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L'équipe canadienne de natation artistique présente son programme libre lors du tournoi de qualification olympique tenu à Rio de Janeiro, au Brésil, en mars 2016.

Marie-Lou Morin - Un échec impossible à oublier

« Même si nous étions une bonne équipe et que nous avons été victimes d'une injustice, nous serons toujours celle qui a échoué. Celle qui a laissé tomber le Canada. Et peu importe ce que vous en pensez, dans ma tête à moi, ça restera toujours un échec. »

Signé par Marie-Lou Morin

Le 31 juillet dernier, les nageuses artistiques canadiennes se sont qualifiées pour les Jeux olympiques de Tokyo. Et ç’a été l’une des journées les plus dures de ma vie.

J’avais un noeud dans l’estomac, je ne me sentais pas bien du tout. Ce jour-là, j’ai pleuré.

Moi, je faisais partie de l’équipe de 2016. Oui, celle qui a raté les Jeux olympiques de Rio. J’en étais la capitaine. Cette année là, pour la première fois de l’histoire, l’équipe canadienne de natation artistique ne s’est pas qualifiée pour les Jeux olympiques.

Quel gâchis!

Même si nous étions une bonne équipe et que nous avons été victimes d’une injustice, nous serons toujours celle qui a échoué. Celle qui a laissé tomber le Canada. Et peu importe ce que vous en pensez, dans ma tête à moi, ça restera toujours un échec.


J’ai été membre de l’équipe nationale pendant huit ans, mais je ne suis jamais allée aux Jeux olympiques.

Malchance. Injustice. Mauvais moment.

Mon année à moi, c’était 2016. Mais il se trouve que cette année-là, les Jeux se déroulaient au Brésil, en Amérique du Sud.

Normalement, le Canada se qualifie pour les Olympiques en remportant la compétition par équipe des Jeux panaméricains. On l’a fait. On est montées sur la plus haute marche du podium. Mais il n’y avait pas de billet olympique remis avec la médaille d’or cette année-là. Selon le règlement, c’était automatiquement le Brésil, pays hôte des Jeux, qui prenait la place réservée à une équipe des Amériques.

Il nous restait une dernière chance d’y parvenir : une compétition disputée à quatre mois des Jeux et où trois pays pouvaient s’ajouter à la liste des participants.

On y était presque, mais 7 petits dixièmes de point ont volé notre rêve.

C’est un souvenir assez douloureux que j’ai enfoui au fond de moi. Ça fait longtemps que je ne suis pas retournée là. Je parle encore à d’anciennes coéquipières, mais jamais de cette fameuse semaine. C’est trop difficile.


Je m’en souviens comme si c’était hier. La compétition de la dernière chance avait lieu au début du mois de mars 2016, à Rio de Janeiro. On était prêtes, plus que jamais. Dans ma tête, avec nos nouveaux programmes, il n’y avait aucune chance que ça ne fonctionne pas. On allait y arriver.

Cinq équipes se battaient pour les trois dernières places disponibles : le Japon, l’Ukraine, l’Espagne, l’Italie et le Canada.

Tout le monde savait que les Ukrainiennes et les Japonaises obtiendraient leur billet pour les Jeux. Il restait donc le Canada, l’Espagne et l’Italie en compétition pour la place restante.

On a d’abord présenté notre programme technique. Je n’étais pas dans la piscine, car comme je me remettais d’une commotion cérébrale, je ne participais qu’au programme libre.

J’ai vu les filles nager et je me suis dit : « Ça y est... c’était une performance géniale! »

Ma coéquipière et moi, on s’est sauté dans les bras en criant.

Au classement après cette première journée, on était devant les Espagnoles, mais derrière les Italiennes. Mais ce n’était pas grave parce que notre programme libre était tellement bon qu’on allait regagner les points de retard. C’était sûr! Il le fallait.

Le lendemain, c’était le moment. On était concentrées sur notre objectif. Tout le monde était calme dans le vestiaire quand j’ai pris la parole comme capitaine.

Les Italiennes nageaient juste avant nous et on s’est dit qu’il ne fallait pas porter attention à leur pointage avant de s’élancer dans la piscine. Mais juste avant de nager, j’ai entendu leur note. C’est là que je me suis dit : « C’est impossible qu’ils nous donnent plus de points que ça. Ils l’ont fait exprès. »

Marie-Lou Morin

Marie-Lou Morin

Photo : toronto star via getty images / Richard Lautens

J’ai sauté dans la piscine. Le temps a passé tellement vite. On a offert une performance exceptionnelle. Et le moment est arrivé. Je ne pourrai jamais l’effacer de ma mémoire.

On était alignées sur le bord de la plateforme et on regardait l’écran. De longues secondes se sont écoulées, puis notre classement est apparu : les Italiennes étaient devant nous.

Par 7 dixièmes de point.

C’est là qu’on a réalisé que les Jeux olympiques, pour nous, c’était terminé.


On était toujours sur la plateforme quand on a entendu les Italiennes s’exclamer de joie. Elles sautaient partout, c’était la grande célébration.

Nous, on voulait juste partir se cacher dans un coin, mais on devait rester là et sourire encore quelques secondes… de longues secondes.

La suite n’était pas belle à voir. Dans le vestiaire, on entendait seulement des pleurs. Personne ne parlait, tout le monde était en larmes. Tout ce travail réduit en miettes par 7 dixièmes de point.

Je ne suis pas rentrée avec l’équipe après m’être changée, parce que le hasard m’a envoyée faire un test antidopage. Je devais attendre dans une salle pour faire pipi dans un pot, mais disons que je n’avais pas tellement la tête à ça.

Ça m’a pris des heures à y arriver. J’étais toute seule dans cette petite pièce. C’était vraiment l’enfer. Je repensais à cet horrible instant, sur la plateforme, quand on a vu notre rêve s'effondrer. Ce moment où je serais avec mes coéquipières sur la plateforme, je l’avais imaginé des tonnes de fois depuis le début du cycle olympique en 2013.

Nous, les athlètes, on fait souvent ça. On appelle ça de la visualisation. Mais dans ma tête, c’était une fin heureuse que j’avais visualisée.

Quand j’ai finalement réussi à faire pipi et à quitter cette triste pièce, mes parents étaient là. Ils m’avaient attendue.

J’ai couru vers eux comme dans les films, mais ce n’est pas de joie qu’on pleurait.

On n’a pas échangé de mots, parce qu’il n’y a rien à dire dans un moment comme celui-là.


L'entrée à l'eau de l'équipe canadienne de natation artistique lors du programme libre des Jeux panaméricains de Toronto, en juillet 2015

L'entrée à l'eau de l'équipe canadienne de natation artistique lors du programme libre des Jeux panaméricains de Toronto, en juillet 2015

Photo : Getty Images / Al Bello

Je pense que le plus dur, ç’a été de me réveiller le lendemain matin et de réaliser qu’il n’y avait plus rien. Que tout était fini.

Au déjeuner, on aurait pu entendre une mouche voler à la table de notre équipe. On n’avait plus rien à dire.

La veille, on avait eu un souper d’équipe et tous les parents étaient là. C’était rempli d’émotions. Je me souviens d’avoir fait un discours pour annoncer que je prenais ma retraite, mais je ne sais plus trop ce que j’ai dit.

Tout ce que je sais, c’est qu’on a pleuré toute la soirée. Le reste, c’est un peu flou.

J’avais en tête toutes ces petites filles des clubs qui nous avaient envoyé des mots d’encouragement. Je me disais qu’on les avait toutes laissées tomber. On avait laissé tomber tout le monde. Le Canada n’allait pas aux Olympiques en nage synchronisée.


Quand l’équipe s’est qualifiée cette année pour les prochains Jeux olympiques, ç’a ouvert une plaie que j’espérais scellée à jamais. Je n’ai pas suivi les compétitions de l’été parce que cela faisait trop mal.

Sur les réseaux sociaux, j’ai bloqué les notifications en lien avec la natation artistique pour éviter de les voir. Mais évidemment, j’ai su que le Canada avait gagné sa place pour les Jeux de Tokyo.

Dès que je commençais à penser aux Jeux olympiques ou à ce qui s’est passé en 2016, je me mettais à pleurer. Ça faisait mal et ça m’amenait à tout remettre en question. J’ai eu beaucoup de doutes.

Est-ce que j’ai bien fait de prendre ma retraite? Ce serait facile maintenant de me dire : « Ah, si j’étais restée, je me serais rendue aux Jeux. » Mais dans quel état physique et psychologique?

J’en étais à ma deuxième commotion cérébrale. Des différends avaient mis l’équipe en miettes. Je n’avais pas envie de continuer dans des conditions pareilles.

J’ai côtoyé des filles qui sont allées JO de 2012, mais qui ont vécu l’enfer pendant les quatre années précédentes. Oui, elles ont atteint leur objectif, mais elles se sont rendues malheureuses pour y arriver.

Pour elles, en fin de compte, cela a valu la peine parce qu’elles ont eu ce qu’elles voulaient : être des athlètes olympiques. Mais moi, je n’étais pas prête à rester juste pour ça.

Elles tiennent leur médaille dans une main et le trophée en l'air dans l'autre.

L'équipe canadienne de natation artistique sur le podium des Jeux panaméricains de Lima, le 31 juillet 2019, après avoir obtenu sa place aux Jeux olympiques de Tokyo.

Photo : Getty Images / Ezra Shaw


C’est en mars 2016 que ça s’est terminé pour notre équipe, mais je savais depuis les Championnats du monde de 2015 que ça allait arriver.

Pendant notre dernier souper à Kazan, en Russie, où avaient lieu les mondiaux, je me suis mise à pleurer. Les juges avaient placé les Italiennes devant nous, à un an des Jeux olympiques, et ça m’avait frappée.

La natation artistique est un sport politique et, selon moi, si les juges ne te veulent pas quelque part, tu n’y seras pas. Je sais que c’est un peu cynique, mais après tant d’années dans l’équipe nationale, je parlais par expérience. J’avais compris le jeu et je savais que la politique était plus importante que tout dans ce sport.

Je pleurais à table et je me disais dans ma tête que c’était fini, qu’on n’irait pas aux Jeux. Personne ne savait pourquoi, car je n’ai pas partagé ma théorie à haute voix.

C’est là que j’ai vécu mes premiers questionnements.

Est-ce que je voulais continuer une dernière saison avec l’équipe? Est-ce que ça valait la peine de continuer d'essayer?

Finalement, je me suis dit que je ne pouvais pas arrêter. J’étais la capitaine de l’équipe et un capitaine n’abandonne pas son navire, même s’il est tranquillement en train de couler. Je suis restée et, quelques mois avant la qualification de la dernière chance, mes espoirs sont revenus, plus grands que jamais.

Nos programmes avaient changé. On avait tellement travaillé. Je me disais qu’on avait des chances, pour vrai.


Mon deuil des Jeux olympiques, je ne l’ai jamais vraiment vécu. J’ai fui. Aujourd’hui, c’est quelque chose que je regrette.

Une semaine seulement après que tout se soit écroulé, je partais pour mon premier contrat sur un bateau de croisière.

Quand j’ai réalisé qu’on n’allait sûrement pas se qualifier, j’ai commencé à me chercher un projet pour l’été 2016. Une amie m’avait parlé d’une occasion de travailler dans des spectacles présentés sur des bateaux en Europe et dans les Caraïbes.

Quand j’ai posé ma candidature, je leur ai dit que je pourrais me présenter une semaine après la compétition de qualification olympique. Si on s’était qualifiées, je n’y serais pas allée. Mais disons que j’étais assez certaine de ma théorie pour accepter le contrat.

Aujourd’hui, je suis contente de l’avoir fait, c’était une expérience incroyable. Mais il y a quand même une partie de moi qui regrette.

Je suis partie pour m’isoler de tout. Dans un monde où personne ne comprenait ce qui venait de se passer. Je pense que ça aurait été mieux que je reste et que je vive mes émotions à fond au lieu de les refouler.

Après neuf mois sur le bateau, j’ai réalisé que je n’en avais peut-être pas fini avec l’équipe et que je voulais essayer de continuer jusqu’en 2020.

Marie-Lou Morin (en haut, quatrième à partir de la droite) et le reste de sa troupe de spectacle à bord d'un paquebot.

Marie-Lou Morin (en haut, quatrième à partir de la droite) et le reste de sa troupe de spectacles à bord d'un paquebot.

Photo : Courtoisie Marie-Lou Morin


J’ai réussi à me replacer dans l’équipe nationale quand je suis revenue au Québec, en 2017, mais c’était loin d’être le retour que j’avais imaginé.

En fait ç’a été la pire année de natation artistique de toute ma vie. J’ai subi ma deuxième commotion cérébrale. Nous étions six filles au repos à cause des commotions. Il y a eu un drame dans l’équipe et notre entraîneuse a été renvoyée.

La décision a été prise pendant que je n’étais pas là et ça m’a attristée. Personnellement, je m’y serais opposée.

Nous avons eu une nouvelle coach et ç’a été l’enfer jusqu’aux mondiaux. Après, la Fédération nationale nous a annoncé qu’on serait décentralisées, donc qu’on devait retourner s’entraîner dans nos clubs jusqu’en 2019.

Le feu s’est éteint et c’est là que je me suis dit que c’était vraiment fini. Je ne me voyais pas me battre pendant trois autres années dans un environnement comme ça.


Il faut comprendre que la natation artistique, c’est vraiment exigeant. Durant l’année avant Rio, on s’entraînait de 8 h à 12 h, puis on avait une pause pour dîner avant de retourner dans la piscine de 14 h à 18 h 30.

On répétait ça six jours sur sept. Le dimanche, on se reposait.

Et moi, en plus de tout ça, après un entraînement de huit heures, j’allais souvent faire du cardio. C’était, je croyais, ce qui allait me faire perdre du poids.

Vous allez peut-être me dire que c’était inhumain, mais ça faisait partie du trouble que j’ai développé durant ma carrière.

L’image est tellement importante en natation artistique que ton poids peut faire la différence entre faire partie d’une équipe ou pas. C’est un autre aspect qui a été très difficile pour moi. Je me suis toujours fait dire que j’avais trop de muscles, que j’étais trop bâtie, que je ne cadrais pas dans le moule.

Certains entraîneurs voulaient des filles grandes, minces, élancées et sous les 59 kg (130 lb).

Il y a un moment dans ma carrière où l’on se faisait peser tous les deux jours. Je me sentais comme si c’était mon poids qui déterminait ma valeur en tant qu’athlète, pas mon talent.

Durant toute ma carrière, j’ai été comparée à des filles plus minces, plus élancées, tout ce que je n’étais pas.

En plus de m’entraîner 50 heures par semaine, j’essayais de changer mon corps. C’est ça que je trouvais le plus dur, pas les heures d’entraînement.

J’essayais de manger le moins possible. Tellement que j’ai fini par développer des troubles alimentaires. Je regardais sur Internet des trucs pour me faire vomir. Je n’étais capable de manger devant personne parce que ça me stressait trop.

Quand j’allais dans les compétitions internationales, c’était rendu une maladie de me comparer aux autres filles.

« Je voudrais avoir des bras comme elle. »

« Mon ventre devrait être comme le sien. »

Et c’est une pratique encouragée par le sport, parce que quand il y a trop de différences entre les filles d’une équipe, ça joue dans la tête des juges.

Parfois, on me disait : « OK Marie-Lou, je veux que tu perdes 5 kilos de muscles. »

Euh, comment je fais ça?

Parfois, ça frôlait même le ridicule. Une entraîneuse a déjà demandé à un préparateur physique si mes bras allaient rapetisser en faisant un certain exercice. Je me souviens, c’était tellement frustrant.

« Ben non, mes bras ne vont pas soudainement devenir plus petits! Je peux perdre tout le gras que tu veux, mais j’ai quand même une structure. »

À la fin, j’étais un peu blasée de cette mentalité.


Toute cette importance mise sur l’apparence physique a laissé des séquelles. Je dirais que je m’en suis remise à 90 %, mais c’est sûr que ça ne disparaît pas comme ça.

Encore aujourd’hui, je me compare constamment. J’essaie de ne pas le faire, mais c’est devenu un automatisme.

Rassurez-vous, je n’ai plus de trouble alimentaire.

J’ai travaillé pendant un an avec une psychologue spécialisée en troubles alimentaires. Ma famille et mes amis m’ont beaucoup aidée en me répétant que dans le monde normal, j’étais mince et en santé.

Ç’a pris du temps par contre, parce que dans ma tête à moi, le monde de la synchro et le monde normal, c’était pareil.


Marie-Lou Morin en Nouvelle-Zélande

Marie-Lou Morin en Nouvelle-Zélande

Photo : Courtoisie Marie-Lou Morin

Malgré tout ce qui est arrivé, je gravite toujours autour de la natation artistique.

J’habite maintenant à l’autre bout du monde, en Nouvelle-Zélande. Je suis officiellement l’entraîneuse-chef de l’équipe nationale des 13-15 ans. Le plus important pour moi, c’est que les filles trouvent du plaisir, même en travaillant fort.

J’ai abandonné le monde des bateaux de croisière pour l’instant. Parfois, ça me manque, mais j’essaie d’avoir une vie normale.

Je reviens rarement sur ma carrière de nageuse. Je sais que je peux être fière de ce que j’ai accompli, mais je n’arrive pas à oublier comment ça s’est terminé.

Oui, vous avez raison.

« J’ai eu une carrière fabuleuse. »

« J’ai été capitaine de l’équipe. »

« On a tout donné. »

C’est vrai. Mais nous avons raté les Jeux olympiques.

Pour moi, ça va toujours rester un échec.

Propos recueillis par Alexandra Piché