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Hugo Barrette pédale à toute vitesse.

Hugo Barrette - Tomber à 80 km/h

« Juste avant de tomber, c'est comme dans un film. À partir de l'instant, de la fraction de seconde précise où je réalise que l'accident est inévitable, plus rien autour n'existe, ni la course ni la foule. Le temps est suspendu. Et tout se passe au ralenti. »

Signé par Hugo Barrette

Je suis cycliste sur piste. Je roule tous les jours sur une piste de bois dure et abrupte, à des vitesses qui se rapprochent de la limite permise sur l’autoroute. J’adore ça, c’est ma passion.

Est-ce que ça me fait peur? Non.

En course, nous sommes plusieurs vélos sur la piste. Il n’y a souvent que quelques centimètres qui séparent nos roues les unes des autres. Il y a des dépassements, des accélérations.

Est-ce que ça me fait peur? Non.

Puis, parfois, la malchance frappe. Il n’y a pas tant d’accidents que ça en cyclisme sur piste. Mais quand ça arrive, ça fait mal. Une manoeuvre imprévue, une trajectoire déviée, et bang. C’est la chute.

Juste avant de tomber, c’est comme dans un film. À partir de l’instant, de la fraction de seconde précise où je réalise que l’accident est inévitable, plus rien autour n’existe, ni la course ni la foule. Le temps est suspendu. Tout est au ralenti.

L’adrénaline embarque et j’entre en mode survie.

Le cerveau est bien fait : les quelques secondes qui suivent passent comme des minutes. Tellement que j’ai même le temps de réfléchir.

J’essaie de contrôler comment je vais tomber, de quel côté, de quelle manière. Je n’ai pas le temps d’avoir peur. Non, la peur, c’est plus tard que je la ressens.

Hugo Barrette parle de la peur en vélo sur piste

Photo : Radio-Canada / Éric Santerre

Hugo Barrette parle de la peur en vélo sur piste. Photo : Radio-Canada


Au début du mois de septembre, aux Championnats panaméricains, je me suis fracturé une omoplate. C’était la quatrième grosse chute de ma carrière.

Étendu sur la piste, j’ai tout de suite su que j’avais quelque chose de cassé dans le coin de l’épaule. Je l’ai dit aux soigneurs. Mais ça ne me faisait pas peur, parce que des os, ça se répare.

Quand je sors d’un accident comme ça et que j’ai la chance de ne pas avoir subi de coup à la tête ou de blessures plus graves, ça me rappelle à quel point je suis chanceux de faire ce que je fais depuis 10 ans.

Cela me ramène aussi à la réalité. Ça me rappelle à quel point ma vie d’athlète est fragile. À quel point ma carrière ne tient qu’à un fil.

Ça me motive aussi. Ça me permet de faire de meilleures performances une fois que je retourne sur mon vélo.


Le vélo de Hugo Barrette entre en contact avec celui du Brésilien Flavio Vagner Cipriano, lors des Jeux panaméricains de 2015...

Le vélo de Hugo Barrette entre en contact avec celui du Brésilien Flavio Vagner Cipriano, lors des Jeux panaméricains de 2015...

Photo : Getty Images / USA Today Sports

Hugo Barrette chute sur la piste du vélodrome pendant une course.

... et c'est la chute.

Photo : Getty Images / USA Today Sports

C’est quand je viens de chuter à une vitesse de 80 km/h et que je suis étalé par terre depuis 30, 40 secondes. C’est là que la peur embarque.

C’est comme une période de suspense. J’essaie de bouger les jambes, les bras, d’essayer de me relever. Mais justement, je ne sais pas si ça va fonctionner. C’est ça qui est stressant.

Je sais qu’il faut que je bouge, mais je reporte le moment de le faire… au cas ou mes membres ne répondent plus.

Il y a tellement d’histoires d’horreur dans mon sport. C’est arrivé que des athlètes n’aient pas été capables de se relever, en raison de paralysie ou d’autres blessures graves.

Au fond, c’est de ça que j’ai peur, pas de l’impact lui-même.

Ça peut paraître drôle à lire, mais je crois que, pour cette raison, c’est presque plus facile de revenir d’une chute où j’ai été inconscient, parce que je ne me souviens de rien.

Au contraire, quand je reste conscient et lucide et que je sais que j’ai une grosse blessure, c’est là que c’est épeurant.


Est-ce qu’un jour, un accident en piste pourrait hypothéquer le reste de ma vie? C’est sûr que j’y pense, surtout dernièrement.

Des membres de l’équipe canadienne ont vécu plusieurs accidents dans les dernières années. D’anciens coéquipiers ont chuté durement et ont dû mettre fin à leur carrière.

Et il y a la championne olympique, l’Allemande Kristina Vogel, qui est devenue paraplégique à la suite d’un violent accident sur la piste survenu en 2018. C’est vraiment triste.

Kristina Vogel, souriante, est assise dans un fauteuil roulant.

L'Allemande Kristina Vogel, triple médaillée olympique en cyclisme sur piste, est devenue paraplégique à la suite d'un accident survenu en piste en juin 2018.

Photo : bongarts/getty images / Maja Hitij

J’y pense, et c’est un risque auquel je m’expose tous les jours en allant à des vitesses pareilles. Mais quand je suis sur le vélo, je ne peux pas penser à ça. Je ne peux pas avoir de doutes. Il faut que je sois à fond tout le temps.

En piste, il n’y a pas de place pour l’hésitation ou l’incertitude. Le pire pour moi, c’est quand j’ai un accident et que je sais que c’est ma faute. Quand je n’y suis pour rien, je n’ai jamais peur quand je remonte sur le vélo. Quand j’en suis le responsable, c’est une autre histoire.

Hugo Barrette explique et les risques du vélo sur piste

Photo : Getty Images / Ryan Pierse

Hugo Barrette explique les risques du vélo sur piste. Photo : Getty Images/Ryan Pierse


C’est sûr que ce n’est pas reposant pour ma famille de savoir que je roule à toute allure dans des vélodromes semaine après semaine, un peu partout dans le monde.

Quand il m’arrive quelque chose, mes parents reçoivent un appel stressant. C’est arrivé plus d’une fois et ils le savent aussitôt.

En plus, on dirait que mes accidents surviennent toujours dans des pays où la communication n’est pas la plus facile : en Colombie, en Bolivie… Ils ne peuvent pas faire grand-chose, ils ne peuvent qu’attendre des nouvelles. C’est stressant pour eux aussi.

Malgré cela, ils savent que j’adore ce que je fais. Ils me soutiennent, même si ça peut être difficile pour eux.

Il n’y a pas que les familles que ça inquiète. Quand une chute majeure survient, ça change aussi l’état d’esprit des autres cyclistes.

En Bolivie, je suis tombé le premier jour et cela a entaché le reste de la compétition. Il y a eu beaucoup plus d’accidents que d’habitude dans les jours suivants.

Ces situations remémorent à tout le monde que nous ne sommes pas à l’abri des accidents. Les cyclistes deviennent plus stressés sur la ligne de départ. Et quand ils sont nerveux, c’est là que ça devient dangereux.


Hugo Barrette explique la passion qui l'anime sur un vélo

Photo : toronto star via getty images / Lucas Oleniuk

Hugo Barrette explique la passion du vélo qui l'anime. Photo : Toronto Star via Getty Images/Lucas Oleniuk

Pourquoi est-ce que je continue? Parce que ce qui me passionne dans la vie, c’est m’entraîner.

Je peux m’entraîner à longueur de journée, sans jamais me tanner. Je gagne ma vie en faisant ça. C’est mon rêve de petit gars.

Oui, j'adore les courses. Mais à la base, je pratique mon sport pour pouvoir m’entraîner à temps plein. C’est ÇA, ma passion. C’est ça qui me nourrit.

Je veux aller en compétition et gagner des courses pour pouvoir continuer l’entraînement. Tandis que pour la plupart des athlètes, c’est l’inverse. Ils s'entraînent dans le but de gagner des compétitions.

Des courses, il y en a très peu dans l’année, mais des entraînements, il y en a chaque jour. Alors, j’ai de la difficulté à comprendre les gens qui font ça juste pour les compétitions. Je ne pense pas que j’aurais continué aussi longtemps si c’était comme ça que je voyais les choses.

Les résultats, il me les faut pour maintenir mon mode de vie.

Et les accidents, ça fait partie du jeu. J’essaie de les voir d’une façon positive et je me dis que ça me fera de bonnes histoires à raconter!

Hugo Barrette raconte ses quatre plus importants accidents

Photo : Radio-Canada / Éric Santerre

Hugo Barrette raconte ses quatre plus importants accidents. Photo : Radio-Canada

Dans l'accident à Cali, en Colombie, à l’automne 2015, j’aurais pu mourir, mais j'en suis ressorti avec une blessure au dos, une commotion cérébrale, le nez cassé et beaucoup de bleus un peu partout sur le corps. Au début septembre, en Bolivie, cela a été une fracture à l’omoplate.

Chaque fois, je me dis : « Ça pourrait tellement être pire. »

Puis, je reviens plus fort.

Propos recueillis par Alexandra Piché et Éric Santerre