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Sidney Crosby (gauche), Eric Neilson (droite, en haut) et Mario Scalzo, de l'Océanic de Rimouski, au printemps 2005

Eric Neilson - Mon ami Sidney Crosby

« À cette époque, j'étais trop jeune pour le réaliser. Mais je m'en rends compte aujourd'hui, 15 ans plus tard. J'étais trop jeune, trop immature pour saisir ce qui se passait, pour comprendre qui j'avais devant moi. »

Signé par Eric Neilson

Sa nouvelle chambre l’attendait tout près de la mienne, dans notre maison de pension. Le soir de son arrivée, nous nous sommes assis sur son lit et nous avons longuement parlé.

Même si on se voyait pour la première fois, on a parlé de hockey, de filles, de tout ce dont des ados discutent entre eux. J’avais 19 ans, lui, 16. Le temps a filé, j’ai réalisé qu’on parlait depuis trois heures.

Je me suis levé pour me diriger vers ma chambre, puis il m’a lancé : « Je veux faire tout ça, parce que je veux vraiment, vraiment, devenir le meilleur joueur de hockey du monde. »

Je me suis dit intérieurement : « Ouais, c’est ça, tu as 16 ans… Je te souhaite bonne chance! »

C’était la différence entre lui et moi. Moi, je croyais que je travaillais fort pendant les entraînements de mon équipe, l’Océanic de Rimouski. Je croyais que j’avais une bonne discipline au travail. Mais bon, j’avais une affiche de Pamela Anderson, la sauveteuse sexy de la série Baywatch, au-dessus de mon lit.

Ce jeune de 16 ans, dont j’avais vaguement entendu parler et qui venait d'arriver avec l’équipe pour le camp d’entraînement, avait installé deux affiches au-dessus du sien.

Deux mots :

Win

Score

Ces deux mots, c’était la dernière chose qu’il voyait chaque soir avant d’éteindre la lumière, et la première en ouvrant l’œil chaque matin.

Je l’ignorais alors, mais dans la chambre voisine de la mienne, dans ce sous-sol qui allait nous servir de maison de pension pendant les deux prochaines saisons de hockey junior, venait de poser ses valises un futur grand joueur, et un grand homme.


Quelques mois avant cette première rencontre, notre entraîneur-chef à Rimouski, Donald Dufresne, m'a pris à part. « Tu sais, on a le premier choix au repêchage et ce n’est un secret pour personne que nous allons repêcher ce kid de la Nouvelle-Écosse. Accepterais-tu d’être son frère de pension et une sorte de mentor pour lui, de lui montrer Rimouski, de lui expliquer comment on fonctionne ici? » Évidemment, j’ai accepté.

« C’est Sidney Crosby », a-t-il ajouté.

« Mais qui diable est Sidney Crosby », ai-je pensé. Je n’étais pas un grand connaisseur de hockey, en tout cas, pas au point de suivre le hockey mineur et de connaître le nom des jeunes espoirs.

Sidney Crosby, lors de sa sélection au tout premier rang du repêchage de la LHJMQ par l'Océanic de Rimouski, en juin 2003

Sidney Crosby, lors de sa sélection au tout premier rang du repêchage de la LHJMQ par l'Océanic de Rimouski, en juin 2003

Photo : La Presse canadienne / Rémi Sénéchal

C’est dans ce contexte qu’il est arrivé à notre maison de pension, où lui et moi allions partager le sous-sol.

Ça a cliqué dès le départ entre nous. Durant cette première année, malgré notre différence d’âge, on a eu beaucoup de plaisir. On se taquinait. Vous savez comment sont les gars à cet âge. Il pensait qu’il était un gars de bois, prétendait connaître la chasse et la pêche. Mais au fond, il n’était qu’un gars de la ville, sa ville d’origine, Cole Harbour.

J’ai vite réalisé à quel genre de gars j’avais affaire. Ça doit être plutôt rare qu’un gars de 19 ans dise avoir beaucoup appris d’un gars de 16. Habituellement, c’est l’inverse.

À cette époque, j’étais trop jeune pour le réaliser. Mais je m’en rends compte aujourd’hui, 15 ans plus tard. J’étais trop jeune, trop immature pour saisir ce qui se passait, pour comprendre qui j’avais devant moi.

Oui, sur la patinoire, j’ai joué mon rôle. Je l’ai protégé, j’ai fait de mon mieux pour créer de l’espace pour lui, j’ai fait ce que j’avais à faire. Mais à l'extérieur de la glace… Je peux dire que je lui dois une bonne portion de ce qui m’a permis d’être repêché à la fin de cette saison 2003-2004, par les Kings de Los Angeles, et de ma carrière de 12 ans de hockeyeur professionnel qui a suivi.

Non, ce n’est pas exagéré de dire que Sidney Crosby, à bien des égards, a eu un impact immense dans ma vie.

J’ai côtoyé plusieurs excellents joueurs au fil de ma carrière à Rimouski. Ryan Clowe, Aaron Johnson, Thatcher Bell, des gars qui avaient remporté la Coupe Memorial avec l’Océanic en 2000. Mais ce jeune de 16 ans était différent.


Je me souviens de son tout premier match junior majeur avec nous, un match préparatoire au Colisée de Rimouski. Il avait inscrit huit points. Huit points, à son premier match, à 16 ans, vous vous rendez compte? Il avait l’air d’un homme qui jouait contre des garçons.

Je n’étais pas en uniforme ce soir-là, tout comme mes coéquipiers Mark Tobin et Danny Stewart. Depuis quelques jours, on cherchait un surnom au petit nouveau. Les gens l’appelaient Sid the Kid, The Next One, on trouvait ça stupide.

Il restait cinq minutes au match ce soir-là quand Tobin s’est tourné vers moi : « Comment il s’appelle déjà, le joueur des Maple Leafs de Toronto qui détient le record pour le plus grand nombre de points dans un match? »

J’ai répondu : « Darryl Sittler! »

En 1976, Sittler avait amassé 10 points dans un match, un exploit qui a marqué l’imaginaire des amateurs de hockey.

Une fois dans le vestiaire, tour à tour, on l’a félicité en l’appelant Darryl. Sidney bougonnait : « Pourquoi vous m’appelez comme ça? »

Le lendemain, on a pris un feutre et on a remplacé « Crosby » par « Darryl » au-dessus de son casier, sur ses bâtons, partout.

Quinze ans plus tard, pour un petit groupe de proches, il reste encore Darryl. En souvenir d’un match qui illustrait bien ce qu’allait être la carrière de ce joueur d’exception.

Sidney Crosby, de l'Océanic de Rimouski, saute sur la patinoire pendant un match contre les Remparts de Québec, en décembre 2003.

Sidney Crosby, de l'Océanic de Rimouski, saute sur la patinoire pendant un match contre les Remparts de Québec, en décembre 2003.

Photo : La Presse canadienne / Jacques Boissinot


À 16 ans, Sidney est débarqué dans notre équipe déjà comme ça : immensément discipliné, très concentré sur son objectif. Et intensément déterminé à tout faire ce qu’il fallait pour l’atteindre.

En arrivant à Rimouski, même à cet âge, il était déjà un professionnel.

C’était un jeune comme un autre, mais sur qui reposait beaucoup de pression. La façon dont il a géré cette pression est carrément extraordinaire. J’ai tellement appris en le côtoyant. La façon dont il se comportait, la façon dont il faisait les choses.

Sa discipline, son dévouement, son entêtement à devenir meilleur chaque jour, les sacrifices qu’il faisait. C’était quelque chose que je n’avais jamais vu.

Il y avait les choses qu’il faisait, et les choses qu’il ne faisait pas. Je veux dire… À l’adolescence, il y a les filles, les partys… C’est facile de s’égarer là-dedans, de ne pas avoir la meilleure alimentation du monde, de ne pas dormir suffisamment.

Sidney savait où il voulait se rendre et ce qu’il devait faire pour y arriver. Je n’avais jamais vu quelqu'un d’aussi déterminé jusque-là dans ma vie. Je n’étais qu’un jeune tough de 19 ans qui venait de la campagne. J’ai appris tout ça de lui.


Jamais non plus je n’avais vu un gars plus compétitif.

Tout était prétexte à un match de roche-papier-ciseaux. L’octroi des places dans l’auto. Qui peut utiliser la salle de bain en premier le matin. Tout, tout devenait une compétition.

Et c’était sérieux.

Eric Neilson, de l'Océanic de Rimouski, est mis en échec par Liam Couture, des Rockets de Kelowna, au printemps 2005

Eric Neilson, de l'Océanic de Rimouski, est mis en échec par Liam Couture, des Rockets de Kelowna, au printemps 2005.

Photo : La Presse canadienne / Adrian Wyld

Je me souviens que dans le sous-sol de notre pension, nous avions installé le genre de mini panier de basketball qu’on fixe sur une porte. Nous faisions des tournois endiablés, des 4 de 7, il fallait lancer de tel endroit du salon, puis de tel autre. Athlète hyper doué dans plusieurs sports, Darryl gagnait souvent.

Il m’arrivait parfois d’avoir un coup de chance, de réussir un panier improbable dans un moment crucial et de gagner.

Je me rappelle alors de voir Sidney quitter la pièce en fulminant et claquer la porte de sa chambre pour ne plus en ressortir de la soirée, même s’il n’était que 20 h 30. J’essayais de le convaincre, mais il me criait de le laisser tranquille. Et il était sérieux.

Il était compétitif à ce point.

C’était pareil pour tout. Il devait être le premier partout, toujours.

Il DEVAIT arriver le premier à l’aréna. Alors comme c’est moi qui conduisais, je me souviens d’avoir roulé très vite dans le stationnement pour ne pas que nous nous fassions devancer.

Il DEVAIT aussi être le premier joueur sur la patinoire. Alors, il y avait toujours une course entre lui et quelques autres joueurs. Certains cachaient parfois l’un de ses patins ou une autre pièce de son équipement pour le retarder. Il ne trouvait pas ça drôle.

Il DEVAIT également être le premier dans la file pour faire un exercice pendant la séance d’entraînement. Ce n’est pas banal. Habituellement, les gars de 16 ans s’arrangent au contraire pour ne pas être le premier, par crainte de mal faire l’exercice que vient d’expliquer l'entraîneur. De le voir toujours devant ne plaisait pas à tous les vétérans.

L’exercice en question, il le faisait à la perfection. C’était bien difficile, pour quiconque, de le critiquer.


Eric Neilson, de l'Océanic de Rimouski, contre les Knights de London au tournoi de la Coupe Memorial, au printemps 2005

Eric Neilson, de l'Océanic de Rimouski, contre les Knights de London au tournoi de la Coupe Memorial, au printemps 2005

Photo : Getty Images / Dave Sandford

Les années ont passé. Il est parti pour Pittsburgh. Pour ma part, après quatre saisons à Rimouski, j’ai joué pendant 12 ans un peu partout, de Long Beach à Manchester en passant par Hamilton, San Antonio, Norfolk et Syracuse, entre autres.

De notre passage dans le Bas-du-Fleuve est né ce qu’on appelle entre nous le Rimouski Boys Trip. Chaque été depuis 15 ans, nous sommes un petit groupe de gars (Sidney, Mark Tobin, Éric Tremblay, Mike Chiasson, entre autres) qui fait un voyage ensemble. On est allés en République dominicaine, au Texas, à New York, en Californie, à Barcelone. On avait fait un pacte et, jusqu’ici, on l’a honoré.

On s’est revus cet été. On est retournés à Rimouski pour fêter notre 15e anniversaire.

Les liens qu’on a tissés entre nous à cette époque tiennent donc encore aujourd’hui. Ceux que j’ai tissés avec Sidney en font partie. Non, je peux le dire, je ne serais pas tout à fait le même si je n’avais pas croisé, au début des années 2000, ce jeune de 16 ans différent de tous les autres que j’avais croisés jusque-là dans ma vie. Il m’a donné beaucoup et je l’apprécie.

J’aurais juste apprécié qu’il m’enseigne un peu mieux à marquer des buts. Mais bon, ça, c’est une autre histoire.

Propos recueillis par François Foisy