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Hénoc Muamba regarde la caméra, les mais sur les hanches.

Ma longue route du Congo jusqu'à Montréal

Hénoc Muamba ne compte plus les déménagements depuis l'arrivée de ses parents à Montréal en provenance de Kinshasa, au début des années 90, quand il avait 5 ans. Mais ces changements, qu'il trouvait si difficiles à vivre à l'adolescence, l'ont préparé à ce qu'allait être sa vie d'athlète professionnel.

Signé par Hénoc Muamba

J’y songeais depuis plusieurs semaines, mais il y a quelques jours, j’ai décidé de le faire. Après un entraînement des Alouettes, je suis monté dans ma voiture et comme j’avais un peu de temps, j’y suis allé.

J’ai conduit jusqu’à Montréal-Nord, sur l’avenue Plaza, je me suis stationné et, pour la première fois depuis des années, j'ai regardé la maison où j’ai grandi. Ça m’a fait tout drôle. Bizarrement, elle me paraissait plus petite que dans mes souvenirs.

C’est dans cette petite et modeste maison que mes parents, Louise et Germain, mes deux frères - Cauchy et Kelvin - et moi, fraîchement débarqués du Congo, nous nous sommes installés, au début des années 90. J’avais 5 ans.

Revoir cette maison m’a fait réaliser tout le chemin parcouru depuis, m’a fait voir à quel point on a grandi.

J’avais là, sous mes yeux, le quartier de mon enfance avec, pas loin, l’École Saint-Rémi, près du boulevard Pie-IX, et l’École De La Fraternité de la rue Drapeau... C’était cool. Enfin, assis dans mon auto, ce l’était. Ça ne l’a pas toujours été.

Immigrer est difficile. Ce l’est pour un enfant, qui doit oublier tout ce qu’il connaît et repartir à zéro. Mais ce l’est encore davantage pour un adulte. Ceux qui prennent ce genre de décision doivent d’abord avoir une grande confiance en eux-mêmes parce que tu ne sais pas ce qui va arriver une fois rendu à l’autre bout de la route.

C’est vraiment un choix déchirant : tu déracines ta famille, tu pars du lieu où tu as grandi, là où tes proches et ta culture se trouvent, pour emmener tes enfants là-bas, dans un pays que tu ne connais pas, simplement parce que tu as confiance que la vie y sera meilleure. C'est un immense pas vers l’inconnu.

J’ai toujours applaudi le courage dont mes parents ont fait preuve en décidant de quitter Kinshasa pour Montréal en raison de l’instabilité politique. C’est pour ça que je dis toujours que pour trouver mes héros, je n’ai jamais eu à chercher plus loin que la maison familiale. Ils étaient tout près de moi. C’était mon père et ma mère.

Le jeune Hénoc Muamba pose à côté d'un arbre de Noël.

Hénoc Muamba à l'École De La Fraternité, à Montréal-Nord

Photo : Courtoisie Hénoc Muamba


Je ne compte plus le nombre de fois que nous avons déménagé depuis que nous avons quitté cette maison.

Pourtant, mes parents auraient très bien pu rester à Montréal. Après quelque temps, nous y étions à l'aise. Nous y avions de la famille et - autre raison pour laquelle ils avaient choisi le Canada comme terre d’adoption - nous vivions en français, notre première langue.

Au lieu de se contenter de cela, ils se sont dit qu’ils voulaient plus pour leurs trois fils (je suis le deuxième de trois garçons). Même s’ils étaient bien implantés ici, ils n’ont pas pensé qu’à eux. Ils voulaient entre autres que leurs enfants parlent plusieurs langues. Ils tenaient à ce que nous parlions anglais.

Déjà que j’avais fait deux écoles primaires, si mes parents m’avaient demandé à ce moment-là si je voulais déménager et changer une autre fois, j’aurais refusé. Mais leur décision était prise : après ma cinquième année du primaire, nous sommes déménagés en Ontario.

Changer d’école aussi souvent est difficile psychologiquement. Je me souviens qu’en arrivant à la Metropolitain Andrei Catholic School à Mississauga, je me disais que je voulais rester dans mon coin et ne parler à personne parce que, de toute façon, j’allais sûrement changer d’école encore bientôt. Que m’impliquer, dans mes cours et dans le sport, ou me faire des amis, ne servait à rien.

Cette école offrait un programme d’immersion anglaise. Mais après la première année, le programme a fermé. Comme mes frères et moi n’étions pas encore assez bons en anglais, il était impensable que nous y demeurions puisqu'on allait dorénavant n’y enseigner que dans cette langue. Nous n’avions pas le choix de suivre le programme d’immersion dans une autre école. Ce que nous avons donc fait l’année suivante.

En sortant de la maison, nous prenions alors la direction opposée pour se rendre, cette fois, à la St. Philip School. Mes frères et moi y avons fait nos septième et huitième années. Puis, en neuvième, nous sommes partis pour la Father Michael Goetz Secondary School pour y faire notre secondaire.

Après ma 11e année, alors qu’il ne me restait qu’un an avant l’université, mes parents ont encore décidé de déménager. Notre nouvelle demeure allait être située à deux petites minutes de marche de notre nouvelle école. Cette fois, c’était trop. Mon grand frère et moi avons refusé. On aura beau être rendus à des kilomètres de notre école actuelle, c’est quand même là que nous allions finir notre secondaire. Après avoir négocié avec nos parents, la décision était prise.

Hénoc Muamba marche dans un couloir du stade olympique.

Hénoc Muamba, secondeur des Alouettes de Montréal

Photo : Radio-Canada / Alain Decarie


Changer de maison et d’école aussi souvent, vivre déracinement après déracinement peut venir à peser lourd au plan psychologique pour un jeune.

Heureusement, au fil des déménagements et des changements d’école, j’ai rencontré des gens extraordinaires sur mon chemin.

Je reviens donc à cette période, au tout début de ma première année en Ontario, ma sixième année du primaire, où je me disais que de me faire des amis ne me servirait à rien puisque, de toute façon, nous allions assurément déménager à nouveau.

Est alors apparue dans ma vie une personne qui allait tout changer : la professeure et entraîneuse des équipes de basketball et de volleyball de l’école, Mme Evans. C’est elle qui est venue me chercher, m’accrocher.

« Hénoc, la saison de basketball va commencer bientôt, veux-tu te joindre à l’équipe? » Je l’aimais beaucoup, je ne voulais pas la décevoir. Alors, j’acceptais.

Plus tard dans l’année, elle revenait à la charge : « Hénoc, ce sera bientôt le début de la saison de volleyball, tu veux te joindre à nous? » Je disais encore oui. Si Mme Evans n'avait pas autant insisté, je serais resté seul dans mon coin.

Une fois au secondaire, bien que Mme Evans n’y était plus, j’ai continué à jouer au basket. Ma première saison a d’ailleurs été magique puisque nous n’avons pas perdu de match. Mais avant le congé d’été, celui qui allait être mon entraîneur de basketball l’année suivante m’a approché. « Hénoc, tu voudrais jouer au football aussi l’an prochain? »

Coach Gary Waterman entraînait aussi l’équipe de foot de l’école.

Je ne connaissais absolument rien au foot, ni les positions ni les règles. Je n’y comprenais rien non plus. Mais M. Waterman a insisté, et une fois l’école recommencée, j’ai tenté ma chance.

Comme j’avais des aptitudes athlétiques – mon père était un très bon athlète à ses années au Congo, alors je crois bien qu’il a transmis ces gènes à ses fils – coach Waterman m’a mis au poste de porteur de ballon et m’a expliqué ma tâche de manière très simple.

« Le gars qui est devant toi [le quart] va se tourner et te donner le ballon, m’a-t-il expliqué. Tu vois la ligne là-bas? Si tu l’atteins, ton équipe fera des points. » J’ai dit : « OK alors, c’est facile. »

« Il y a juste un problème. Tous ces gars-là, a-t-il dit en pointant la défense, vont essayer de t’en empêcher. »

C’est comme ça que j’ai appris le football. J’ai eu du succès, mais je ne vous cacherai pas que ce succès était basé sur la peur : celle de me faire frapper. Je détestais le contact.

C’est quand même drôle qu’aujourd’hui, en tant que secondeur, ce contact, ce soit moi qui l’initie.

Malgré ces succès, je n’adorais pas le football. Le basket restait mon premier amour.


Avant ma dernière année au secondaire, coach Waterman nous a annoncé qu’il avait une promotion et qu’il quittait l’école pour devenir entraîneur de l’équipe de football de l’Université St. Francis Xavier, à Antigonish, en Nouvelle-Écosse.

Avant de partir, il est venu me voir. « Hénoc, continue de t’améliorer, m’a-t-il dit. Quand tu auras fini ton année, je reviendrai te chercher. »

Je l’ai trouvé bien gentil, mais je n’aimais pas encore assez le football pour penser que je jouerais à ce sport à l’université. Je préférerais assurément le basket. Une fois l’année terminée, j’ai reçu des offres, tant pour le basket que pour le foot, de la part de plusieurs universités. St. Francis Xavier, McMaster, Laurier, Bishop’s…

La décision n’était pas facile à prendre. Mais parmi mes critères de sélection, il y avait celui-ci : le confort. Je devais choisir l’endroit où je me sentirais bien, où je me sentirais à ma place, en terrain de connaissance.

Comme mes parents avaient choisi Montréal lorsque, des années auparavant, ils avaient quitté Kinshasa.

C’est un conseil que je donne encore aujourd’hui aux jeunes lorsque je donne des conférences dans les écoles : si tu dois quitter le domicile familial pour étudier, assure-toi de choisir un endroit où tu te sentiras à l'aise. Sinon, à la première période difficile, tu voudras rentrer à la maison.

Or, parmi les options qui étaient devant moi, une seule m’assurait de me sentir chez moi : l’Université St. Francis Xavier. Parce que mon frère aîné s’y trouvait déjà, parce qu’il s’y était fait un groupe d’amis dans l’équipe de football, et bien sûr parce que coach Waterman était là.

C’était ce qui, pour moi, se rapprochait le plus de la maison. J’y ai passé les quatre années suivantes de ma vie.


En anglais, on dit : embrace change. Je traduirais cela par : accueille le changement.

Le changement, quel qu’il soit, n’est pas facile à vivre. Mais je crois fermement que dans la vie, on ne s’améliore pas si l’on n’accueille pas le changement à bras ouverts. Pour grandir, il faut accepter le changement et apprendre à s'adapter.

J’ai tellement vécu de changements durant ma jeunesse qu’il ne me fait plus peur. Déménager et changer d’école aussi souvent était loin d’être facile, mais ça m’a forcé à m’adapter, à grandir. C’est un phénomène que j’ai vécu en bas âge et qui, tout le reste de ma vie, m’a aidé dans mon parcours. Je suis maintenant capable de m’adapter à chaque nouvel endroit où je me retrouve sans pour autant perdre mon identité, ma culture ou mes valeurs.

Les années qui ont suivi ne m’ont d’ailleurs pas épargné. J’ai d’abord été repêché par les Blue Bombers de Winnipeg, où j’ai passé trois saisons. Puis j’ai joué avec les Colts d’Indianapolis, et ensuite avec les Alouettes avant de me joindre aux Cowboys de Dallas pendant quelques mois. J’ai ensuite joué durant deux saisons avec les Roughriders de la Saskatchewan, à Regina, avant de revenir à Montréal le printemps dernier.

Avant chaque nouvelle destination, sans exception, je fais la même prière : j’espère faire la rencontre de quelqu’un qui me ressemble intérieurement, qui a la même mentalité et qui me permettra de grandir avec lui.

À Winnipeg, je me suis lié d’amitié avec un autre secondeur, Marcellus Bowman. En Indiana, où je vivais un grand changement – pays différent, mentalité différente, football différent – j’ai fait la rencontre de l’ailier rapproché Dwayne Allen, qui joue aujourd’hui pour les Patriots avec Tom Brady. À Indianapolis, nous avons partagé une maison ensemble. Je me suis aussi fait de bons amis à Dallas et en Saskatchewan.

Lentement, la dynamique change. Avant, je cherchais quelqu’un de plus expérimenté que moi, de qui je pourrais m’inspirer, c'est-à-dire quelqu’un qui me prendrait sous son aile. Mais depuis quelques années, c’est souvent moi qui suis le plus vieux, le vétéran. Alors je tente davantage d’être celui qui donne l’exemple.

Oui, au fil de tous ces déplacements, j’ai vu plusieurs gars qui avaient de la difficulté à vivre le changement. J’ai bien vite réalisé que tous ces bouleversements vécus durant ma jeunesse, bien que difficiles à vivre à répétition, m’avaient préparé à mon avenir, à ma destinée.

Hénoc Muamba s'apprête à plaquer un adversaire des Blue Bombers de Winnipeg.

Le secondeur des Alouettes Hénoc Muamba

Photo : Alouettes de Montréal / Dominick Gravel


Encore aujourd’hui, lorsque mes parents parlent au téléphone à leurs proches, qu’ils soient en Afrique ou ailleurs en Amérique du Nord, ils utilisent un dialecte africain que je comprends, mais que je ne maîtrise pas complètement. Ce n’est pas parce qu’ils ont quitté l’Afrique il y a des années qu’ils ont tout oublié de leur passé.

On peut bien déménager, partir loin, au bout du compte, l’endroit où tu es né reste toujours dans ton coeur, dans ton sang. La culture, la nourriture, la musique, la langue restent une partie importante de ce que nous sommes, le reste de ma famille et moi.

Mes parents sont déjà retournés au Congo, mais pas moi. Avec ma femme Jessica, dont les parents sont nés au Ghana, nous comptons bien y aller d’ici quelques années avec notre fille, Thea, née il y a un peu plus de six mois.


Le sujet de l’immigration fait la une depuis quelque temps, ici comme ailleurs sur la planète. Les différences de religion, de cultures, de couleurs de peau soulèvent les passions. Un certain discours de fermeture fait surface.

Ce que ça suscite chez moi? Beaucoup d’émotion. Un peu de colère, oui, mais aussi de la tristesse pour ces gens qui n’arrivent pas à voir le bénéfice que peut tirer un pays du fait d’accueillir des gens venus d’ailleurs.

C’est un sujet vraiment important et dont on doit parler pour que les choses s’améliorent. Moi, je l’ai vécu. À mon arrivée au Canada, pour moi, Montréal, c’était l’étranger. J’ai toujours été bien accueilli, et j’ai toujours trouvé des gens qui m’ont aidé à me sentir chez moi.

Depuis mes années dans notre demeure de l’avenue Plaza, la vie n’a été que changements de maisons, de quartiers, d’écoles, d’amis, de villes, de mentalités, de coéquipiers. Des bouleversements que j'accueille maintenant avec enthousiame, avec ouverture. Pour ça, je remercie mes parents qui, bien avant moi, ont su accueillir le changement. Encore plus, ils l’ont provoqué.

Sans eux, sans tout cela, je ne serais assurément pas celui que je suis aujourd’hui.

Hénoc Muamba, dans la pénombre, regarde la caméra.

Hénoc Muamba, des Alouettes de Montréal

Photo : Radio-Canada / Alain Decarie

Propos recueillis par François Foisy