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L'ex-patineuse artistique se tient debout et regarde la caméra en souriant.

Josée Chouinard - Il m'a fallu du temps pour me pardonner

« Je me souviens d’un Bye bye où, dans un sketch, quelqu’un prenait sa douche et tombait. On se rendait compte ensuite que c’était moi, Josée Chouinard. J’ai vraiment ri et je n’en revenais pas d’avoir fait l’objet d’un sketch de plusieurs minutes dans le Bye bye. »

Signé par Josée Chouinard

L'auteure a été patineuse artistique de calibre mondial. Elle s'est classée, entre autres, 9e aux Jeux olympiques d'Albertville et de Lillehammer, et deux fois 5e aux Championnats du monde. Elle a été triple championne canadienne et quintuple chez les professionnels.

Longtemps, quand je donnais des spectacles avec Étoiles sur glace, je regardais la foule, une fois ma performance terminée, et je me demandais : « Mais pourquoi m’applaudissent-ils? »

Dans ma tête, j’avais laissé tomber le Canada un soir de février 1996 et je ne méritais pas cet amour du public. À mes derniers Championnats canadiens amateurs, j’avais terminé 2e.

Je ne me souviens plus combien de fois j’ai rêvé à cette performance. Nuit après nuit, je patinais, dans mes rêves, mon programme libre.

Ça m’a pris des mois à m’en remettre.


Lors de la saison 1995-1996, j’étais probablement au meilleur de ma forme. Après les Jeux olympiques de 1994, où j’avais terminé 9e, j’ai décidé de prendre une pause de la compétition. J’en avais besoin mentalement parce que la pression avait pris le dessus. J’ai pris une pause de six mois pour retourner à la base et retrouver le plaisir de patiner.

À mon retour, mes résultats étaient encourageants. J'ai fini 3e aux Internationaux du Canada, 1re aux Internationaux de France et 3e à la finale du Grand Prix ISU.

Aux Championnats canadiens, à Ottawa, j’étais 1re après le programme court. Tout allait bien.

Mon programme libre ne s’est toutefois pas passé comme je l’aurais voulu. Sur les sept triples sauts prévus à mon programme, je n’en ai atterri parfaitement qu’un seul, le triple lutz.

J’ai conclu 2e.

Seule la première patineuse obtenait une place pour les Championnats du monde. Cette année-là, ça a été Jennifer Robinson.

J’ai poursuivi ma carrière chez les professionnels. Je participais depuis quelques années déjà à la tournée Étoiles sur glace, la vie continuait, mais il m’en a fallu du temps pour digérer cette 2e place.

J’avais le sentiment d’avoir abandonné tout le monde, d’avoir abandonné tous ceux qui m'avaient soutenue et aidée au cours de mes années de patinage. D’avoir abandonné le Canada.

C’était tout un poids sur mes épaules.

Il m’a fallu du temps pour ne plus me sentir coupable, pour me pardonner. Mais tranquillement, j’ai accepté le résultat de ces Championnats canadiens, et le rêve récurrent a disparu.

Une chose qui n’a jamais disparu, par contre, c’est mon amour du patinage artistique.

L'ex-patineuse artistique patine sur une glace extérieure entourée d'arbres.

Josée Chouinard

Photo : Radio-Canada / Stephan Potopnyk

Après coup, je peux dire que c’est probablement un sentiment que beaucoup d'athlètes de haut niveau ressentent à un moment ou un autre. Mais j’ai toujours été dure envers moi-même. J’ai toujours été ma pire ennemie.

Je regardais les autres patineuses et je les trouvais toujours meilleures que moi. Je voyais seulement les qualités des autres. Jamais les miennes.

Pourtant, j’avais confiance en mes habiletés sportives. Je savais que je pouvais réussir mes sauts et, si quelqu’un me mettait au défi de faire quelque chose, il n’y avait rien pour m’arrêter.

Alors que la plupart de mes compétitrices s'imaginaient avec une médaille olympique au cou depuis leur plus jeune âge, moi, je croyais que les Jeux étaient seulement accessibles aux gens que l’on voit à la télévision. Pas à la petite fille qui a grandi à Laval.

Même si, en tant qu’athlète, on doit planifier et se fixer des objectifs pour plusieurs années à l’avance, je m’étais mis des œillères. Quand on me parlait des Olympiques, je n’y croyais pas.

C’est en 1991, l’année où j’ai gagné mes premiers Championnats canadiens, que j’ai réalisé que les Jeux étaient à ma portée. C’était peut-être un peu trop tard. Mon cerveau ne s’était pas préparé à cette possibilité. Je n’ai probablement pas cru en moi autant que j’aurais dû.

Je ne regrette absolument rien de ce que j’ai fait, de mon parcours. Ce que je retiens de la compétition, c’est davantage tout le chemin parcouru. Il y a eu des moments extraordinaires, mais ce ne sont pas nécessairement des médailles.

Ce sentiment de satisfaction, après une journée d’entraînement, où je savais que je n'aurais pas pu faire mieux, que j’avais tout donné. Ce sentiment d’être au sommet en tant qu’athlète, comme si j'étais invincible. Comme si je pouvais gravir toutes les montagnes qui se dresseraient devant moi.

Et en compétition, il y avait des moments où tout fonctionnait comme je l'avais planifié, comme je l'avais rêvé, comme je l'avais visualisé. Les résultats n'avaient plus d’importance. J’étais encore sur la glace, la musique jouait encore et la foule me donnait cette sensation d’être déjà championne.

Elle se tient debout et regarde la caméra en souriant.

Josée Chouinard

Photo : Radio-Canada / Stephan Potopnyk

Je me souviens d’un Bye bye où, dans un sketch, quelqu’un prenait sa douche et tombait. On se rendait compte ensuite que c’était moi, Josée Chouinard.

J’avais trouvé ça très drôle, parce que j’avais gagné cette année-là mes premiers Championnats canadiens. Mais pendant mon programme libre, je m’étais enfargée dans la ligne bleue.

J’avais atterri tous mes triples sauts, j’avais super bien patiné, mais j'ai trébuché dans un croisé à la dernière minute du programme. Je suis tombée et je me suis relevée pour aller faire mon triple boucle piqué quand même, et je l’ai réussi.

J’ai vraiment ri et je n’en revenais pas d’avoir fait l’objet d’un sketch de plusieurs minutes dans le Bye bye. Je ne pouvais pas être fâchée.

Ça peut paraître bizarre, mais je trouvais ça drôle.

Les hauts et les bas dans ma carrière, je les vivais devant tout le monde. Il y a peut-être des choses un peu cruelles qui ont été dites sur moi dans les médias, mais j’étais capable de prendre tout ce qui venait de l’extérieur. Je dirais même que ça me motivait.

J’ai toujours dit : « Qui aime bien châtie bien ». Et je n’étais pas la seule! Les médias étaient durs avec tout le monde, que ce soit Isabelle Brasseur ou Patrick Roy.

Ma pire critique, ça a toujours été moi.


Le patinage artistique fait toujours partie de ma vie comme entraîneuse, mais aussi, parce que c’est le sport que ma fille a choisi.

Au fil des ans, j’ai inscrit mes enfants, Fiona et Noah, à toutes sortes de sports et ma fille est tombée amoureuse du patinage sans connaître mon passé de championne canadienne. Je voulais que mes enfants fassent leur propre chemin. C’est en faisant une recherche sur la patineuse Karen Magnussen que ma fille a vu mon nom dans la liste des meilleures patineuses canadiennes. Elle m’a demandé : « C’est bien toi maman? » Elle avait 9 ans.

À partir de ce moment-là, ma fille s’est mise à me questionner. « À quel âge as-tu atterri tel saut? À combien de Jeux olympiques as-tu participé? » Mes réponses lui servaient à se fixer des objectifs et, bien sûr, supérieurs à ce que j’avais accompli.

Très tôt, j’ai décidé que je ne serais pas son entraîneuse pour le bien de notre relation mère-fille. C’était difficile pour elle de faire la différence entre la mère et la coach.

Comme mère, je l’encourage et je veux lui apporter du positif. Un entraîneur, ça doit dire la vérité, et je savais que je n’avais qu’une seule chance d’être une bonne mère pour mes enfants.

La patineuse salue la foule avec le sourire.

Josée Chouinard en 1996

Photo : Reuters / Charles Platiau

Je veux être celle qui amène Fiona manger des bagels pour se changer les idées après une journée difficile ou qui lui donne un coup de pied au derrière quand elle en a besoin. J’aimerais quelquefois la conseiller, mais je laisse son entraîneur le faire.

Je ne regrette pas ma décision.

Il reste que c’est dur d’être spectatrice. Quand je la regarde, je n’ai plus le stress de la performance, mais c'est encore plus stressant de ne rien contrôler. Si l’expression de son visage m'inquiète un peu, je ne peux rien faire. Je suis complètement impuissante et ça me ronge à l’intérieur.

Même si nous pratiquons le même sport, ma fille, ce n’est pas moi. Je la sens plus forte que je ne l'étais à l’époque et ses objectifs sont clairs. Pour Fiona, il n’y a pas de limites.

Elle a maintenant 16 ans. Et plus elle grimpe les échelons, plus on la compare avec moi et ça m’irrite un peu. Il est arrivé que des gens fassent des remarques comme : Mon Dieu que tu sautes comme ta mère. Ou : J’ai l’impression de voir ta mère sur la glace.

C’est flatteur, mais je veux qu’elle patine pour elle-même, je ne veux pas qu’elle s’ajoute la pression supplémentaire d’être la fille de Josée Chouinard et Jean-Michel Bombardier, deux patineurs artistiques. Jean-Michel a aussi été champion canadien en couple avec Michelle Menzies.

Mon fils Noah est aussi un athlète accompli. Il joue au soccer compétitif. Je l’appelle mon social butterfly, il est à l’aise au sein d’une équipe. Mais comme il ne fait pas le même sport que moi, les gens m’en parlent beaucoup moins.

Les sportifs apprennent très tôt à être acharnés. Lorsqu’un obstacle se pointe, il faut le franchir. Je vois ce trait de caractère chez mes deux enfants, mes deux fiertés.


Ma carrière ne se résume pas à ce programme de 4 minutes 10 secondes de février 1996 à Ottawa.

J’ai été triple championne canadienne, j’ai gagné les Internationaux du Canada en 1991, les Internationaux de France en 1996 en plus de décrocher d’autres podiums.

Tout au long de ma carrière chez les amateurs, j’ai toujours été parmi les 10 meilleures du monde.

Chez les professionnels, j’ai été championne canadienne cinq fois.

La patineuse prend une pose dramatique pendant son programme.

Josée Chouinard aux Championnats du monde de patinage artistique de Prague, en mars 1993

Photo : Getty Images / Anton Want/Allsport

Ma passion du patinage est toujours là, et c’est un sport que je continue de découvrir. J’ai commencé récemment à enseigner les habiletés de patinage (power skating) à de jeunes hockeyeurs et j’adore cela. Je regrette presque de ne pas m’y être mise plus tôt.

J’adore aussi travailler avec mes jeunes patineurs artistiques. Même s’ils ne deviendront pas tous champions canadiens, j’aime voir leur ambition et leur désir de se dépasser et de s’améliorer.

La satisfaction de les voir réussir un saut ou une habileté pour lequel ils ont travaillé fort est immense.

Ce mois-ci, cela fait 25 ans que j’ai pris ma retraite de la compétition en patinage artistique.

Toutes ces années plus tard, si je pouvais regarder dans les yeux la Josée de 1996, je lui dirais que même après ce programme libre difficile d’un soir de février, le soleil va continuer de se lever.

Je lui dirais surtout qu'elle est la même personne et qu’elle n’a pas changé.

Avec le recul, je sais maintenant que les échecs et les réussites ne définissent pas notre personnalité. Tout le monde vit des échecs à un moment donné. L’important c’est de comprendre comment on en est arrivés là, même si la réflexion peut être douloureuse et prendre du temps.

Lorsque l’on met le doigt sur les causes et qu’on y fait face, un nouveau chapitre de notre vie peut s’ouvrir. Je dirais même que l’on peut rebondir, comme sur un tremplin, et pourquoi pas, sauter encore plus haut!

Propos recueillis par Josie-Anne Taillon

Photo d'entête par Stephan Potopnyk