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Elles se tiennent côte à côte et sourient.

Virginie Tremblay - Préparer Bianca Andreescu

« La victoire de Bianca au US Open a été un moment gratifiant pour tout le monde. C'était vraiment comme dans un rêve. Même après plusieurs jours, on se pince encore. Est-ce que c'est vraiment arrivé? Est-ce que c'est vraiment vrai? C'est une victoire pour nous aussi, et pour tous les gens qui l'ont aidée dans son cheminement vers cette victoire-là. »

Signé par Virginie Tremblay

Durant l’échauffement, avant de faire face à Serena Williams en finale des Internationaux des États-Unis, il y avait un feu qui brûlait en elle.

On sentait qu’il n’y avait rien à son épreuve à ce moment-là.

Elle avait tellement hâte de jouer. Elle était fébrile. Elle avait attendu ce jour-là toute sa vie. Tous les yeux allaient être rivés sur elle, mais elle n’avait pas peur.

Ça faisait deux semaines qu’elle enchaînait les matchs, mais elle m’a dit : « Je me sens mieux que jamais. »

Elle était prête. Et ça, on le savait. Étant sa préparatrice physique, j’étais assise dans la section des gradins réservée à son équipe quand elle s’est présentée sur le terrain. Nous étions tellement fiers de la voir si sûre d’elle. Ça voulait dire que tout le travail qu’on avait fait avec elle, pendant des semaines, des mois même, avait porté ses fruits.

Elle est devant son entraîneur et s'approche de sa préparatrice physique.

Après être montée dans les gradins, Bianca Andreescu remercie les membres de son équipe, dont Virginie Tremblay (en rouge), après sa victoire contre Serena Williams.

Photo : corbis via getty images / Tim Clayton - Corbis


Oui, je fais partie de l’équipe qui a suivi Bianca durant cette inoubliable épopée qui l’a menée du 152e au 5e rang mondial.

Je suis préparatrice physique.

Mon rôle à moi, c’est de m’assurer qu’elle ait toutes les capacités musculaires nécessaires pour affronter les meilleures joueuses du monde. Je veux qu’elle soit forte, puissante, explosive et endurante.

Avant ses matchs et ses entraînements de tennis, je la dirige à l’échauffement. Je m’assure que son corps soit prêt pour qu’elle puisse tout donner sur le terrain.

Durant ses jours de congé, on travaille dans le gym et sur le court pour maintenir et développer ses aptitudes.

Entretenir le corps d’un athlète de haut niveau, c’est un peu comme s’occuper d’une voiture de course. Il faut veiller à chaque détail et s’ajuster quotidiennement. Chaque partie du corps est importante.

Mon aventure avec Bianca a commencé en décembre 2018. Elle était à Montréal et on m’avait demandé de l’accompagner dans les premiers tournois de l’année, en commençant par la Nouvelle-Zélande et l’Australie.

À cet instant précis, jamais je n’aurais pu imaginer ce qui m’attendait.


Le stade Arthur-Ashe, où se jouait la finale des Internationaux des États-Unis, est tellement gros, tellement impressionnant. En plus, c’est à New York, et Bianca jouait contre Serena Williams, une légende américaine du tennis. Alors, évidemment, la majorité de la foule prenait pour Serena.

Cela a été vraiment stressant, cette finale-là. C’était enfin le match qu’on voulait, celui qui avait été interrompu quelques semaines auparavant à la Coupe Rogers, à Toronto.

C’était tellement bruyant et intimidant. J’ai réalisé à quel point le moment que j’étais en train de vivre avec l’équipe était fort.

Sous nos yeux, l’athlète que nous avions préparée pendant plusieurs mois était en finale d’un tournoi du grand chelem, le circuit le plus prestigieux au tennis.

Il y avait tellement de bruit que c’était difficile pour nous de nous concentrer. Imaginez pour Bianca sur le terrain! Il y a même un moment où on l’a vue se boucher les oreilles.

En tant que professionnel, il ne faut pas laisser l’athlète avec qui l'on travaille percevoir toutes nos émotions. Mais je dois avouer que cette fois-ci, j’avais les mains moites.

Il y avait un niveau d’excitation plus élevé qu’à l’habitude. Les coeurs battaient plus vite, on sentait la nervosité de tous les membres de l’équipe.

La joueuse est assise.

La préparatrice physique Virginie Tremblay (debout) et l'entraîneur Sylvain Bruneau discutent avec Bianca Andreescu après un entraînement.

Photo : Getty Images / Steven Ryan


C’est sûr que pour nous, cette finale – et ce couronnement – a vraiment été un moment unique et magique.

Bianca a marqué l’histoire du tennis. C’est merveilleux, ce qu’elle a accompli.

Quand elle a monté l’échelle pour venir nous voir dans les gradins après sa victoire, on avait tous les yeux pleins d’eau. Je n’ai même pas de mots pour expliquer comment c’était beau.

Elle nous a pris dans ses bras pour nous dire quelques mots bien simples : « Merci, on a réussi. »

Ç’a été un moment gratifiant pour tout le monde. C’était vraiment comme dans un rêve. Même après plusieurs jours, on se pince encore.

Est-ce que c’est vraiment arrivé? Est-ce que c’est vraiment vrai?

C’est une victoire pour nous aussi, et pour tous les gens qui l’ont aidée dans son cheminement.

Bianca Andreescu, un genou posé par terre, lance une balle vers Virginie Tremblay, placée derrière elle.

Bianca Andreescu (droite) effectue un exercice sous les conseils de Virginie Tremblay.

Photo : Courtoisie Virginie Tremblay


Un peu comme Bianca, j’ai moi aussi de la difficulté à croire tout ce qui m'est arrivé cette année. Ça fait seulement trois ans que je suis préparatrice physique pour Tennis Canada. Et, en décembre dernier, on m’a donné un mandat bien précis : travailler avec Bianca Andreescu durant quelques semaines en vue du début de la saison.

Elle était alors au 152e rang mondial.

Son entraîneur n’était pas disponible pour partir avec elle en Nouvelle-Zélande durant le temps des fêtes, et il fallait quelqu’un pour l’accompagner à un tournoi là-bas. Je me suis donc envolée vers Auckland le 24 décembre 2018.

On savait tous qu’elle avait un grand potentiel. Mais personne, à ce moment-là, ne savait qu’elle réussirait si bien dès la première compétition de la saison. Elle-même, elle était surprise.

Issue des qualifications, elle a atteint la finale.

Je n’étais pas préparée à tout ça. J’étais seulement sa préparatrice physique. Mais plus le tournoi progressait, plus je devenais davantage que ça. J’occupais des rôles auxquels je ne m’attendais pas. Des rôles que je ne savais pas comment occuper.

Par exemple, durant les tournois, les joueurs peuvent demander l’aide de leur coach à certaines occasions pendant les matchs. Mais comme elle n’avait pas d’entraîneur sur place, Bianca m’a demandé si elle pouvait mettre mon nom sur la liste des gens autorisés à aller sur le court en cas de besoin.

« Est-ce que ça te dérange si je t’appelle sur le terrain pour que tu viennes? »

J’ai dit : « Oui, je peux aller t’encourager si tu en as besoin, mais je ne suis pas ton entraîneur de tennis. Alors, c’est pas mal tout ce que je peux faire. »

Clairement, je n’avais pas réalisé l’ampleur de ce que signifiait d’être appelée sur le terrain. Je suis préparatrice physique et je n’ai rien d’une entraîneuse de tennis, mais il fallait que je l’aide du mieux que je pouvais.

Heureusement, j’ai une base dans ce sport. J’ai joué au tennis jusqu’au niveau universitaire, avec les Carabins de l’Université de Montréal. Mais je m’en suis tenue surtout à un discours motivationnel.

« Crois en toi, t’es capable. Tu l’as. Joue ton jeu. Reste positive. »

Elle affrontait des joueuses qu’elle n’avait jamais affrontées avant, des Caroline Wozniacki, Venus Williams... Pour une jeune fille de 18 ans, c’était un gros contrat.

Les gens se questionnaient : « Mais qui est cette jeune fille-là du Canada? »

Elle s’est vraiment fait connaître sur la scène internationale.


J’ai vécu ma première expérience en grand chelem quelques jours seulement après la finale à Auckland.

Ç’a toujours été un rêve de carrière pour moi de pouvoir aller dans un tournoi majeur. Et grâce à Bianca et à Tennis Canada, j’ai pu le réaliser après seulement deux ans et demi, aux Internationaux d’Australie.

Quand je suis arrivée là-bas, j’ai trouvé ça tellement impressionnant, grandiose. Je ne pouvais pas croire que j’étais là, à accompagner une joueuse dans un tournoi du circuit le plus prestigieux du tennis. Je vais m’en souvenir toute ma vie.

En plus, Bianca s’est qualifiée pour le tableau principal pour la première fois de sa carrière. Ça a été un point tournant pour elle et pour nous.

Ensuite, elle a gagné son premier titre de la WTA à Newport, aux États-Unis, à la fin du mois de janvier, avant d’être sacrée championne à Indian Wells en mars.


Bianca Andreescu enlace Virginie Tremblay après sa victoire en demi-finale du tournoi d'Auckland, en Nouvelle-Zélande, en janvier 2019.

Bianca Andreescu enlace Virginie Tremblay après sa victoire en demi-finale du tournoi d'Auckland, en Nouvelle-Zélande, en janvier 2019.

Photo : Courtoisie Virginie Tremblay

Avant de commencer à suivre Bianca en tournoi, je travaillais à développer des jeunes au Centre national à Montréal. Je peux vous dire que c’est complètement différent de se retrouver avec des professionnels.

Il y a beaucoup plus de pression parce qu’on n’a pas vraiment le droit à l’erreur. C’est un travail minutieux, très spécifique et stressant.

Les blessures sont beaucoup plus significatives, car les tournois s’enchaînent et il faut que les joueurs soient prêts pour aller sur le terrain semaine après semaine.

En mars, Bianca s’est blessée à l’épaule droite. Elle avait joué un volume de matchs hors norme auquel elle n’était pas habituée, et c’est arrivé.

Les mois qui ont suivi ont été vraiment difficiles. Avec l’aide d’une équipe médicale incroyable, nous avons travaillé sans relâche pour la ramener sur le terrain le plus tôt possible.

Elle a tenté un retour à Roland-Garros, en mai, mais a dû abandonner à son deuxième match en raison de sa blessure.

Le défi, c’était qu’elle retrouve sa forme d’avant, sans se blesser à nouveau.

Pendant la période aiguë, on ne pouvait pas travailler son épaule. L’équipe médicale en prenait soin. On s’est donc concentré sur ses membres inférieurs, pour qu’elle gagne en force et en puissance dans ses déplacements, et qu’elle améliore son endurance cardiovasculaire. Puis, elle a eu le feu vert pour un retour au tennis.

À son retour au jeu, toute l’équipe était sur le terrain en permanence : entraîneur de tennis, équipe médicale, préparateurs physiques.

C’était un travail de moines.

On comptait précisément le nombre de frappes. Le nombre de services. Le volume, l’intensité. Tout, tout, tout. Il fallait être précis et minutieux, parce que la ligne entre "trop" et "pas assez" était extrêmement mince.

On augmentait l’intensité graduellement. Parfois, on faisait un pas en arrière pour éviter de raviver la blessure. Et le défi était énorme : il fallait la ramener sur le court au début du mois d’août, à temps pour la Coupe Rogers.


Il y avait beaucoup d'excitation autour de la participation de Bianca à la Coupe Rogers à Toronto, sa région natale.

De notre côté, on ne savait pas trop à quoi s’attendre. Elle n’avait pas joué de match depuis la fin du mois de mai et elle allait soudainement se retrouver sur le terrain tous les jours.

Durant les premiers jours, elle avait mal partout et chaque affrontement était difficile.

Je pense qu’à son premier match, on était encore plus stressés qu’elle dans les gradins.

Étrangement, plus le tournoi avançait, mieux elle se sentait. Son corps s’adaptait. Les douleurs disparaissaient peu à peu.

Chaque jour, on enlevait des bandages. Tous les matins, je lui demandais comment allait son corps et elle me répondait : « Ça va mieux. Je n’ai plus vraiment mal là ni là. »

Et comme à Flushing Meadows, sa meilleure journée a été celle de la finale.

Je vous le dis, l’énergie qu’elle avait... Elle était dynamique. L’échauffement que j’ai fait avec elle, ç’a été l’un de ses meilleurs.

Elle était tellement prête. Elle avait tellement hâte de jouer. J’en avais des frissons à la voir.


En tournoi, nos journées sont chargées. Je peux vous dire que même si on est souvent dans les plus belles villes du monde, on n’a pas énormément de temps pour voir autre chose que les courts de tennis et notre hôtel. C’est vraiment du 24/7. C’est intense pour nous, mais c’est encore plus exigeant pour l’athlète.

Son corps est maintenant son outil de travail et elle ne peut pas se permettre de relâchement. À un moment donné pendant les Internationaux des États-Unis, Bianca a réalisé qu’elle n’avait pas beaucoup de temps pour elle. Et elle avait raison.

Ses journées entre les matchs commençaient avec de la physio, puis un échauffement physique, un entraînement de tennis, puis du travail de maintien au gym. Ensuite, d’autres traitements de physiothérapie et de récupération.

C’était la première fois qu’elle réalisait à quel point c’était intense. Nous aussi.

Si elle veut avoir une longue carrière comme les plus grands joueurs, c’est important de ne rien laisser au hasard. C’est un travail à temps plein de prendre soin d’un corps d’athlète professionnel. Mais elle est tellement jeune, elle n’a que 19 ans.


Elle et moi, on est capables d’avoir énormément de plaisir, tout en étant professionnelles. Je garde plusieurs souvenirs cocasses des derniers mois.

Par exemple, vous savez ce qu’elle porte autour du bras droit? En fait, c’est un élastique à cheveux en plastique. Mais maintenant, plus question de jouer sans!

Ç’a commencé à Auckland. Son élastique à cheveux était trop grand et il montait de son poignet à son coude.

À un moment donné, je lui ai demandé :

- Qu’est-ce que tu fais avec ça?

- Je ne sais pas, on dirait que c’est cool d’avoir ça. Je sais que c’est bizarre.

Puis, elle m’a dit qu’elle a toujours voulu avoir une marque de commerce, un élément bien à elle. "My thing", qu’elle disait.

Et c’est là qu’elle a décidé. « Ce sera ça, ma marque de commerce : mon élastique à cheveux. »

En blague, on a commencé à dire que c’était grâce à ça qu’elle enchaînait les victoires et elle a commencé à le porter tout le temps.

Une situation semblable s’est produite avant la finale à New York : elle a remarqué que j’avais des boucles d’oreilles et un bracelet en perles. Elle m’a dit qu’elle aussi, elle avait des perles, puis que ça portait chance. Alors, on s’est dit que comme on portait toutes les deux des perles, elle allait gagner.

Et c’est arrivé.

Ils se tiennent par les épaules.

Virginie Tremblay (en blanc) aux côtés de Bianca Andreescu et du reste de l'équipe de soutien lors de la traditionnelle prise de photo au sommet du Rockefeller Center de New York, au lendemain de la victoire.

Photo : Courtoisie Virginie Tremblay


Maintenant qu’elle est 5e du monde, sa vie a complètement changé. Il va falloir qu’elle s’adapte à tout ça.

Elle a marqué l’histoire, mais ce n’est que le début. L’objectif, dans les prochaines années, ce sera de faire d’elle une athlète complète sur le plan physique.

Tout son entourage devra s’adapter pour qu’elle continue de progresser.

C’est excitant comme défi!

Propos recueillis par Alexandra Piché