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Michael Woods

Michael Woods - Chuter, se relever et continuer

« Difficile de garder le moral quand des choses aussi banales que respirer et dormir sont souffrantes. Mais c'était le Tour de France. Mon premier, à 32 ans. Je ne pouvais pas laisser deux côtes fracturées m'empêcher de le terminer. »

Signé par Michael Woods

Je devais faire mon premier Tour de France il y a quatre ans. J’allais utiliser mes talents de grimpeur pour aider mon équipe, EF Education First, à ma première année chez les professionnels.

Sauf que quelques jours avant le début de la compétition, je suis tombé. Une erreur vraiment bête de ma part.

Je roulais tranquillement sur mon vélo, avec un sac en bandoulière et mes sandales. Le sac est tombé sur la roue et je me suis retrouvé au sol, avec une dent en moins et une main fracturée.

Juste comme ça, j’étais retiré de la formation des huit coureurs qui allait participer à cette course mythique, regardée par un milliard de personnes.

J’ai dû attendre quatre ans avant d’avoir une autre chance. Cet été, à 32 ans, j’étais l'un des deux seuls Canadiens à prendre le départ.

Je n’oublierai jamais mon arrivée sur les Champs-Élysées à Paris. Ma femme et ma famille m’y attendaient, avec mon 32e rang au classement général, loin de mon objectif de terminer parmi les 10 premiers.

Cette première chute était peut-être prémonitoire après tout, puisque j’ai fini mon premier Tour avec un corps endolori, un ego amoché et après avoir fait tomber un ancien champion.

Mais je l’ai terminé et je n’ai pas dit mon dernier mot.

Michael Woods regarde la caméra.

Michael Woods

Photo : AFP/Getty Images / Miguel Riopa


Ma roue arrière a glissé. À ce jour, je ne sais pas exactement ce qui s’est passé. Est-ce que j’aurais dû ralentir davantage pour prendre la courbe? Je ne le saurai jamais. Les images diffusées à la télévision de cette portion du parcours ne permettent pas de voir ce qui a pu se passer.

Ce que je sais, c’est que j’ai fait une erreur. Une grosse erreur. Il ne restait plus qu’une vingtaine de kilomètres avant l’arrivée de la huitième étape du Tour de France. Les membres de mon équipe EF Education First couraient pour moi, ils m’appuyaient pour me permettre d’aller chercher la victoire cette journée-là. J’étais parmi les meneurs de l’étape, j’étais dans le top 10 du classement général.

Puis, ma roue arrière a glissé. Je m’en suis tiré seulement avec des égratignures, mais j’ai subi un bris mécanique. Quand j’ai pu remonter en selle sur un autre vélo, le peloton avait passé et, avec lui, mes chances de victoire.

Pour comble d’injure, j’ai entraîné dans ma chute l’ancien champion du Tour, Geraint Thomas. Disons que mon ego en a pris un coup. Ruiner le dur labeur de mon équipe et potentiellement avoir un impact négatif sur la performance de quelqu’un d’autre n’est pas quelque chose dont j’étais fier.

C’était une journée difficile.

Je me suis excusé auprès de Thomas avant l’étape suivante. « Ne t’en fais pas avec ça, ce sont des choses qui arrivent », m’a-t-il répondu. Je ne m’attendais à rien de moins de sa part, mais je tenais quand même à le faire.

Quatre jours plus tard, mon ego est resté intact cette fois-ci, mais mon corps en a pris un coup. Pendant la 11e étape, je me suis retrouvé au milieu d’une autre chute. Cette fois-là, au moins, ce n’était pas ma faute.

C’était une mince consolation. J’avais réussi à éviter le pire en posant un pied par terre, quand des coureurs m’ont frappé par-derrière. J’ai passé par-dessus le guidon de mon vélo et j’ai atterri sur le dos, directement sur la radio que j’utilise pour rester en contact avec mon équipe pendant la course.

J’ai vu la scène se dérouler au ralenti devant mes yeux, comme dans un accident d’auto. J’ai su immédiatement qu’il y avait un problème avec mes côtes. J’ai eu le souffle coupé. Je me disais : « Non, non, non, ça ne se peut pas. » D’habitude, l’adrénaline masque la douleur pendant les premiers moments. Cette fois-ci, j’ai tout de suite senti que c’était grave.

Je suis quand même remonté sur mon vélo et j’ai fini l’étape. Dans ces moments-là, tu te dépêches tellement pour repartir et rattraper les autres coureurs que tu oublies ce qui s’est passé. C’est quand la poussée d’adrénaline disparaît que tu peux constater les dommages, à commencer par le sang qui tache ton maillot.

Ç’a l’air cliché, mais la seule façon de continuer, c’est d’y aller d’un coup de pédale à la fois et d’essayer de rester positif.

Difficile de garder le moral quand des choses aussi banales que respirer et dormir sont souffrantes. Mais c’était le Tour de France. Mon premier, à 32 ans. Je ne pouvais pas laisser deux côtes fracturées m’empêcher de le terminer.

Accroupi sur son vélo, il pédale à fond.

Michael Woods lors de la 13e étape du Tour de France 2019, un contre-la-montre individuel de 27,2 kilomètres

Photo : AFP/Getty Images / Marco Bertorello


Les chutes et les erreurs, j’en sais quelque chose. Quand j’ai fait mes débuts professionnels, je faisais des courses cyclistes depuis seulement trois ans. Je n’avais pas les mêmes habiletés que les autres athlètes, je n’avais pas roulé à la même vitesse qu’eux, aussi souvent qu’eux.

J’ai commencé dans le sport à 25 ans. Mes réflexes et mes habiletés ne sont pas les mêmes que ceux d’un gars qui a fait ses débuts à l’adolescence.

Se retrouver dans un peloton de 160 ou 170 gars qui se battent pour une meilleure position sur des routes étroites européennes, c’est intimidant et épeurant. C’est très bruyant, tu entends les freins et les roues des autres. Il y a le vent et les turbulences aussi. C’est plutôt inhumain comme situation.

Tu te déplaces à des vitesses de 60 ou 70 km/h parce que tout le monde accélère le rythme pour se retrouver au-devant du peloton dans les situations stressantes.

C’est épuisant mentalement d’être concentré chaque seconde. La majorité des chutes en cyclisme s’expliquent par un moment d'inattention. Une roue qui en touche une autre et tout peut dérailler.

Au début, c’était terrifiant. Mais en faisant beaucoup de courses, je me suis habitué. Quand je repense à mes premières courses, c’est surprenant de voir à quel point ces situations ne me font plus peur.

Il faut dire que mon équipe a tout mis en place pour que j’obtienne ce niveau de confort. À ma deuxième année avec EF Education First, les responsables ont décidé de me faire participer au plus grand nombre d’épreuves possible. En juin 2017, j’avais déjà participé à 69 jours de compétition, c’est presque impossible d’avoir un horaire plus rempli que ça.

J’ai vécu beaucoup d’échecs cette année-là. J’ai chuté, j’ai fait des erreurs. Mais j’ai vu tellement de scénarios pendant ces courses que j’ai appris nettement plus rapidement, ce qui m’a permis de connaître du succès.

Je dois quand même continuer de travailler plus fort que tout le monde, pour pallier les années d’expérience qui me manquent. Au moins, la différence entre moi et les autres diminue chaque saison.

Par exemple, quand j’ai commencé avec EF, mon coéquipier Simon Clarke, qui est un cycliste et un tacticien exceptionnel, pouvait obtenir les mêmes résultats que moi avec seulement 50 % de ma forme physique. Maintenant, je dirais que c’est à 90 %.

Mon objectif, c’est qu’il n’existe plus du tout de différence. C’est la raison pour laquelle je continue. J’aime apprendre de nouvelles choses et j’ai l’impression que je le fais encore chaque jour dans mon sport.


Ma roue arrière a glissé. Est-ce que c’était la fatigue accumulée pendant les premières étapes qui a contribué à ma première chute à la Grande Boucle? Ou mon erreur est-elle attribuable à mon manque d’expérience?

Ce que je sais, c’est que j’ai beaucoup travaillé sur ma technique dans la dernière année et que j’en récolte les dividendes. Je n’étais pas tombé en 40 courses cette saison avant le Tour.

J’ai travaillé avec un entraîneur de descente pendant la saison morte, Oscar Saiz, un ancien de la Coupe du monde de vélo de montagne.

Il m’a aidé avec la position de mon corps sur mon vélo, ce qui m’a donné confiance, pas seulement dans les descentes, mais aussi dans le peloton.

C’est rare dans le cyclisme qu’on nous enseigne comment descendre correctement. En plus, il n’y a pas vraiment de passages techniques à Ottawa, où j’ai commencé, pour pratiquer. Je n’ai donc jamais appris à bien me positionner et à freiner de la bonne façon dans les dénivellations et dans les virages.

J’ai vu l’amélioration dès ma première course de l’année en Australie. J’étais un des participants les plus solides dans les descentes. C’est la preuve qu’en travaillant sur mes habiletés, je peux éviter de répéter certaines erreurs.

Ça reste que la chance joue aussi un facteur. On se déplace à de grandes vitesses, très près les uns des autres. Les chutes sont inévitables et parfois hors de notre contrôle.

C’est l’aspect le plus frustrant du cyclisme. Même si je suis le meilleur du monde, il y a des chances que je tombe. Il ne faut pas trop que j’y pense parce que ça me donne le goût de prendre ma retraite quelques années plus tôt.

Michael Woods mène un petit groupe de cycliste pendant la septième étape du Critérium du Dauphiné, en juin 2019.

Michael Woods mène un petit groupe de cycliste pendant la septième étape du Critérium du Dauphiné, en juin 2019.

Photo : AFP/Getty Images / Anne-Christine Poujoulat


J’ai fait mes débuts professionnels à l’âge de 29 ans. Mes coéquipiers avec EF Education First me taquinaient en m’appelant The Rook, la recrue.

Ils étaient plus jeunes que moi, mais c’est vrai que j’étais une recrue. J’ai commencé dans le cyclisme beaucoup plus tard que la moyenne.

Pendant que la plupart des athlètes sur le circuit mondial accumulaient déjà des milliers de kilomètres sous leurs roues à l’adolescence, moi, je faisais de la course à pied.

Je courais vite et je courais bien. J’ai commencé parce que je voulais être un athlète professionnel et j’adorais l’idée d’aller aux Jeux olympiques. Je suis tombé amoureux de l’athlétisme.

Plus je m’entraînais, meilleurs étaient mes résultats et plus j’accumulais les victoires. C’est ce que j’aimais.

J’ai gagné des titres nationaux. J’étais classé dans le top 50 mondial au 1500 m. J’ai été nommé athlète de l’année chez les juniors par Athlétisme Canada en 2005.

J’ai accepté une bourse d’études complète de l’Université du Michigan, la meilleure institution du monde à l’époque pour les coureurs de demi-fond.

Je voulais être l’un des meilleurs coureurs et ma carrière s’annonçait prometteuse. J’ai eu passablement de succès à mes premières années. J’ai gagné le Championnat du Big 10, mais ma carrière a commencé à décliner en raison de blessures. J’ai subi plusieurs fractures de stress à l’os naviculaire de mon pied gauche.

À la fin de mon stage universitaire, je ne pouvais plus courir.

Ç’a été très difficile parce que mon identité, c’était d’être un coureur. Ma vie entière tournait autour de l’athlétisme. J’en mangeais. J’ai obtenu un diplôme en anglais, mais ma priorité, c’était la course.

J’étais donc mal équipé pour faire face à la vie quand ma carrière s’est terminée. Je n’avais pas les qualifications nécessaires pour avoir un bon travail. Heureusement, mes parents et ma copine de l’époque, qui est maintenant ma femme, m’ont encouragé.

C’est pendant cette période où je me cherchais un peu que le cyclisme est entré dans ma vie. Mon père avait commencé à faire du vélo comme passe-temps, il avait perdu pas mal de poids de cette façon-là.

J’empruntais sa monture pour des promenades quand il ne l’utilisait pas… sauf que j’ai brisé l’une de ses roues. C’est ce qui lui a donné l’idée de m’en acheter un pour ma fête.

C’était le vélo le plus extraordinaire à mes yeux, une beauté avec un cadre en aluminium qui valait 1000 $. Avec ce vélo que je trouvais si dispendieux à l’époque, j’ai commencé à me joindre à des groupes de cyclistes, qui se sont tellement moqués de moi au départ.

Certains avaient des vélos qui valaient 10 fois plus cher que le mien. Ils ont arrêté de rire lorsque j’ai commencé à les battre. Maintenant, les vélos que j’utilise coûtent plus cher que certaines voitures.

Ce sont avec ces sorties de groupe que je me suis rendu compte à quel point la compétition de haut niveau me manquait, et que j’ai compris que je n’étais pas prêt à abandonner mon rêve d’être un athlète professionnel et de participer aux Jeux olympiques.

Ma femme, Elly, m’a suggéré d’abandonner mon emploi pour tenter ma chance encore une fois dans le sport d’endurance en promettant de me soutenir. Je dis souvent qu’elle est ma première investisseuse.


C’est spécial pour moi de participer aux Grands Prix cyclistes de Québec et de Montréal ces jours-ci. C’est un peu dans ma cour arrière, comme je suis originaire d’Ottawa. J’ai toujours beaucoup d’amis qui viennent me voir compétitionner dans ces événements et je sais que j’ai le potentiel d’obtenir de bons résultats devant le public canadien.

Ce sont aussi les premières courses du circuit mondial auxquelles j’ai participé avec EF Education First.

Les dirigeants de cette équipe ont vu en moi du potentiel après des victoires remportées à un niveau inférieur. Ils ont tenté leur chance et, à 29 ans, je suis devenu leur nouvelle recrue.

Oui, ils ont aimé les habiletés que j’avais, en particulier comme grimpeur, mais ils étaient aussi intéressés par mon parcours.

À EF, l’objectif n’est pas nécessairement d’être la meilleure équipe cycliste. On veut gagner de façon éthique tout en racontant des histoires intéressantes à nos partisans.

Le gérant de la formation, Jonathan Vaughters, est un ancien cycliste qui s’est dopé. Il voulait créer un environnement propre où ses athlètes n’auraient pas à faire face à la même pression que lui pour évoluer sur le circuit mondial.

Notre meneur, Rigoberto Uran, a terminé 2e au Tour de France en 2017 et aux Jeux olympiques de Londres en 2012. Il a été initié au sport par son père à l’adolescence, juste avant que ce dernier soit assassiné. Il a dû reprendre l’entreprise familiale pour vendre des billets de loterie, tout en continuant de travailler vers son rêve de devenir un professionnel. Maintenant, il est une vedette là-bas, c’est impossible de marcher dans la rue avec lui sans se faire entourer par ses admirateurs.

Il y a aussi Taylor Phinney, un artiste qui a subi une blessure qui aurait pu mettre un terme à sa carrière, ou encore Lachlan Morton, qui se passionne pour les courses extrêmes. Il en a gagné une dernièrement où il n’a pas dormi pendant 36 heures, pendant qu’il pédalait à travers la Grande-Bretagne.

Et puis, il y a moi. Celui que rien ne semblait destiner au cyclisme et qui a terminé le Tour de France.


Michael Woods lève le poing en traversant le premier la ligne d'arrivée de la 17e étape de la Vuelta, le 12 septembre 2018.

Michael Woods lève le poing en traversant le premier la ligne d'arrivée de la 17e étape de la Vuelta, le 12 septembre 2018.

Photo : AFP/Getty Images / Ander Gillenea

Je sais que mon parcours est intéressant parce qu’il est différent. Mais il n’est surtout pas fini. Je ne suis pas déçu de ma 32e place au Tour de France, mais je ne suis pas satisfait. Je voulais faire mieux et j’aurais pu faire mieux.

L’autre résultat que je veux améliorer : ma 55e place aux Jeux olympiques de Rio. Je m’étais cassé le fémur trois semaines avant la compétition, c’est certain que ça a eu un impact sur mon résultat.

L’été prochain, je veux participer à mon deuxième Tour de France, en plus de représenter le Canada aux Jeux de Tokyo.

C’est ambitieux comme objectif, parce que le Tour va se terminer seulement six jours avant la course sur route aux Jeux olympiques. Ça peut sembler un peu fou comme horaire, mais je performe généralement bien après des grandes boucles. L’an dernier, j’ai terminé 3e aux Championnats du monde après la Vuelta, en Espagne, qui a une durée similaire au Tour de France.

Monter sur le podium aux Jeux olympiques serait un rêve devenu réalité. Les Canadiens se rallient aux médaillés olympiques. De pouvoir montrer que nous pouvons rivaliser avec les meilleurs cyclistes et inspirer des jeunes à se lancer dans ce sport, ce serait un legs que j’aimerais laisser.

Ces objectifs sont importants pour moi, comme ma carrière. Mais j’ai fait l’erreur une fois de tout miser sur mon sport, on ne m’y reprendra plus.

Je dédie une bonne partie de mes journées au cyclisme, mais ce n’est pas ma priorité. Ma famille et ma femme prennent cette place-là.

Ce que ça veut dire, c’est que quand je subis un échec, je ne m'apitoie pas trop sur mon sort. Et quand je gagne, ça ne change pas la personne que je suis.

Une autre leçon que je n’aurais pas pu apprendre sans d’abord être tombé.

Propos recueillis par Kim Vallière