•  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
Vasek Pospisil

Ma lutte, ma passion

« J'ai décidé de me battre pour l'équité. Pour que plus de joueurs puissent bien gagner leur vie. »

Signé par Vasek  Pospisil

Un jeudi soir de l’été 2013, à la Coupe Rogers, sur le court Banque Nationale. La foule est électrique. À la balle de match, mon rival Tomas Berdych termine l’échange en envoyant la balle à l'extérieur.

C’est le délire. J’exulte.

Ça y est. Pour la première fois de ma vie, je bats un joueur du top 10 mondial. Pour la première fois de ma vie, j’accède aux quarts de finale d’un tournoi Masters 1000. Puis, j'atteins les demi-finales. Un moment de grâce. J’y repense et j’ai des frissons.

Jamais je n'ai connu plus grande sensation sur un terrain de tennis. Meilleure qu'à Wimbledon, où j’ai gagné en double et où j’ai atteint les quarts de finale en simple. Meilleure qu'en Coupe Davis. C'est indescriptible.

Et cette connexion magique avec le public de Montréal. « Jamais je n'ai vécu quoi que ce soit qui s'en approche. »

À cet instant précis, je me suis dit : « Tu as réalisé ton rêve. Le rêve que tu caresses depuis l’âge de 5 ans. Tu es parmi les meilleurs du monde. »

J’en ai pleuré sur le court.

J’ai trimé dur pour arriver jusque-là, et mes parents aussi. Ils étaient débarqués au Canada, sans argent, en provenance de la République tchèque.

Je me rappelle avoir vécu à cinq dans un appartement à une chambre à coucher, avec mes parents, mes deux frères et nos deux chiens à Vancouver.

J’ai fait l’école à la maison à partir de 11 ans pour pouvoir m’entraîner davantage.

Plus tard, mon père a dû quitter son emploi pour devenir mon entraîneur parce que nous n’avions pas les moyens d’en payer un.

Lui et moi avons donc sillonné l’Amérique en voiture, allant de tournoi en tournoi avec un budget dérisoire. On dormait parfois dans l’auto, dans des aires de repos. Il arrivait même à mon père de se priver de manger en prétextant ne pas avoir faim.

Il m’a entraîné jusqu’à l’âge de 20 ans.

Tout comme moi, il est un passionné. Le tennis, c’est ma vie.

Et vous seriez surpris. Il y a tellement de joueurs du circuit, peut-être la moitié d’entre eux, qui ont une histoire semblable à la mienne, loin du jet-set et remplie d’adversité.

Vasek Pospisil célèbre sa victoire face au Tchèque Tomas Berdych à la Coupe Rogers, à Montréal, en 2013.

Vasek Pospisil célèbre sa victoire face au Tchèque Tomas Berdych à la Coupe Rogers, à Montréal, en 2013.

Photo : The Canadian Press / Graham Hughes


Vous viendrez peut-être cette semaine, à la Coupe Rogers, voir à l’oeuvre les 50 meilleurs joueurs du monde. C'est la crème du tennis, la grosse affaire, quoi.

Mais vous n’avez pas idée de l’injustice qui se passe en coulisses de l’ATP. Ça aussi, ça me passionne.

L'ATP, c’est l’Association of Tennis Professionals, l’association des professionnels du tennis.

Ce qui devrait être un partenariat entre les joueurs et les tournois ne l’est pas du tout.

Vous croyez, de l’extérieur, que c’est une démocratie. Mais c’est une illusion.

Nous, les joueurs, n’avons aucun pouvoir. On nous donne l’argent que l’on veut bien nous donner, point final.

Résultat : il n’y a environ que les 100 meilleurs joueurs qui parviennent à vivre convenablement du tennis. Ce n’est pas normal pour un sport aussi planétaire que le nôtre. Un sport qui engendre des milliards de dollars en revenus.

Devant ce constat, j’ai décidé de me battre pour l’équité, pour que plus de joueurs puissent bien gagner leur vie.

Le salaire moyen pour un joueur classé entre les 51e et 100e rangs mondiaux, en 2018, était de 583 235 $ US avant les impôts et avant les dépenses.

Et voyager, à coups de semaines entières, coûte une fortune. Imaginez si, en plus, pour être compétitif, vous décidez d’emmener avec vous votre entraîneur et votre physiothérapeute, dont vous devez aussi payer toutes les dépenses.

À titre comparatif, le 100e salaire de la Ligue nationale de hockey est d’environ 6 millions de dollars américains. Et le joueur de hockey n’a à payer aucune dépense. C’est son équipe qui paie tout : avions, hôtels, repas...

Ce n’est pas l’écart entre les salaires qui m’indigne. C’est le manque d’équité. Nous, les joueurs, sommes le produit sur le terrain et on profite de nous.

Vous savez peut-être que la LNH et la NBA partagent 50 % de leurs revenus avec leurs joueurs. C’est 54 % pour le baseball majeur, et 47 % pour la NFL.

Selon les chiffres des Internationaux des États-Unis en 2018, seulement 14 % des revenus sont allés aux joueurs de tennis. En passant, 14 %, c’est 7 % pour les hommes et 7 % pour les femmes.

Quand tu vois ça, tu te dis tout de suite : « Ça n’a aucun bon sens. C’est fou! »


C’est lors d’une réunion obligatoire de l’ATP, il y a quelques années, que tout a changé pour moi. C’est là que j’ai décidé de me battre.

Ce jour-là, on nous a d’abord servi des chiffres hors contexte. Assez pour croire que l’on sous-estime l’intelligence des joueurs.

On nous vantait l’augmentation des bourses offertes aux joueurs. C'était fantastique, mais le partage des revenus des tournois, lui, était resté le même.

Et combien d’argent font les tournois? Personne ne veut montrer ses chiffres. Seul Flushing Meadows a l’obligation de publier son rapport d’impôts. C’est la seule façon de voir ses revenus, qui ne sont pas vérifiés d’ailleurs.

Ils font tout pour nous garder dans le brouillard. Il n'y a pas de transparence pour les grands chelems, les Masters.

J’ai commencé à poser des questions pendant cette réunion. On sentait la grogne chez les joueurs. J’ai osé suggérer qu’on boycotte, qu’on fasse la grève. Après la rencontre, le président de l’ATP et un avocat ont voulu me faire peur en me disant que je ne pouvais pas légalement utiliser ce mot.

Quand j’ai vu la peur sur leur visage rougi et à quel point ils étaient nerveux, j’ai compris. Il fallait faire quelque chose.

Je siège maintenant au Conseil des joueurs de l’ATP.

Vasek Pospisil juste avant d'envoyer la balle contre Félix Auger-Aliassime à Wimbledon, en juillet 2019

Vasek Pospisil juste avant d'envoyer la balle contre Félix Auger-Aliassime à Wimbledon, en juillet 2019.

Photo : AFP/Getty Images / GLYN KIRK


Vous allez me dire que les bourses des grands chelems sont impressionnantes. Vous avez raison. Il s'agit de près de trois millions pour le gagnant de Wimbledon cette année. J’ai touché 57 000 $ US au premier tour.

Sauf qu’il n’y a que quatre tournois majeurs dans l’année. Et encore faut-il s’y qualifier.

À Montréal aussi, c’est le summum : les 50 meilleurs joueurs du monde y sont. On parle ici des gros tournois. Derrière, le portrait est beaucoup moins rose.

Par exemple, le 150e joueur mondial, qui perd au premier tour d’un tournoi de type Challenger – comme à Gatineau et à Granby ces dernières semaines – se retrouve avec un chèque de 500 $. Essayez d’arriver avec ça.

Selon mes recherches, le salaire moyen des joueurs classés entre les 101e et 150e rangs mondiaux se chiffre à 270 000 $ US, avant les dépenses.

Si le 150e joueur parvient à mettre 50 000 $ US dans ses poches à la fin de l’année – ce dont je doute fort – c’est merveilleux.

Les dépenses sont considérables et comprennent des voyages en avion pour environ 30 semaines, avec ou sans l’entraîneur et le physiothérapeute.

Le 100e joueur mondial voyage normalement avec un entraîneur de 20 à 25 semaines par année. Mais oubliez le physio et le préparateur physique.

Le 150e au classement, lui, n’aura probablement son entraîneur que 10 semaines par année. La solution de certains, c’est de partager les services d’un entraîneur avec un autre joueur.

En résumé : plus tu gagnes, plus tu peux investir dans ton jeu. Plus tu perds, moins tu peux le faire. C'est un joli cercle vicieux. Ça ne devrait pas être si difficile.

Quand j’étais 30e au monde, je voyageais avec un entraîneur 30 semaines par année, et avec un physio, 25 semaines. Dès que je suis sorti du groupe des 50 premiers, mon physiothérapeute n’était plus souvent avec moi. Je n'avais pas le choix. Sinon, je n’arrivais pas.

Je suis chanceux. J’ai eu une bonne carrière. C’est grâce à mes économies si, aujourd’hui, je peux réinvestir dans mon jeu avec un entraîneur et un physio. Je reviens d’une opération au dos et de huit mois d’inactivité. Je ne veux pas me blesser à nouveau. Je n’ai pas vraiment le choix.

Mais je l’avoue : je perds de l’argent depuis quelques années.

Si soudainement, les 300 meilleurs joueurs pouvaient vivre du tennis, imaginez le nombre de familles qui s’y mettraient. Le sport ne ferait que grandir. Et tout le monde y gagnerait.


Le gros problème dans tout ça, c’est que nous avons les mains liées. C’est la structure de l’ATP qui fait défaut. Les avocats de l’ATP représentent à la fois les joueurs et les tournois. Le monopole est total.

Les règles de l’ATP ont été écrites il y a 46 ans de manière à ce que nous ne puissions rien changer.

Chaque fois qu’un changement majeur est au programme, il faut que le conseil d’administration (formé de trois joueurs et de trois représentants des tournois) obtienne un vote très majoritaire (2 sur 3 de chaque côté). Comment peut-on y arriver avec des objectifs aussi divergents?

L’ATP n’a aucun intérêt à changer quoi que ce soit. Les affaires sont trop bonnes.

Vasek Pospisil frappe la balle du revers lors d'un match contre Rafael Nadal.

Vasek Pospisil frappe la balle du revers lors d'un match contre Rafael Nadal.

Photo : Getty Images / Alex Pantling


Ça ressemble à un cul-de-sac, tout ça.

La clé? Former un syndicat. Ce serait la seule façon d’obtenir une forme de levier, une chance de négocier. Mais encore là, on nous dit que nous ne pouvons pas parce que nous sommes des travailleurs autonomes.

Pourtant, il n’existe aucun autre circuit de tennis que l’ATP. Chaque année, nous devons signer des ententes qui nous obligent à respecter leurs règles. Par exemple, si tu ne joues pas les Masters, tu es pénalisé. Selon moi, il est clair que nous sommes des employés.

Heureusement, je ne suis pas seul dans cette croisade : il y a aussi Novak Djokovic.

Même s’il a d’autres chats à fouetter. Il est le 1er joueur mondial. Il a des records à battre et des grands chelems à gagner. Pourtant, il assiste à toutes les réunions et discute de tous les sujets. Ça dure souvent six ou sept heures.

J’ai beaucoup de respect pour Novak. Ce ne sont pas tous les gars au sommet qui font ce qu’il fait. C’est une chose de parler, c’en est une autre d’agir.

Malgré les apparences d’un combat de type « David contre Goliath », je n’ai pas renoncé. Je crois en notre cause. Je vais trouver une solution. Après mes journées d’entraînement pendant ma convalescence, je travaillais jusqu’à tard le soir pour y arriver.

Je ne suis pas payé pour faire ça, mais j’en ai trop fait pour reculer.


À travers tout ça, je reste avant tout un joueur de tennis. Et pour ça aussi, je vais me battre. Mon but : remonter au 25e rang mondial. C'est un gros programme, mais j’y crois, même à 29 ans. Et même si je frôle la 200e place.

Je ne sais pas où tout cela va me mener, mais je suis tellement content d’être de retour sur un court. J’ai passé cinq mois sans frapper de balle. En entendant toutes ces histoires de joueurs qui ne sont plus les mêmes après des chirurgies... J’étais inquiet.

Je n’irais pas jusqu’à dire que je me sens mieux que jamais. Mais, malgré un ennui à un poignet, ça va.

Je me sens tellement bien à la Coupe Rogers. Tellement de souvenirs me reviennent à l’esprit.

Le simple fait de fouler le court Banque Nationale à l’entraînement ces derniers jours me donne de l’énergie, des sensations positives. C’est ici, il y a six ans, que ma carrière a pris son envol. Juste d'y penser, j’en suis ému.

Vous l’ai-je déjà dit? Je suis un passionné. Le tennis, c’est ma vie.

Vasek Pospisil s'apprête à faire un service aux Internationaux d'Australie.

Vasek Pospisil s'apprête à faire un service aux Internationaux d'Australie.

Photo : Getty Images / Ryan Pierse

Propos recueillis par Diane Sauvé