraiment passionnée par la question des changements climatiques. Il y a des répercussions, je veux aider.

Alors, je ne pense plus à une vie d’athlète olympique.

Pour moi, c’est tellement plus grand, sauver le monde.

Propos recueillis par Philippe Crépeau