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Posté derrière le banc du Canadien de Montréal, Bernard Geoffrion regarde l'action qui se déroule sur la patinoire.

Danny Geoffrion - Mon père, cet inconnu

« Avec les années, et jusqu’à sa mort, notre relation n’avait cessé de s’améliorer. Je remercie Dieu que cela ait pu se faire avant qu’il meure. »

Signé par Danny Geoffrion

L’auteur a joué 111 matchs dans la LNH, avec le Canadien de Montréal et les Jets de Winnipeg, entre 1978 et 1982. Il est le fils de Bernard Geoffrion et le petit-fils de Howie Morenz, deux grands noms de l'histoire du CH.

C’est le jour même de la mort de leur grand-père, le 11 mars 2006, que mes fils Sébastien et Brice ont réalisé la portée du nom Geoffrion au Québec et au Canada. C’était, d’ailleurs, la toute première fois de leur vie qu’ils mettaient les pieds à Montréal.

Malgré son décès, le Canadien allait quand même procéder à la cérémonie, prévue depuis longtemps, du retrait du numéro 5 de Bernard Geoffrion, surnommé Boum Boum. Mon père.

Je me rappelle qu'après l’événement, quand tout a été fini, Sébastien, Brice et moi marchions vers l’hôtel. Brice m'a dit : Papa, je ne savais pas que c’était aussi gros. On a entendu toutes les histoires que Pappy nous a racontées, toutes les choses qu’il a vécues, mais je ne savais pas qu’il était si populaire. Notre nom de famille, ici à Montréal… C’est incroyable.

J’avais moi aussi été pris par surprise par la réaction et l’accueil du public. J’ai dit à Brice qu’il avait raison et que tout ça était le résultat du travail de son grand-père.

Avec les années, et jusqu’à sa mort, notre relation n’avait cessé de s’améliorer. Nous avions eu le temps de compenser pour tout ce que nous n’avions pas eu durant mon adolescence. Pour tous les silences, tous les non-dits, à travers les années. Pour tout ce temps que nous n’avions pas pu passer ensemble pendant ma jeunesse, pour cet éloignement qui avait fait de nous presque des étrangers.

Je remercie Dieu que cela ait pu se faire avant qu’il meure.


Je me suis toujours bien entendu avec mon père. Sauf qu’en 1972, quatre ans après l’annonce de sa retraite comme joueur, quand il est parti à Atlanta pour y diriger les Flames, j’ai tout de suite dû prendre une décision d’adulte.

Je n’avais que 14 ans et il fallait que je choisisse entre suivre mes parents, où je ne pourrais plus jouer au hockey – parce qu’à cette époque, il n’y avait pas de hockey mineur à Atlanta – et aller rejoindre mon frère Robert à Cornwall, en Ontario, où il venait tout juste de gagner la Coupe Memorial avec les Royals.

Mon père s’est assis avec moi dans son bureau et m’a dit : Danny, si tu t’en viens à Atlanta, il n’y a plus de hockey.

Danny se tient sous le cadre accroché dans une descente d'escalier.

Danny Geoffrion devant un cadre commémoratif pour son père Bernard

Photo : Radio-Canada / Devin Williams

Le choix était clair. J’ai pris le chemin vers l’Ontario. C’était un sacrifice que de m’éloigner de ma famille. C’est une situation à laquelle mes fils ont aussi fait face bien des années plus tard. Je leur ai alors dit que pour atteindre nos buts dans la vie, il fallait faire des sacrifices.

Durant ces années à Cornwall, je ne voyais mes parents que pendant l’été. L’école ne finissait qu'au mois de juin, alors même si la saison de hockey prenait fin en avril ou en mai, on restait à Cornwall jusqu’à la fin des classes. Puis, on s’en allait à Atlanta, où notre père venait nous chercher à l’aéroport.

Chaque fois, c’était la même chose. Comme Robert et moi nous étions laissé pousser les cheveux toute l’année, le premier arrêt se faisait chez le barbier. Le second passage obligé était la boutique de vêtements, où mon père nous achetait du nouveau linge. Il n’aimait pas nos salopettes et nos bottes de travail, qui étaient à la mode à Cornwall. Mais ce n’était que pour deux mois.

Même si ce n’était pas le cas, j’avais parfois le sentiment de parler à un étranger.

Je vous raconte ça pour que vous compreniez à quel point on ne se connaissait pas, mon père et moi. Même plus jeune, quand j’étais enfant, je ne le voyais qu’entre ses matchs et ses entraînements, ses engagements publics, les tournois de golf et les banquets.

Pendant ces étés à Atlanta, on s’est amusés. On a joué au golf. Mais on n’a quand même jamais eu de grandes conversations.

C’était amical, mais jamais personnel. Par exemple, il ne m’a jamais demandé si j’avais une blonde à Cornwall.

Le 15 juin 1978, Danny Geoffrion est repêché par le Canadien de Montréal. Ici, il serre la main de Jean Béliveau. Partiellement caché à droite, Bernard Geoffrion.

Le 15 juin 1978, Danny Geoffrion est repêché par le Canadien de Montréal. Ici, il serre la main de Jean Béliveau. Partiellement caché à droite, Bernard Geoffrion.

Photo : La Presse canadienne / John Goddard

Même s’il était entraîneur dans la LNH, mon père devait prendre en considération le prix d’un billet d’avion pour venir me voir. Ça coûtait cher. En cinq ans, mes parents sont peut-être venus me voir jouer trois fois.

On n’avait pas Internet comme aujourd’hui. Alors chaque dimanche, je téléphonais à mon père. J’en profitais pour aborder des questions de hockey en espérant qu’il me donne des conseils. On pouvait parler de ma position en entrée de zone. Est-ce que je devais rester collé sur la bande ou m’en éloigner? Il m’avait dit de me tasser un peu pour avoir des options à gauche ou à droite pour transporter la rondelle. Des petits trucs comme ça.

Au sujet du lancer frappé, qui avait été sa marque de commerce à ses années comme joueur, il disait tout le temps que c’était un cadeau du Bon Dieu. Plus tard, il a répété la même chose à mes fils.

Le seul conseil qu’il nous a donné, c’était pour que l’on évite de prendre un élan en levant le bâton trop haut derrière les épaules. Si vous regardez les films où l’on voit mon père en action, son élan arrière ne dépassait à peu près pas la hauteur de ses genoux. Ça ajoutait un élément de surprise.

Autrement, malgré ce qu’il avait été comme joueur dans la LNH, il ne nous a jamais donné beaucoup de conseils de hockey.


Au bout de mes années à Cornwall, à l’été 1978, j'ai été repêché à la fois par les Nordiques de Québec, dans l’Association mondiale (AMH), et par le Canadien, au premier tour, huitième au total, dans la LNH.

J’ai obtenu un beau contrat à Québec, sans garantie, mais avec de meilleures chances de jouer. Mais après une saison avec les Nordiques, l’AMH a fermé ses livres comptables. Québec allait se joindre à la LNH l’automne suivant en même temps que les Oilers d’Edmonton, les Whalers de Hartford et les Jets de Winnipeg.

À ce moment-là, tous les joueurs sélectionnés au premier tour par une équipe de la LNH devaient retourner à leur formation d’origine. Dans mon cas, ça voulait dire le Tricolore.

Durant cet été 1979, comme chaque année, je suis retourné à Atlanta. J’y ai rencontré celle qui allait devenir ma première femme.

Le camp d’entraînement approchait à grands pas et Montréal n’avait toujours pas d’entraîneur-chef. Scotty Bowman était parti occuper les rôles d'entraîneur et de directeur général à Buffalo. On ne savait pas encore que le Canadien pensait à mon père pour le poste.

C’est à ce moment que j’ai eu ma première vraie confrontation avec mes parents. Je m’en souviens comme si c’était hier : je voulais que ma blonde vienne s’installer avec moi à Montréal, mais mes parents n’étaient pas d’accord.

Mon père et ma mère m’ont assis devant eux dans le salon. Ils m’ont dit : Danny, tu peux faire ce que tu veux, t’es un homme, t’as 19 ans, mais ce n’est pas une bonne idée d’habiter avec une femme.

Mes parents et ma famille venaient d’adopter le mode religieux des chrétiens évangélistes (born-again Christians). L’idée du concubinage allait à l’encontre de leurs valeurs. Ils ont été moins assidus quand ils sont venus à Montréal, quand papa a été embauché pour diriger l'équipe en 1979.

Dès qu’ils sont retournés en Georgie, ils participaient à des séances d’études de la Bible. Il n’y avait rien de rigide. Mon frère, ma sœur Linda et moi, on est aussi devenus des évangélistes, mais je pense que c’était pour faire plaisir à nos parents.

C’est à ce moment que mon père m’a dit que je ne saisissais pas l’intensité de la pression à laquelle je serais exposé dans la métropole québécoise. Tu es constamment sous un microscope. Tout ce que tu fais à Montréal, quand tu joues pour le Canadien, est étalé partout. Tu dois être très prudent, avait-il dit.

Toutefois, mon idée était déjà faite. Ma blonde s’en venait avec moi à Montréal. La discussion était terminée.

Danny Geoffrion

Danny Geoffrion

Photo : Getty Images / Denis Brodeur

Mon père a été embauché deux semaines avant le camp d’entraînement, le 3 septembre 1979.

Tout juste avant d’accepter le poste, il a voulu savoir ce que j’en pensais. Il m’a dit : Si tu ne veux pas que je le fasse, pas de problème, je ne le ferai pas. Je me demandais de quoi il parlait.

C’est là qu’il m’a raconté que ça avait toujours été un rêve pour lui de jouer avec le Bleu-blanc-rouge, de gagner la Coupe Stanley, puis de revenir comme entraîneur pour être parmi ceux qui auraient soulevé le trophée comme joueur et comme entraîneur, comme Toe Blake l’avait fait avant lui.

C’est comme ça qu’il m’a appris que le CH venait de lui offrir le poste. Ma réaction a aussitôt été de lui dire : C’est l’fun. Je suis content pour toi. Je ne voulais pas être celui qui allait priver mon père de cet autre rêve. Il s’inquiétait déjà de la perception qui allait entourer sa présence à la tête de l’équipe avec son fils assis là, sur le banc, devant lui.

Quand on regarde ça de plus près, quand papa est arrivé à Montréal, il n’avait pas dirigé une équipe depuis cinq ou six ans. Et il s’en venait remplacer Scotty Bowman!

Bowman avait mis en place un système de jeu révolutionnaire où chaque joueur avait un rôle précis dans des situations particulières. À côté de ça, mon père était un motivateur. Allez les gars, on y va, on va gagner! On va travailler fort! Il était issu d’une époque où l’entraîneur faisait les cent pas derrière le banc en encourageant les joueurs.

À 19 ans, j’allais donc débarquer à Montréal pour mon premier camp avec le Tricolore et vivre avec une femme sans être marié pendant que mon père était le coach.

À cette époque, on est des amis, mais je ne connais pas vraiment cet homme-là. Ce n’est pas comme si nous avions soupé ensemble tous les soirs. Peut-être que si ça avait été le cas, les choses auraient été différentes.


Le sentiment de pression se présentait de manière très bizarre. Je m’en allais au Forum, je voyais mon père sur la glace, on se disait : Bonjour, comment ça va? Mais ça n’allait pas plus loin.

Je n’ai jamais entendu de discussions ni même de bouts de conversation qui me concernaient. Je ne savais pas si l’intention était de m’envoyer à Halifax avec les Voyageurs, le club-école du CH dans la Ligue américaine.

Danny est assis sur le banc et regarde l'action qui se déroule sur la patinoire.

Danny Geoffrion avec le Canadien de Montréal

Photo : Getty Images / Denis Brodeur

La première chose que j’ai su, c’est que j’avais une place avec le grand club.

Plus que tout, la pression, c’est dans ma tête qu’elle se faisait sentir. Parce qu’en partant, tous les gars de l’équipe que j’ai côtoyés dans le vestiaire étaient de bons gars. La pression ne venait pas d’eux. J’étais juste vraiment mêlé dans mes idées.

Mon père a vite tracé la ligne. Il ne voulait pas montrer de favoritisme à mon endroit. Je lui avais d’ailleurs demandé de me traiter comme n’importe quel autre joueur. Mais c’était quand même un sentiment étrange que de sauter sur la patinoire, même pendant les entraînements.

Je pense que plusieurs de mes coéquipiers devaient se demander comment je faisais pour jouer avec l’équipe dirigée par mon père. Danny, j’comprends pas ça, me disait Gilles Lupien.

En réalité, je voulais juste être certain que les autres joueurs allaient m’aimer, qu’ils allaient être à l’aise autour de moi en sachant que je n’allais pas rapporter à mon père ce qui se disait dans le vestiaire, genre Mario Tremblay à dit ça ou Mark Napier a fait ça… Ce n’est jamais arrivé.

Et n’oubliez pas que j’étais un ailier droit. Dans ce temps-là, avec le Canadien, il y avait déjà Guy Lafleur, Mario Tremblay, Mark Napier et le gros trio défensif avec Rick Chartraw. Je ne voyais pas de place pour moi au sein d’une équipe qui venait de gagner une quatrième Coupe Stanley d’affilée.

Les deux hommes sont côte à côte et rient.

Bernard Geoffrion en compagnie de Jean Béliveau en 2005

Photo : La Presse canadienne / Paul Chiasson

Je me souviens d’un incident en particulier. Ça s’est passé après un match préparatoire qu’on avait perdu. Ce soir-là, dès qu’ils m’ont vu monter dans l’autobus, les gars ont arrêté net de parler.

J’ai attendu d’être assis à ma place, en arrière, pour me retourner et briser le silence en m'adressant à tout le monde. Hé, les gars, je sais ce qui est arrivé ce soir. Pourquoi est-ce que vous ne le demandez pas? avais-je lancé.

Un des joueurs, je ne me rappelle plus qui c’était, a répondu en me demandant de dire ce que je pensais, moi. J’ai aussitôt répliqué : On a été outcoachés! Il y a eu un grand éclat de rire. La glace était brisée.

Il y a aussi eu cette situation où, dans un autre match, on a obtenu un avantage numérique. L’arbitre s’est approché du banc pour dire à mon père : Hey Boomer… Il te manque un joueur sur la glace.

Un peu paniqué, mon père s’est aperçu qu’il lui manquait un ailier droit. Je me rappelle que, sur la glace, il y avait déjà Lafleur au centre et Steve Shutt à l’aile gauche avec Larry Robinson et Serge Savard en défense.

Comme il lui fallait un ailier droit, sa première réaction a été de crier : Danny, vas-y!

J’aurais été censé sauter sur la patinoire avec l’intention de montrer ce dont j’étais capable, mais c’était le contraire. Je n’arrivais simplement pas à croire ce qui se passait. Non, mais es-tu sérieux? Moi, en avantage numérique?

En attachant mon casque, je me suis retourné pour jeter un coup d'oeil un vers le banc. Cette fois, j’avais l’impression de jouer dans un mauvais film. Je ne veux prêter d’intention à personne, mais les premiers qui ont croisé mon regard étaient Tremblay et Napier. Les deux se regardaient un peu incrédules, l’air de se dire que je m’en allais sur l’attaque à cinq simplement parce que mon père était le coach. Peut-être qu’ils n’ont jamais dit ou même pensé ça, mais j’avoue que cette idée me hantait.

En prenant place à côté de Lafleur pour la mise au jeu, j’ai senti toute ma confiance me quitter. Je me demandais : Mais qu’est-ce que tu fais là? J’avais juste envie d’ouvrir la porte du banc des joueurs et de rentrer à la maison.

C’est là que Robinson s’est approché pour me donner une tape sur les fesses avec son bâton en disant : Come on Danny! Mais j’étais complètement perdu dans mes pensées. J’avais peine à croire ce qui était en train de se passer.

Quelques instants plus tard, après un dégagement refusé, on est revenu dans notre zone pour une autre mise au jeu. À la relance, dès qu’on a passé la ligne bleue, je suis retourné au banc.

Mon père m’a alors demandé : Danny, quessé qu’tu fais? Je lui ai répondu que j’étais fatigué. J’avais traversé la patinoire deux fois sur le sens de la longueur et j’en avais eu assez. Une fois assis, je me suis demandé qui avait un fusil pour m’abattre sur le champ!

Je savais que je n’avais pas d’affaires en avantage numérique. C’était ancré dans ma façon de voir les choses. Je voulais tellement faire partie du groupe et ne pas être perçu comme l’espion de mon père dans le vestiaire.

Je ne crois pas avoir jamais eu l’occasion de reparler de cette situation avec lui. Je pense qu’il n’était pas à l’aise de m’en parler non plus.

Membres de la famille et joueurs du Canadien se tiennent de chaque côté de la bannière num.ro 5 avant qu'elle soit hissée au plafond.

La cérémonie de retrait du numéro 5 de Bernard Geoffrion, le 11 mars 2006

Photo : La Presse canadienne / Ryan Remiorz

Le silence de mon père m’a aussi, peut-être, coûté ma carrière dans la LNH.

Le moment décisif s’est produit quand le Canadien a rappelé Chris Nilan, un autre ailier droit, du club-école d'Halifax. Je me retrouvais alors au cinquième rang dans l'équipe à cette position.

Je me souviens que Claude Ruel, entraîneur adjoint, est venu me voir et m’a dit qu’on allait me laisser choisir : rester à Montréal et attendre qu’un joueur se blesse, ou m’en aller à Halifax. Je ne lui en veux pas, Ruel agissait en bon soldat.

Frank St-Marseille était l’entraîneur des Voyageurs. Un maudit bon. Mais ils m’ont laissé la responsabilité de choisir. Pourquoi? Je ne suis pas sûr, mais je présume qu’en coulisses, mon père a dit : Laissez-le prendre la décision.

Il aurait simplement pu me dire que j’avais besoin de retrouver ma confiance. Que je n’étais plus le même joueur que j’avais été à Cornwall. Que je n’avais pas marqué de but à mes 20 derniers matchs. Pourquoi ne m’ont-ils simplement pas dit que je devais aller à Halifax?

C’est comme ça que j’ai choisi de rester à Montréal. Tout ce que j’avais entendu au sujet de ce coin de pays de la part des chroniqueurs de hockey, à la radio ou à la télévision, c’est qu'Halifax, c’était le bout du monde et que personne ne voulait aller là-bas.

Si quelqu’un m’avait dit que je n’avais pas le choix, les choses se seraient peut-être passées autrement, qui sait? La confiance serait peut-être revenue. St-Marseille aurait pu m’aider dans mon jeu défensif, qui n’était pas ma force.

En ne prenant pas la décision pour moi, mon père n’avait pas à se sentir coupable. Et je suis convaincu que ce n’était pas plus facile pour lui d’avoir à diriger son fils dans la LNH, et à Montréal en plus, que pour moi, de jouer sous ses ordres.

Ma mère me disait souvent qu’il ne dormait pas bien ou qu’il ne mangeait pas tellement, qu'il fumait trop et qu'il était très nerveux. Qu’il voulait me faire jouer, mais que ceux qui l'entouraient ne voyaient pas les choses du même œil. C’était difficile pour moi, mais encore plus difficile pour lui.

Quand il rentrait à la maison le soir, peut-être qu’il disait à ma mère que j’étais moins bon qu’il le pensait. Mais je me demande vraiment pourquoi on a laissé un jeune comme moi, qui avais juste 20 ans, prendre une décision aussi importante.

Je travaillais fort, mais j’avais perdu confiance en moi. Malheureusement, personne n’a essayé de me secouer pour m’aider à m’en sortir.

Pendant ce temps, les amateurs et le public étaient très bons avec moi. Ils m’encourageaient. Jamais personne ne m’a dit que la seule raison pour laquelle j’étais avec le Canadien était parce que mon père était l'entraîneur. Jamais.

Les quatre regardent avec émotion le chandail hissé vers le plafond.

Les proches de Bernard Geoffrion pendant la cérémonie du retrait de son chandail, le 11 mars 2006 au Centre Bell : son épouse Marlene (centre) entourée de ses fils Danny (gauche) et Robert et de sa fille Linda.

Photo : La Presse canadienne / Ryan Remiorz

Puis est arrivée cette soirée de décembre, à Uniondale. C’était le 30e match de la saison et on se préparait à affronter les Islanders.

Comme d’habitude, Claude Ruel rentrait dans le vestiaire pour établir la stratégie et les schémas de jeu. Il annonçait aussi quel trio allait commencer la rencontre sur la patinoire. Quand Ruel sortait, mon père entrait à son tour pour y aller de quelques conseils et de ses mots pour motiver les gars.

C’est le moment que Bob Gainey a choisi pour se lever et s’exclamer : Hey Boomer, c’est qui le &%*& de coach ici Qui dirige cette %/&* d’équipe, toi ou lui (Ruel)?

Mon père, secoué, ne s’attendait pas à ça. Son ego était durement touché. Il semblait désarçonné. Je ne l’avais jamais vu chercher ses mots de la sorte. Sa surprise était totale. Il ne savait pas quoi dire. Il s’est finalement retourné en hurlant que c’était lui le &%$* de coach!, avant de quitter le vestiaire en coup de vent.

Sur le moment, j’aurais voulu me lever et confronter Gainey. Lui demander pour qui il se prenait. Lui dire qu’il venait de s’en prendre à mon père, un homme qui avait gagné tant de Coupes Stanley avec le Canadien. J’étais aussi un peu surpris qu’aucun des vétérans ne se lève pour dire quoi que ce soit à Gainey. Mais ce n’était sûrement pas à moi de le faire.

Le p’tit gars en moi aurait voulu aller voir mon père pour lui demander si ça allait, s’il était correct. Une fois de plus, j’étais entre deux feux, avec l’odieux de devoir choisir mon camp.

Le lendemain, mon père remettait sa démission. Il n’a plus jamais dirigé d'équipe dans la LNH.

Les journaux avaient titré que Boum Boum avait lâché le Canadien et que l’équipe ne donnait pas sa chance à son fils. En s’adressant aux journalistes, mon père s’était servi de moi comme excuse, au lieu de dire qu’il avait perdu le respect des joueurs.

Cela aurait pu être une sortie beaucoup plus digne. Au lieu de ça, il a tout mis sur le compte de la pression, de sa santé et sur le fait que le Tricolore ne donnait pas une vraie chance à son fils. L’effet obtenu n’avait pas été très bon.

Imaginez comment c’était, pour moi, de remettre le pied dans le vestiaire dans les jours suivants. Je pensais que Gainey allait m’approcher pour me dire qu’il n’y avait rien de personnel contre moi et qu’il fallait d’abord penser à remettre le bateau à flot. Mais non. Rien. Pas un mot.

Au bout du compte, beaucoup plus tard, tout le monde a su que Gainey était à l’origine de la révolte.

Quand j’ai pu parler de tout ça avec mon père au téléphone dans les jours qui ont suivi, là encore, la conversation a été très courte. Il m’a juste dit que ce n’était certainement pas ma faute et qu’il avait passé trop de temps loin du hockey avant d’accepter le poste d’entraîneur-chef.

Il avait ajouté qu’il n’était pas heureux, qu’il y avait vu une occasion de s’en aller et qu’il l’avait saisie.

On n’a plus jamais parlé de ça par la suite. Mes parents sont retournés vivre à Atlanta. J’ai recommencé à y retourner chaque été et notre relation est redevenue comme avant. C’était comme si tout ça n’était jamais arrivé.

Bernard Geoffrion salue la foule en souriant.

Bernard Geoffrion est présenté à la foule en octobre 2005, au Philips Arena d'Atlanta, avant un match des Thrashers.

Photo : Getty Images / Scott Cunningham

Mon père n’avait jamais été du genre à ramener son travail à la maison. Même quand j’étais petit, il ne parlait jamais de hockey avec nous.

On savait, quand il rentrait à la maison, s’il avait eu une bonne partie. Dans ce temps-là, il était de bonne humeur. Mais si ça ne s’était pas bien passé, il avait encore les narines grandes ouvertes par la rage de la défaite.

Alors, on regardait toujours ses narines. Si elles étaient encore ouvertes, on restait à l’écart. On entendait toutes les portes claquer l’une après l’autre.

J’ai connu une saison de 20 buts avec le Jets. Mais après un changement d’entraîneur à Winnipeg, j’ai passé une saison à Tulsa, puis une autre à Sherbrooke, avant d'aller jouer un an au Japon. Après ça, j’en avais assez. J’avais d'autres plans pour le reste de ma vie.

À partir de là, j’ai pu passer pas mal plus de temps avec mon père. On a eu beaucoup de plaisir ensemble. Et on est devenu de bons, de très bons amis.

Il y a de bons et de moins bons côtés à grandir et à vivre avec le nom de Geoffrion. D’un côté, ça t’ouvre beaucoup de portes. Mais, à l’inverse, on doit vivre sans arrêt avec les comparaisons.

Tu as beau connaître une soirée de trois buts et deux passes, on te dit que tu ne seras jamais comme ton père. Le plus bizarre dans tout ça, c’est que la même chose est arrivée à chacun de mes quatre fils, Nicolas, Blake, Sébastien et Brice.

Ils ont véritablement saisi d’où venaient toutes ces attentes le 11 mars 2006, à Montréal. Ce soir-là, pendant que le numéro 5 était hissé au plafond du Centre Bell, la foule a remercié mon père en applaudissant à tout rompre. En étant tout sauf silencieuse.

Les cinq personnes, qui se tiennent derrière le trophée, regardent la caméra et sourient.

Danny Geoffrion, sa conjointe et trois de ses fils dont Blake, au centre, qui vient de recevoir le trophée Hobey-Baker, en avril 2010.

Photo : Reuters

Propos recueillis par Jean-François Chabot

Image d'entête par Getty Images/Bruce Bennett