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Aleksandra Wozniak

Aleksandra Wozniak - L'envers du grand cirque du tennis

« En atteignant le 21e rang mondial, j'avais senti les attentes. La pression. Dans ma tête, il fallait que je performe à tout prix, semaine après semaine, tournoi après tournoi. Alors je me suis brûlée. Ben raide. »

Signé par Aleksandra Wozniak

Je suis sur le court central du stade IGA et je peine à retenir mes larmes.

Ce soir, la Coupe Rogers me fait une place dans son panthéon.

Je me tourne vers ma mère : elle a les yeux dans l’eau. Mon père, c’est pire. Ça me chavire.

Vous n’avez pas idée des sacrifices qu’ils ont faits au fil des années.

Mon rêve était, pour ainsi dire, impossible.

Mes parents polonais venaient d'immigrer au Canada avec ma soeur, en 1983. Ils ont dû recommencer leur vie à zéro.

Malgré ça, ils ne m'ont jamais dit : « Non. On n'a pas l'argent pour financer ton tennis. Regarde-nous : on est pauvres. On n'a pas ces moyens-là. »

Jamais ils ne m’ont dit ça. C'est fou, quand on y pense.

Mon père avait deux jobs de mécanicien à temps plein. Le jour et la nuit. Il dormait à peine 2-3 heures, car il m’entraînait aussi. Il était tellement fatigué.

Quand j’avais 10 ans, je participais à des tournois en Ontario et aux États-Unis, en Floride surtout. On dormait alors dans la petite voiture de mon père. Je l'avais surnommé Mr Bean tellement l’auto était petite. Je me rappelle que ma mère nous faisait des sandwichs polonais pour nos voyages.

Au début, ma mère fabriquait des chaussettes et gagnait un salaire misérable. Puis, elle s’est retrouvée dans une usine de puces électroniques, à travailler constamment debout.

À un moment donné, elle a dû quitter son emploi pour voyager avec moi, car mon père devait travailler.

Tout ça, pour moi.

Moi, je rêvais d’être sur le court central comme Monica Seles, mon idole, que j’avais vue au Stade du Maurier du Parc Jarry dans le temps.

Aleksandra Wozniak et ses parents lors de son intronisation au temple de la renommée de la Coupe Rogers, le 6 août 2019.

Aleksandra Wozniak et ses parents lors de son intronisation au temple de la renommée de la Coupe Rogers, le 6 août 2019.

Photo : Pascal Ratthé/Tennis Canada


Mes débuts ont été particulièrement excitants.

Imaginez : je me retrouvais dans les tournois juniors contre les meilleures, comme Azarenka, Radwanska et Wozniacki. Je me disais : « Ah! Wow! Je suis rendue à ce niveau-là! » Lentement, j’ai gravi les rangs du classement WTA.

Puis il y a eu Stanford en 2008. J’étais alors 85e au monde.

Un tournoi WTA Tier II, un gros tournoi. J’ai d’abord gagné mes trois matchs de qualification.

Aleksandra Wozniak (gauche) et Marion Bartoli avant leur match de finale à l'Université Stanford, en juillet 2008.

Aleksandra Wozniak (gauche) et la Française Marion Bartoli avant leur match de finale à l'Université Stanford, en juillet 2008.

Photo : Getty Images / Sara Wolfram

Puis, dans le tableau principal, j’ai sorti entre autres Francesca Schiavone, Samantha Stosur et Serena Williams (abandon à la 2e manche). En finale, j’ai battu Marion Bartoli.

Je venais de gagner mon premier tournoi WTA. Une première pour une joueuse du Québec.

Mon rêve se réalisait. Pourtant, c’est à peine si j’ai eu une réaction sur le terrain. Toutes les filles dans le vestiaire après me demandaient : « T’as pas sauté? »

Sur le coup, je ne réalisais pas ce qui venait de se passer. J’étais tellement concentrée, dans ma bulle. Je sentais aussi toute la fatigue. Après tout, j’avais joué huit matchs de suite, sans congé.

Je me suis alors retrouvée au 45e rang mondial. Du jamais- vu pour une joueuse québécoise.

J’avais 20 ans.


Après une victoire comme celle-là, tu en veux juste plus, plus, plus. Là, tu n’arrêtes plus. Alors je me suis entraînée encore plus fort, parce que je voulais grimper encore plus
haut dans le classement.

Résultat : les blessures se sont multipliées.

L’année suivante, en 2009, j'ai obtenu mon meilleur classement à vie. J’étais 21e joueuse mondiale. Mais j'avais aussi une déchirure à l'épaule droite. J’ai raté plusieurs mois d’activité, mais j’ai continué de pousser.

Je me disais : « C'est normal qu’un athlète en veuille autant. Et si je prends trop de temps pour récupérer, je vais perdre mon classement, les autres joueuses vont me dépasser. »

Je ne voulais pas arrêter.

Mais je me suis fait encore plus mal en 2010, sans aucun doute l’année la plus difficile de ma carrière.

J’ai eu mal à l’âme. Je m’en étais trop mis sur les épaules. En atteignant le 21e rang mondial, j’avais senti les attentes. La pression. Dans ma tête, il fallait que je performe à tout prix, semaine après semaine, tournoi après tournoi.

Alors je me suis brûlée. Ben raide.

Le tennis, c'est un sport individuel. Si tu ne files pas sur le terrain, tu n’as pas de coéquipière pour t'aider. Tout ne dépend que de toi.

Pendant cette période, il y avait aussi plus d'entraîneurs qui voulaient travailler avec moi. Certains me demandaient des plus gros bonis à la performance. Il m’arrivait alors de me dire : « OK. Tu es là pour l'argent, pas vraiment pour m'aider. »

Autour de moi, je voyais des gens qui étaient juste là quand ça allait bien. Une fois que ça n’allait plus, ils disparaissaient.

Quand tu es jeune fille, tu ne comprends pas ça. Tu ne l’as jamais vécu.


Puis j’ai dû faire face aux commentaires, aux critiques. Je me demandais : « Mais pourquoi on me critique alors que je viens d'accomplir tellement de choses? »

Les médias sociaux venaient alors d’apparaître. Quand je perdais un match, on m’envoyait des messages. Je recevais même des textos sur mon cellulaire sans savoir qui m’écrivait.

Après une défaite en Hongrie, on m’a traitée de tous les noms. Puis on m’a écrit : « J’espère que tes parents vont mourir. »

Alors tu bloques tout. Tu ne veux pas lire ça après un match. Déjà que tu es triste : tu viens de perdre.

Les fans t'approchent et te disent : « Ah, c’est ça. Tu es pourrie. » Parce que tu perds des matchs, tu n’es plus bonne.

C'était tellement des attaques gratuites.

Je n’en parlais pas à mes parents. Je ne voulais pas qu'ils sachent ce que je recevais. Je ne voulais pas leur faire de peine.

Ce n'était pas drôle pour la jeune fille que j’étais. C'était ma passion, le tennis. Je ne savais pas que toutes ces choses-là venaient avec le package.

J’ai dû me recentrer, revenir à la base. Je me suis dit : « Je ne vais pas commencer à me mettre de la pression, puis à vouloir trop en faire, à me condamner à performer coûte que coûte. »

C’est impossible. Mon corps. La récupération. On ne peut même pas récupérer. Tu joues un tournoi une semaine, puis il faut que tu enchaînes avec un autre tournoi la semaine suivante. Prenez Nick Kyrgios cet été. Il a gagné à Washington puis, tout de suite après, à Montréal, il était vidé. Il s’est fait sortir dès son premier match.

Il fallait que je trouve un équilibre à nouveau.

Encore une fois, j’ai eu le soutien de mes parents. Ils auraient bien aimé que je récupère davantage. Mais je ne l’ai pas fait, et j’en ai payé le prix.


Aleksandra Wozniak s'apprête à frapper une balle envoyée par la Polonaise Agnieszka Radwanska, à Dubaï en 2012.

Aleksandra Wozniak s'apprête à frapper une balle envoyée par la Polonaise Agnieszka Radwanska, à Dubaï en 2012.

Photo : AFP/Getty Images / Karim Sahib

Trois fois pendant ma carrière, j’ai dû recommencer à zéro à cause de blessures. Chaque fois, j’ai dû travailler d’abord pour revenir en forme, et surtout pour grimper de nouveau au classement.

La dernière fois, en 2014, on m’a opérée à l’épaule droite. L’épaule qui m’avait causé toutes sortes de problèmes. L’épaule avec laquelle je fais mon service. On m’a posé trois vis, on m’a limé la clavicule. J’ai aussi reçu plusieurs injections pour que ma clavicule glisse mieux. Pour mieux servir.

Encore une fois, je devais me remettre à la tâche. Une tâche colossale.

J’ai dû apprendre une nouvelle technique de service. Comme s'il fallait que je réapprenne à jouer au tennis.

C’est simple : après la chirurgie, j’avais l’impression d’avoir une autre épaule.

Je suis restée un an loin des terrains de tennis.

À mon retour au jeu, j’étais incapable de performer régulièrement, toutes les semaines. Mentalement, c’est ce qui était le plus frustrant. J’étais incapable de me faire justice.

Un jour, je servais bien. Le lendemain, ça pouvait être tout le contraire. Et je ne pouvais rien y faire. Pourtant, je faisais le même échauffement, les mêmes exercices.

C’était comme si mon épaule n’avait pas de force. Probablement pas assez de temps pour récupérer le lendemain d’un match.

Mon service n’est plus jamais revenu comme avant.


On s’entend : c'est plus dur de revenir sur le circuit professionnel quand tu as été blessée longtemps. Si tu ne joues pas, tu ne peux pas défendre les points que tu as amassés l’année d’avant. Résultat : tu recules au classement. Et pas à peu près.

J’ai donc dû retourner jouer dans les petits tournois ITF pour refaire ma place. Parfois, mon classement était si bas que je devais même me qualifier pour ces tournois.

C'est comme si je recommençais ma carrière professionnelle, comme si j'avais 19 ans de nouveau.

Sauf que j’en avais 27.

Mais je n'avais pas le choix. C'était comme ça.

Bien sûr, dans ces tournois de moindre envergure, on est loin des grosses compétitions, de la grosse machine du tennis.

Des fois, je n'avais aucune joueuse avec qui m'entraîner, m'échauffer avant un match. Je pouvais bien faire mon échauffement avec les élastiques, mais je n'avais pas de joueuse avec qui frapper des balles.

Parfois aussi, il manquait de terrains d'échauffement. Alors tu arrives sur le court pour ton match « à froid ». Et Dieu sait qu’avec mon épaule, il me fallait beaucoup d’échauffement.

C’était vraiment pénible.

Dans ces tournois, il n'y a pas d'arbitre pour les matchs de qualification. Tu ramasses tes propres balles. Tu t'assures surtout que ta rivale ne triche pas. Tu dois garder le score en tête. Ton stress est vraiment différent.

J'avais fait ça au début de ma carrière professionnelle. Et je refaisais la même chose en fin de carrière. C’était devenu lourd.

Le pire, c’est quand il n'y a pas de cordeur pour tes raquettes. Parfois, c’est simplement parce qu’il se présente en retard. Tu joues ton match et tu stresses.

Une fois, ma raquette n'est pas arrivée à temps. Il faisait tellement chaud. La tension du fond de ma raquette diminuait, diminuait. J'ai dû adapter mon jeu. Ma nouvelle raquette est finalement arrivée à la fin du match.

Quant à l’ambiance, disons qu’on était loin du US Open. Il n’y avait personne dans les gradins. C’était comme disputer un match de pratique.

Avec le temps, la solitude commençait à me peser. Me retrouver au milieu de nulle part, seule dans ma chambre d’hôtel, à ne pas voir ma famille pendant des semaines, ça venait me chercher.

Et ça peut paraître étonnant, mais les tournois ITF coûtent plus cher à disputer. Comme ces tournois ne rapportent pas beaucoup de points au classement, il faut en jouer plus. Ça devient donc un cercle vicieux, une spirale qui coûte cher.

Les bourses, évidemment, n’ont rien pour écrire à sa mère. Gagner le premier tour des qualifications? Ça vous vaut un chèque de 100 $, auquel il faut enlever les 40 $ de frais d’inscription. Et puis il y a les taxes.

Je me rappelle d’un de mes derniers tournois ITF, à 25 000 $ (en bourse totale). Ça m’avait coûté, je crois, 4000 $ US pour la semaine. J’avais gagné 100 $. C’était vraiment pas drôle.


Aleksandra Wozniak retourne un service lors du US Open, en août 2013.

Aleksandra Wozniak retourne un service lors du US Open, en août 2013.

Photo : AFP/Getty Images / Stan Honda

Le tennis, ça coûte vraiment cher. Quand les gens voient mes gains de 2 millions $ en carrière, ils font : « Oh! »

Mais il ne faut pas oublier les taxes que j’ai payées dans chaque pays où j’ai joué. Après, il y a l'impôt versé au Canada.

Puis il y a les dépenses.

Juste pour moi, c’était 130 000 $ par année. On ne parle même pas d'un entraîneur, d’un physiothérapeute ou d’un préparateur physique, dont je devais payer le salaire et les dépenses, c’est-à-dire l'hébergement, les repas et les billets d’avion. Les entraîneurs demandent aussi des bonis de performance. C'est pour ça que, parfois, certaines filles changent d'entraîneur. Ils deviennent plus gourmands. Tu dois aussi payer ton agent.

Bref, l'argent part vite.

Un moment donné, j’ai eu 400 000 $ de dépenses pour une année. J'avais un entraîneur pour le tennis, un entraîneur fitness, des partenaires d'entraînement. Et ici et là, des académies, des écoles de tennis.

Mais j’ai eu de l’aide. Tennis Canada m’a soutenue. On envoyait des entraîneurs en tournoi pour m’épauler, moi et les autres Canadiennes. Parfois, j’avais un entraîneur pour moi seule.

J'ai été aussi chanceuse d’avoir des commanditaires, des partenaires durant ma carrière pour m’aider à défrayer tous ces coûts.


Reste qu’à la fin, je perdais l’argent que j’avais économisé. Mais je continuais, parce que je voyais mon classement remonter.

Je voulais revenir dans le top 100.

J’ai gagné à Gatineau et en Oklahoma en 2017. Puis, à la fin juin 2018, quelques semaines avant la Coupe Rogers : une autre blessure.

Je courais vers une balle au Parc Jarry et mon genou a lâché. Déchirure partielle d’un tendon. Je savais qu’il allait céder un jour, ce qui voudrait dire une autre chirurgie.

C’était trop.

J’en ai pleuré. J'étais tellement déçue, tellement triste. Tout le monde me demandait : « Quand est-ce que tu reviens? »

J'ai commencé très tôt à jouer au tennis, à l'âge de trois ans. Et le tennis est rendu encore plus physique qu’il ne l'était. Les filles se blessent tôt. On en voit maintenant qui subissent une chirurgie au poignet à 18 ans.

C’était l’accumulation. J’aurais dû écouter mon corps. Ce serait bien aussi s’il n’y avait pas 10 mois de compétition sur 12 au tennis. Les joueuses dureraient plus longtemps.

J’ai bien mûri ma décision en famille, en Pologne, avec ma grand-mère de 94 ans.

Le 19 décembre dernier, j’ai donc annoncé ma retraite à l’âge de 31 ans.


Aleksandra Wozniak effectue un service pendant un match.

Aleksandra Wozniak pendant un tournoi en Grande-Bretagne en 2014

Photo : Getty Images / Tom Dulat

Aujourd’hui, je fais plein de choses. Je m’investis dans différentes fondations et événements. Je donne des conférences.

J’ai participé à une tournée dans les écoles primaires du Québec pour promouvoir le tennis et une vie active.

Je suis directrice marketing pour une compagnie québécoise de vêtements thérapeutiques.

Je fais aussi ma certification d'entraîneur avec Tennis Canada cette année. Puis je suis consultante de tennis auprès d’une joueuse de Toronto, Jada Bui, qui fait ses débuts chez les pros.

Je veux que Jada sache qu’il ne faut pas s’oublier, qu’elle doit se rappeler constamment pourquoi elle joue au tennis.

Il y a beaucoup de distractions, de choses qui se passent autour. J’ai appris de mes expériences, de mes erreurs.

Les gens t’approchent précisément parce que tu t'es rendue là, à ce niveau. Ils n’étaient pas là au début. Puis ils commencent à te donner des idées. Par exemple : « Tu devrais aller dans une académie. » Pourtant, tu as réussi sans cette académie-là. Sans cet entraîneur-là.

Il y en a beaucoup qui commettent cette erreur-là et qui constatent que ça ne marche pas.

Je suis moi-même allée dans les académies, puis j'ai essayé quelques trucs. Mais je voyais que ça n’allait pas. Je retournais alors à ma base, mon père.

Mon père a toujours été là à m’entraîner. On a pris quelques pauses. La relation père-fille, ce n’est pas toujours évident. C’est ton père, puis c'est ton coach. Tu reviens à la maison, tu le vois plus comme coach. Il ne dormait pas beaucoup. Il faisait des sacrifices. Il voulait tout faire pour bien performer.

Ces sacrifices-là, ce n'était pas facile. C'était lourd pour tout le monde dans ma famille.

Des fois, tu te demandes : « Est-ce que ça valait la peine? » Je me dis que oui. Mes parents sont heureux pour moi maintenant, même s’ils ont trimé dur.

Aujourd’hui, j’ai trouvé mon bonheur. C’est d’être présente auprès des autres. Je suis vraiment heureuse de sentir que je fais une petite différence, quelle qu'elle soit. C'est ça qui vient me combler.

Ça ne m’empêche pas de regarder le US Open, bien installée dans le salon avec mon chien Daisy.

Je vous l’avoue franchement : ça me manque encore.

J’aimerai toujours le tennis.

Aleksandra Wozniak et son père, Antoni, se serrent la main.

Aleksandra Wozniak et son père, Antoni

Photo : Pascal Ratthé/Tennis Canada

Propos recueillis par Diane Sauvé