•  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
Abraham Toro

Abraham Toro - L'appel qui a tout changé

« J'espérais juste avoir un bon tour au bâton, aller sur les buts. Quand j'ai frappé la balle, au début, je n'étais pas trop sûr qu'elle sortirait du terrain. Mais je savais que je l'avais bien frappée. Puis, je l'ai vue franchir la clôture. Je vais m'en souvenir toute ma vie. »

Signé par Abraham Toro

Je suis dans ma chambre d’hôtel à Memphis, au Tennessee. Mercredi soir. Il est tard. Je suis sur le point de m’endormir.

Mon cellulaire sonne. C’est le gérant de mon équipe, l’Express de Round Rock. Il me parle tout bonnement. Je suis fatigué, alors je l’écoute sans trop penser.

Puis, pour clore la conversation, il me lance : « Finalement demain, tu t’en vas jouer à Houston. »

Boum!

Les Astros, le grand club, me rappellent des mineures.

Sur le coup, je ne sais pas trop comment réagir. Je dois remettre mes pensées en place… Après tout, il y a quelques minutes à peine, j’étais sur le terrain avec mon équipe AAA, à jouer un match contre les Redbirds de Memphis. J’étais loin de me douter qu’avant même la nuit, je me préparerais à faire mon entrée dans les ligues majeures de baseball.

Je prends le temps de relaxer. J'appelle ma mère, à Saint-Hubert. Je parle à mon frère, Douglas, mon mentor. Il me dit tout simplement : « Enjoy! »

Après avoir joint tout mon monde, c'est là que je peux vraiment vivre le moment. Seul. Pour moi.

C'était un rêve d'enfant. Mon rêve. Depuis que je suis tout petit, j’imagine ce moment-là, cet appel-là.

J’ai toujours été un passionné. Tellement que depuis toujours, avant les matchs, je ne parle à personne. J’étais comme ça même à un tout jeune âge. Chaque fois, assis sans rien dire dans l’auto de mon père, j’avais juste hâte d’arriver au terrain pour voir mes coéquipiers.

Tu vois tes joueurs préférés à la télé depuis toujours. Puis, du jour au lendemain, tu te retrouves à jouer contre eux. C'est comme... WOW!

J’étais sans mot.

Abraham Toro sourit.

Abraham Toro dans l'uniforme de l'Express de Round Rock

Photo : Julia Price/Round Rock Express


Je vous l’avoue : je n’ai pas dormi beaucoup cette nuit-là. Je me levais aux cinq minutes. Je regardais constamment mon alarme. Ma grande crainte, c'était d’être en retard pour mon vol du lendemain matin.

Eh oui, l’avion! Ça fait changement de l’autobus dans les mineures. Cette saison, quand j’étais dans le AA, on se tapait parfois des trajets de 12 heures.

Je suis finalement arrivé au stade des Astros vers 14 h 30 ou 15 h. Imaginez : le match, mon premier dans les grandes ligues, était à 19 h.

Tout s’est passé si vite.

Quand j’ai ouvert la porte du vestiaire, pratiquement tous les joueurs étaient déjà arrivés. Tout le monde était au courant. Les joueurs m’ont tous félicité et ont été super gentils et accueillants avec moi. Ils m'ont tous dit : « Si tu as besoin de quelque chose, laisse-moi savoir. »

Moi, la seule affaire que j’avais en tête, c'était mon premier tour au bâton. Je pensais déjà à la game.

Moins de 12 heures après avoir quitté mon hôtel de Memphis, je me retrouvais soudainement dans un tout autre univers, avec les grandes vedettes du baseball majeur. Par chance, je les avais pas mal tous connues ce printemps au camp des Astros. Ça m’a aidé.

Mais ce que je ne connaissais pas, c’était le Minute Maid Park, où jouent les Astros.

Dans les mineures, j’avais l’habitude de quelques milliers de spectateurs. Pas plus. À Houston, ils étaient 35 000 dans les gradins ce soir-là. Je n’avais jamais joué devant une si grande foule. Impressionnant.

Abraham Toro tient son bâton et attend un lancer.

Abraham Toro s'entraîne au bâton avant de disputer son tout premier match à vie dans les ligues majeures de baseball, le 22 août 2019.

Photo : Getty Images / Tim Warner


Malgré tout ça, je ne peux pas dire que j’étais nerveux à mon tout premier tour au bâton. J’étais plutôt anxieux.

Puis, mon tour est venu. Dans le cercle des frappeurs, je pensais simplement à frapper un coup sûr. Je me disais : « T’es capable, t'es bon. » Je m'envoyais des pensées positives.

Une fois à la plaque, j’étais vraiment focus, concentré sur le moment présent.

Je n’ai pas obtenu de coup sûr. Mais j’ai eu six ou sept lancers. J’ai bien vu la balle. Ça m'a aidé. Je me suis dit : « OK. J'appartiens à ce niveau-ci. Je suis à ma place. »

J’ai finalement été blanchi, ce soir-là. Mais juste de vivre l’expérience, avec ma famille et mes amis dans les gradins, a été marquant.

J’ai vraiment réussi à m’amuser. À 100 %. En plus, l’équipe est tellement bonne. Tout le monde m'a tellement bien accueilli. C'était facile d’en profiter, de me sentir à l'aise.


Abraham Toro s'apprête à lancer la balle au premier but.

Abraham Toro s'entraîne avant un match, au Minute Maid Park de Houston.

Photo : Getty Images / Bob Levey

Depuis le jour où je me suis fait repêcher par les Astros, en 2016, on me répète la même chose : « Ils sont trop bons! Il n’y pas de place pour toi. Bregman est là. Correa est là. Altuve est là.Ce serait préférable pour toi si tu étais échangé. » Ça devenait un peu fatiguant.

Et maintenant, les gens me disent plutôt : « Tu as été rappelé parce qu'il y a des blessés. »

Peut-être que oui, peut-être que non. C'est à moi de prouver que je ne suis pas juste monté simplement pour cette raison. Que je suis ici parce que je suis bon et que je le mérite.

C’est à ce moment qu’on peut vouloir en faire trop. Parce qu’on veut prouver qu’on a bel et bien sa place. J’avoue que ça m’est arrivé à mes deux ou trois premières games. Après ça, je me suis calmé.

Heureusement, j’ai de l’aide : Jose Altuve, un des joueurs-étoiles des Astros, un vétéran. Il est originaire du Venezuela, comme ma famille. Il m’a pris sous son aile.

Il me parle beaucoup de ses débuts dans le baseball majeur. Des choses qui ont changé, des choses qu’il aurait dû faire, de celles qu'il n'aurait pas dû faire. Il a commencé sa carrière dans les majeures à 21 ans seulement. Un an de moins que moi.

C’est vraiment cool. Et il y a de bonnes choses à retenir.

Par exemple, Jose me disait que quand il était jeune, il allait s'entraîner ou frapper sans vraiment de préparation. Il m’a expliqué que même si tu te sens bien physiquement, tu dois te préparer. Sinon, ça risque de te rattraper plus tard : ton corps va le ressentir. C'est quelque chose qui est maintenant dans sa routine.

Et un conseil que je retiens et que je mets en pratique.


Que ce soit les mineures ou les majeures, c’est encore du baseball, le même sport que je pratique aujourd’hui. C’est la même balle, ce sont les mêmes règles.

Côté talent, je dirais aussi que ça se ressemble… à part pour les superstars, bien sûr.

La grosse différence dans les majeures, c’est l’information.

Tout le monde te connaît. Tout le monde sait qui tu es. Alors les lanceurs adverses essaient vraiment de profiter de tes faiblesses.

À l’inverse, tu as aussi beaucoup, beaucoup d'information, de statistiques sous la main. Sur tout! Sur les lanceurs, sur les frappeurs. Tout ce que tu peux imaginer, tu l’as devant toi.

Alors le plus gros défi, c’est de savoir gérer cette information. Prendre ce qui peut t'aider au lieu d'essayer de tout prendre.

Comme on dit, trop, c’est comme pas assez. Des fois, rendu sur le terrain, ça peut juste te mêler.


Abraham Toro frappe la balle.

Abraham Toro frappe son premier circuit dans le baseball majeur, le 29 août 2019, contre les Rays de Tampa Bay, au Minute Maid Park de Houston.

Photo : Getty Images / Tim Warner

J’ai réussi à claquer mon premier circuit dans les majeures une semaine après mon rappel, contre les Rays de Tampa Bay.

Le match était pas mal serré. Les Rays menaient par 2 points en fin de 9e manche.

J'espérais juste avoir un bon tour au bâton, aller sur les buts. Quand j'ai frappé la balle, au début, je n'étais pas trop sûr qu'elle sortirait du terrain. Mais je savais que je l'avais bien frappée.

Puis, je l'ai vue franchir la clôture.

Je vais m’en souvenir toute ma vie.

Vous m’avez peut-être vu faire un geste au ciel avant de croiser le marbre. Je fais ça après chaque circuit. Une façon pour moi de remercier Dieu.

J’avais promis la balle de mon premier circuit à ma mère. Malheureusement, le partisan qui l’a attrapée n’a jamais voulu la redonner. Mais bon, ça ne m’a pas fâché. Le fan l'a attrapée. Techniquement, il a le droit de la garder.


Dès le lendemain, je me retrouvais chez nous, au Canada, avec les Astros, pour affronter les Blue Jays à Toronto pendant le long week-end de la fête du Travail.

Beaucoup de monde est venu me voir là-bas. La famille, les amis. Je recevais une foule de textos. J’ai donné plusieurs entrevues.

Je pense avoir bien géré ça. Étant donné que j’avais déjà eu de la visite à Houston, j’étais calme. J'ai été capable de jouer sans me mettre plus de pression que d'habitude. Ce n’était pas étouffant pour moi.

J’ai juste essayé de profiter du moment : mes premiers matchs dans mon pays avec, sur le dos, l’uniforme d’une équipe des majeures.

Abraham Toro parle à un groupe de journalistes dans l'abri des Astros de Houston.

Abraham Toro accorde une entrevue aux médias avant un match contre les Blue Jays, le 30 août 2019 à Toronto.

Photo : usa today sports / USA TOoday USPW

Le vendredi, je n’ai pas joué. Le lendemain, j’ai connu un match ordinaire au bâton : aucun coup sûr en quatre présences.

C’est alors que j’ai vu apparaître des commentaires négatifs sur les réseaux sociaux. Beaucoup de mauvais mots à mon sujet parce que je n’avais pas eu une bonne game. Les fans étaient déçus.

C'était la première fois que ça m'arrivait pour vrai. J'étais un peu sous le choc. Je ne suis pas habitué à ça.

J'ai vite réalisé qu’au fond, c'était à moi de leur prouver qu'ils avaient tort.


Je n’étais pas censé disputer le dernier match de cette série contre les Jays, le dimanche.

Sauf qu’après la pratique au bâton, on a dû retirer Yuli Gurriel de la formation à cause de douleurs à un coude.

J’apprends donc, une heure avant le match, que je vais jouer.

Une fois dans l’action, je n’ai pas pensé aux commentaires négatifs même si, au marbre, je ne cassais rien : aucun coup sûr à mes trois premiers tours au bâton, dont deux retraits sur des prises.

Pendant ce temps, notre leader, le lanceur partant Justin Verlander, est en feu. Il n’avait toujours pas accordé de point, ni de coup sûr.


Nous sommes en début de 9e manche. Le pointage est toujours à 0-0.

Tout le monde est conscient de l’enjeu : Justin se dirige vers le troisième match sans point ni coup sûr de sa carrière. On veut tous marquer au moins un point pour pouvoir lui donner la chance de réussir son exploit.

Surtout moi, parce je sais que je vais avoir une autre présence au bâton.

Puis, c’est mon tour. Il y a déjà deux retraits contre nous.

Je sais que le gars des Jays, Ken Giles, lance fort. Je n’ai pas un bon premier élan sur sa glissante. Fausse balle. Une prise.

Je sors donc de la boîte des frappeurs. Je prends une grande respiration. J'essaie de me calmer. Tout ce que je veux, c’est relaxer. Je retourne prendre position au marbre.

Puis, Giles me lance une rapide.

Je frappe.

Je sais que ce sera au moins un double. Je cours, sans savoir.

Finalement, je vois la balle passer au-dessus de la clôture.

J'ai frappé des mains. Je sais qu’avec ce circuit, Justin Verlander pourrait le réussir, ce match sans point ni coup sûr.

Dans l’abri des joueurs, c’est fou. Malade!

La meilleure sensation que j’aie ressentie de toute ma vie au baseball.

Un contenu vidéo est disponible pour cet article
Abraham Toro pointe le ciel alors qu'il approche du marbre après avoir réussi un circuit de deux points en 9e manche contre les Blue Jays.

Le circuit d'Abraham Toro contre les Blue Jays de Toronto

Photo : La Presse canadienne / Fred Thornhill


Mais le match n’est pas terminé. De retour en défense, il nous reste encore trois retraits à réussir pour permettre à Verlander de réussir son exploit.

J’y pense pendant qu’on se réchauffe, avant la fin de cette 9e manche. Je me dis : « C’est sûr que je vais recevoir un roulant au troisième but. » Je suis prêt mentalement.

Et c’est exactement ce qui arrive. Après deux retraits, un roulant est frappé en ma direction.

Je ne pense à rien. C'est l’instinct qui parle.

Attraper la balle, puis la lancer au premier but.

Réussi. Pour moi, et pour Verlander.

Un contenu vidéo est disponible pour cet article
Jose Altuve et Abraham Toro marchent en souriant.

Abraham Toro réussit le dernier retrait du match contre les Blue Jays

Photo : Getty Images / Vaughn Ridley


On a tous sauté. Tout le monde a couru vers Verlander. Lui, me cherchait.

Quand il m’a finalement trouvé parmi tous les gars qui sautillaient, il m'a pris dans ses bras.

C'était comme si on avait gagné un match des séries.

Altuve m’a ensuite pris par l’épaule et m’a félicité! « Tu le mérites! », qu’il m’a dit. Il a été vraiment cool avec moi.

J’avais le sourire fendu jusqu’aux oreilles. Je flottais.

J’ai alors repensé aux commentaires négatifs. Pendant un instant.

Vous imaginez : faire partie d’un match sans point ni coup sûr. Et en plus, avec un lanceur comme Verlander, qui va sûrement se retrouver au Temple de la renommée.

Certain que je vais m’en souvenir.

Après le match, Verlander a fait un speach dans le vestiaire. Il a dit que c’était grâce à moi s’il avait réussi.

Le soir-même, il m'a payé un steak. C'est gentil.

Le lanceur Justin Verlander (droite) et Abraham Toro après le match sans point ni coup sûr du 1er septembre.

Le lanceur Justin Verlander (droite) et Abraham Toro dans le vestiaire des Astros de Houston, après le match sans point ni coup sûr du 1er septembre.

Photo : La Presse canadienne / Fred Thornhill


J'ai toujours été quelqu'un qui avait confiance en moi. Mais tout ça m'a donné un boost . Je me vraiment suis dit : « Je suis fait pour rester dans les ligues majeures. »

Depuis ce circuit, les gens me disent beaucoup : « Tu as été clutch! Tu as saisi l’occasion! » Mais j’ai simplement fait mon travail. C’est là une attente que j’ai envers moi-même : pouvoir réussir dans ces moments-là. Quand ça compte.

Mon frère vous dirait que ç’a été un moment déterminant pour moi et que grâce à ça, je vais rester à Houston pour les séries éliminatoires.

Franchement, je ne sais pas. Je ne pourrais pas dire si ça change quelque chose ou non aux yeux des dirigeants des Astros.

On ne sait jamais quels sont les plans de l'organisation. Les dirigeants ne te parlent pas de l’avenir. Le gérant me lance des « good job », « continue comme ça », sans plus.

Peut-être que leurs plans sont différents. J'essaie donc de ne pas trop y penser. Je sais simplement ce que moi, je veux : faire ma place dans l'équipe pour les séries.

Ce n’est pas encore réussi, mais je pense que j’ai une chance de pouvoir montrer ce que je peux faire en septembre et prouver que je peux rester avec l'équipe.


J’ai suivi de près la carrière de Russell Martin dans le baseball majeur. Comme moi, il est un joueur de position. Il a marqué les esprits des jeunes Québécois.

J’ai l’impression que la même chose se produit maintenant pour moi. Je reçois beaucoup de commentaires positifs. Il y a beaucoup de jeunes qui m'ont écrit, qui me félicitent. Des gars de sports-études au secondaire. Il y en a aussi qui me demandent des conseils. Je trouve ça vraiment cool.

Je vous raconte tout ça de mon appart à Houston. Je l’ai loué. Pour septembre.

Après, on verra.

Et non, je ne m’ennuie pas des autobus. Vraiment pas.

Propos recueillis par Diane Sauvé