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Nick De Santis, debout dans une ruelle, regarde la caméra.

Nick De Santis - Ma vie avec l'Impact

« Le hic, c'est que c'est beaucoup plus difficile d'accepter la haine quand on a été tant aimé. »

Signé par Nick De Santis

Ma femme est fonceuse, ambitieuse. Depuis 24 ans, quand je fais face à l’adversité, elle me dit d’encaisser les coups et de me battre.

Cette fois, elle voulait que je lâche prise. Elle ne pouvait pas supporter de me voir comme ça.

Cet été, j’ai quitté l’Impact de Montréal après 26 ans. Une décision mûrement réfléchie qui m’a soulagé. Je suis serein.

Je suis extrêmement reconnaissant pour la carrière que j’ai menée dans cette organisation. J’ai été chanceux de pouvoir vivre ce grand bonheur grâce à Joey et à la famille Saputo. Je veux leur exprimer ma gratitude pour cette chance que j’ai eue de vivre mes rêves à domicile. Cette longévité, cette confiance, c’est presque du jamais vu.

Après avoir été joueur, entraîneur et directeur sportif, j’ai occupé plus récemment un poste de vice-président aux relations internationales, un poste que j’ai adoré. Je vendais un projet à beaucoup de joueurs, d’agents, de clubs. C’était facile. L’Impact vivait en moi.

Toutefois, au cours des deux dernières années, tellement de choses ont changé. J’ai vu que mon rôle diminuait. Je connaissais l’Impact comme le fond de ma poche, mais je ne m’y reconnaissais plus. Je ne m’y sentais plus à l’aise, et ma femme l’a bien compris.

Quand j’ai fini par admettre que c’était peut-être le temps de passer à autre chose, elle était d’accord. « Avec ce que tu as donné, tu ne mérites pas de te sentir comme ça », m’a-t-elle dit.

Ça me faisait plus mal de rester au club que de finalement arracher le pansement.

Nick De Santis est assis sur un banc de parc.

Nick De Santis

Photo : Radio-Canada / Myriam Lafrenière


Parce que j’ai occupé de nombreux postes pendant 26 ans dans la même organisation, certains ont pu présumer qu’on m’a toujours tout offert sur un plateau d’argent. Mon parcours a été bien plus sinueux que ça.

Quand j’avais 13 ans, 14 ans, 15 ans, j’étais plus petit que les autres. Question de puberté, de génétique. On m’a même retranché de l’équipe U-16 du Québec. Je n’avais pas beaucoup confiance en moi.

À l’époque, un de mes amis, Tony Incollingo, le leader du groupe de supporteurs du Manic, était propriétaire d’un café à l’angle des rues Jean-Talon et Papineau. Ce passionné de soccer organisait des tournois entre les cafés et les bars sportifs sur l’île.

Il m’a invité à jouer. J’étais un ado parmi des hommes. Mais Tony a vu quelque chose en moi. Il m’a redonné confiance. Avec son équipe, je m’exprimais davantage qu’avec ma sélection régionale. Dans un moment crucial de ma vie, il m’a fait croire en moi.

Plus tard, à ma première participation au Championnat national avec le Collège Dawson, quelqu’un du programme de l’équipe canadienne m’a vu. Après un passage au centre national de haute performance du Québec, on m’a enfin recommandé à l’équipe U-19 canadienne, dirigée par un entraîneur écossais, Tony Taylor. Sans lui, je ne serais pas devenu joueur professionnel. Avec lui, je suis devenu un homme.

Chaque week-end, je devais prendre le train pour aller m’entraîner à Hamilton, en Ontario, dehors au vieux stade Ivor-Wynne. Été comme hiver.

Taylor nous faisait jouer contre une équipe du nom de Dundas United. Ils n’étaient que semi-professionnels, mais c’étaient des hommes. Des vrais. Nous avions 17 ou 18 ans.

Un jour, j’ai demandé à Taylor de me sortir du match, d’envoyer un remplaçant. Il m’a rappelé au banc : "Tu vas rester sur le terrain, et tu vas souffrir. Tu vas affronter l’adversité."

Et il m’a fait affronter d’autres situations comme un homme. C’était difficile, à l’âge que j’avais. Mais il l’a fait pour mon bien.

On disait des Québécois que nous étions des joueurs techniques qui n’avaient pas l’intensité et la mentalité nécessaires. Taylor m’a donné ça, et il m’a fait franchir un cap.

Certains n’ont pas la chance de vivre ces moments qui forgent une vie. J’ai eu cette chance.


Nick de Santis, de l'Impact, se tient près d'un juge de ligne pendant un match, en 1993.

Nick De Santis (droite) en 1993

Photo : Radio-Canada

En 1987, j’ai joué à la Coupe du monde U-20 au Chili. L’année suivante, je suis devenu joueur professionnel avec le Supra de Montréal. L’Impact est né en 1993, et j’y suis demeuré jusqu’au 25 août dernier.

Quand j’ai arrêté de jouer, j’ai accepté le poste d’entraîneur-chef du Bleu-blanc-noir. Ensuite, j’ai été directeur technique, directeur sportif, gestionnaire, vice-président. Toujours à l’Impact.

Je n’ai jamais eu l’ambition de devenir entraîneur ou dirigeant. Je n’ai jamais voulu exceller au travail simplement pour que quelqu’un, quelque part, me remarque et me recrute. La question que je me posais toujours était la suivante : comment puis-je continuer à aider l’Impact de Montréal?

C’est que je n’ai jamais rêvé de jouer en Europe. Mon rêve, c’était de jouer chez moi, devant ma famille et les partisans montréalais. De faire grandir le soccer professionnel dans ma ville et de faire partie de ceux qui y ont contribué.

Je voulais qu’on puisse gagner 40 000 $ par année à jouer au soccer à Montréal. Quelle vie ce serait!

Quand j’ai pu arrêter de travailler dans l’entreprise familiale entre les saisons de soccer, le rêve était plus que réalisé. En ajoutant le soccer intérieur aux États-Unis l’hiver, on pouvait gagner plus d’argent que dans mes scénarios les plus loufoques. Nous en avons cependant bavé pour en arriver là.

J’ai toujours cru à l’Impact à cause des gens derrière l’organisation. Par contre, certaines années, nous ne savions même pas si l’équipe allait encore exister la saison suivante. C’est aussi pour des moments comme ça que j’ai tant eu le club et le soccer professionnel à Montréal à cœur.

Parce que j’ai été omniprésent, j’ai essuyé de nombreuses critiques. Je comprenais ça. Mon parcours m’y a préparé de toute façon. « Tu vas souffrir, tu vas affronter l’adversité… »

Le hic, c’est que c’est beaucoup plus difficile d’accepter la haine quand on a été tant aimé.

Comme joueur, j’ai gagné un championnat des séries et trois championnats de saison. À ma première année comme entraîneur, en 2004, nous avons tout gagné. Quelle équipe j’avais sous la main! En 2005, 2006 et 2007, nous n’avons pas gagné les séries, mais nous étions toujours dominants pendant la saison. Comme directeur technique, j’ai connu la Ligue des champions de la CONCACAF.

J’ai vécu la lune de miel avant les tensions.

Je suis revenu sur le banc après le départ de Marc Dos Santos, en 2011, et ç’a été l’une des périodes les plus pénibles de ma vie. Nous allions entrer en MLS l’année suivante, mais nous connaissions une saison de misère.

Tous les matchs, les groupes de supporteurs affichaient des banderoles contre moi dans les gradins. Les mots étaient blessants. Je voyais bien que ça faisait aussi mal aux joueurs et au personnel. J’ai dû leur rappeler que les partisans avaient le droit de s’exprimer et que nous devions nous concentrer sur l’essentiel.

Pour désamorcer la situation, je blaguais sur le banc avec le médecin de l’équipe, le Dr Scott Delaney. « Alors, Doc, qu’est-ce qu’ils vont écrire aujourd’hui? » Et je lui présentais mon hypothèse.

Souvent, il répondait : « Ouf, Nick, je pense qu’ils vont être plus méchants que ça! » C’était comme un jeu entre nous. Je devais montrer au groupe que les critiques ne m’atteignaient pas. Puis la banderole sortait.

« Sh**, Doc, je pense que tu avais raison! »


Assis dans un escalier, Nick De Santis regarde au loin.

Nick De Santis

Photo : Radio-Canada / Myriam Lafrenière

Même à cette époque-là, je ne me suis pas senti aussi mal à l’aise que cette année.

En janvier dernier, j’ai décidé qu’au cours des mois suivants, j’allais évaluer ma situation. Je ne pouvais pas débarquer dans un bureau un jour et dire que je m’en allais. Après tout ce que j'avais investi en 26 ans, je ne pouvais pas partir comme ça.

J’ai constaté beaucoup de changements au club. Joey Saputo a eu une confiance énorme en moi, et j’ai longtemps pu m’exprimer sur ce qui serait bénéfique au club. Puis un nouveau président est arrivé. On a beaucoup parlé de l’embauche d’un nouveau directeur sportif.

Je savais que j’avais beaucoup donné et que je pouvais encore donner beaucoup. Mais si le contexte ne me le permettait plus, peut-être était-ce le temps pour moi de partir.

J’ai parlé à Kevin Gilmore. Je lui ai dit : « Kevin, qu’est-ce que je fais ici? C’est à toi de me le dire. »

On a organisé une autre rencontre par la suite. D’un commun accord, nous avons conclu que nos chemins devaient se séparer. Ce n’était pas normal que je ne me sente pas parfaitement à l’aise dans un milieu de travail quand j’avais aidé à le construire.

Ça fait mal, aujourd’hui, d’entendre des gens du club parler d’identité. L’Impact, c’est quelque chose que j’ai senti dans mes tripes toute ma vie. Qu’est-ce que ça veut dire, au juste, « on ne sait pas qui on est »? Parce qu’on perd, on ne sait plus qui on est? Certains de mes plus beaux moments au club, ce sont des défaites.

La finale de la Ligue des champions perdue en 2015, par exemple. J’ai ressenti ce que 60 000 personnes au stade ont ressenti. J’ai ressenti ce que les téléspectateurs ont ressenti. J’ai ressenti ce que les médias ont ressenti. Ces moments vont rester ancrés en chacun de nous.

Les victoires aussi, cela dit. Quand nous étions au Costa Rica, contre Alajuelense, en demi-finale, je me souviens de cette passerelle où on m’avait installé avec l’équipe technique. Ce n’était pas solide du tout. Ça branlait.

L’arbitre favorisait les locaux. Je me disais : « Comment est-ce qu’on va se sortir d’ici avec une victoire? » On a quand même gagné.

Tout le monde veut gagner. Mais le plus important dans tout ça, c’est cette montagne russe d’émotions. C’est facile de dire qu’il n’y a pas d’identité. Quand on le sait, quand on l’a vécu, on ne dit pas ça.

Oui, l’Impact de Montréal devient de plus en plus gros. C’est normal que les choses évoluent. Et tout commence avec la personne tout en haut, avec ce en quoi elle croit. Cela doit se propager partout dans l’organisation.

Depuis ses débuts en 1993, l’Impact, ça reposait sur un noyau de joueurs qui n’avait pas seulement l’équipe à cœur. Ils voulaient un club et un sport qui prendraient de l’expansion dans toute une ville. Les joueurs vont et viennent, bien sûr. Mais l’Impact, ça restait un groupe de gens qui donnaient leur vie pour établir un sport important à Montréal.

Maintenant, on sent que ça devient une entreprise. Et quand ça devient une entreprise, on perd des sentiments. Un sens d’appartenance.

J’ai toujours été très proche de mes émotions. Quand j’ai été capitaine et entraîneur, j’ai parfois, à cause de mon intensité et de mes émotions, agi d’une manière que j’ai regrettée. Quand je suis devenu directeur, j’ai compris comment mieux gérer tout ça. Je suis heureux de dire que, dans bien des cas, nous avons pu tirer les choses au clair et assainir les relations. Parce que le jour viendra où l’on devra dire merci à quelqu’un, et il faut avoir su bien concilier l’aspect humain et l’aspect professionnel des choses.

Un leader est capable de gérer ses émotions et ses frustrations dans les moments cruciaux, sous pression. Il est capable de se dire : « Il faut que ça fasse mal à l’intérieur de moi, mais ça ne doit pas faire mal aux autres, car j’ai besoin d’eux. »

Nick De Santis (no 4) avec quelques coéquipiers, dont Mauro Biello (gauche) et Patrice Bernier (centre), en 2002

Nick De Santis (no 4) avec quelques coéquipiers, dont Mauro Biello (gauche) et Patrice Bernier (centre), en 2002

Photo : Radio-Canada


Je suis retourné au stade la semaine dernière. Je veux voir l’équipe jouer, mes enfants veulent voir l’Impact jouer, et nous voulons que le club gagne et continue de progresser. Pour le bien de tous. Pour mon bien aussi. Tout ce que je connais, c’est le soccer. Si je veux poursuivre ma carrière, j’ai besoin d’une scène locale du soccer en bonne santé.

J’ignore quel est mon prochain défi. Mais je sais que je pourrai m’y investir pleinement, même après 26 ans dans un seul club. Je suis comme ça. Je serai passionné, comme toujours.

Entre-temps, je respire un peu. L’atmosphère autour de moi est beaucoup moins chargée. Je sais que j’ai pris la bonne décision.

Quand le club a publié son communiqué, ça faisait quelques semaines que j’avais confirmé mon départ. J’ai gardé mes habitudes. J’allais au café, le matin, mais j’allais de moins en moins au bureau, jusqu’à ne plus y aller du tout. Et j’allais au café en short et en t-shirt.

Le gars du café n’a jamais rien dit. Puis le communiqué est sorti. Quand je l’ai vu, il m’a dit : « Nick? Qu’est-ce qui se passe? »

- Tu ne m’as pas vu ces derniers jours? J’étais habillé comme un gars en vacances!

- Mais Nick, qui aurait pu s’imaginer que TOI, tu quitterais l’Impact de Montréal?

Ça m’a touché qu’il dise ça. C’est le gars qui me voit chaque matin avant d’aller au travail. Il sait ce que l’Impact voulait dire pour moi.

Peut-être que je ne l’ai pas encore pleinement réalisé et que ça va me frapper comme une tonne de briques plus tard. En ce moment, ça va bien.

Je passe plus de temps à la maison. Mes enfants, comme leur mère, comprennent ma décision. Il y a moins de pression chez nous. Mes parents, malgré leur âge avancé, assistaient à chaque match au stade. Eux aussi acceptent bien ce changement.

Quand on écrivait des banderoles à mon sujet, en 2011, ma fille me posait beaucoup de questions quand je rentrais à la maison. Ces moments ont été difficiles pour ma famille.

Ça faisait toutefois partie du soccer professionnel. Et malgré tout ce qui a pu arriver, je suis reconnaissant d’avoir eu la chance de contribuer à son essor ici, chez moi.

Nick De Santis est assis dans un escalier et regarde la caméra.

Nick De Santis

Photo : Radio-Canada / Myriam Lafrenière

Propos recueillis par Olivier Tremblay