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Annie Guglia regarde la caméra.

Annie Guglia - Ma meilleure amie, ma plus grande inspiration

« J'étais au Japon quand j'ai constaté qu'elle m'avait envoyé un message. Je l'ai ouvert, j'étais contente d'avoir de ses nouvelles. Ç'a été un choc. Ma meilleure amie m'annonçait qu'elle était atteinte d'un cancer de la glande thyroïde. Un cancer. À 29 ans. »

Signé par Annie Guglia

En skateboard, il existe cette tradition : quand tu deviens un skater professionnel, tu as une planche à ton nom.

Il y a deux ans, j’ai appris que ma meilleure amie, Éloïse Théoret, souffrait d’un cancer de la glande thyroïde. Alors, j’ai travaillé avec une compagnie québécoise pour qu’elle ait, elle aussi, une planche à son nom.

Je trouvais que c’était un beau symbole. Elle se bat depuis un an et demi et elle le fait de façon impressionnante. Elle n’est pas une pro-skateuse, même si à une certaine époque, elle aurait certainement pu l'être, mais elle m’inspire d’autant plus par sa force. Elle me pousse tous les jours à me dépasser.

Pour moi, elle est une pro de la vie.


J’étais au Japon quand elle m’a annoncé la mauvaise nouvelle.

Je voyageais avec des athlètes canadiens dans le cadre d’un projet qui nous permettait de voir où seront situées les installations olympiques des Jeux de Tokyo et de découvrir la culture du pays.

Ce jour-là, nous avions du temps libre pour visiter un petit marché très connu au Japon. C’était magnifique, rempli de fleurs et de pièces d’artisanat de toutes sortes.

J’étais au milieu du marché quand j’ai constaté qu’elle m’avait envoyé un message. Je l’ai ouvert, j’étais contente d’avoir de ses nouvelles. Ç’a été un choc. Ma meilleure amie m’annonçait qu’elle était atteinte d’un cancer de la glande thyroïde. Un cancer. À 29 ans.

Je suis allée me réfugier dans une ruelle et je me suis juste effondrée par terre. Je me suis mise à pleurer.

Je suis restée là. Combien de temps? Je ne sais pas. Mais à un certain moment, Eleanor Harvey, une athlète en escrime qui était du voyage, est passée par là et elle m’a vue. J’ai simplement senti quelqu’un me serrer dans ses bras. Sur le coup, je ne savais pas qui c’était, mais ça m’a fait du bien.

Je n’avais pas envie d’en parler.

Je me demandais comment c’était possible. Qu’est-ce que je pouvais faire? C’est le genre de nouvelle qui te coupe le souffle.

Je lui ai acheté une petite pierre de guérison, justement dans ce marché-là. C’est ce que j’ai trouvé de mieux à faire sur le coup.


L'image d'une planche à roulette réfléchit dans les lunettes d'Annie Guglia.

Annie Guglia

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Je ne lui ai pas répondu tout de suite. J’avais besoin d’encaisser la nouvelle avant. Mon premier réflexe a été de lui demander plus de détails. Qu’est-ce que ça veut dire exactement?

On sait tous ce qu’est le cancer, mais quand c’est concret, c’est différent. C’est un mot qui fait peur. Et on sait aussi que certains sont pires que d’autres.

J’ai fait mes recherches : « O.K., le cancer de la glande thyroïde, ça se guérit quand même bien. »

Mais finalement, pour elle, c’est plus compliqué. Le cancer a touché ses ganglions et est plus difficile à chasser. En l’opérant, les médecins ont probablement touché l’une de ses cordes vocales, alors sa voix est maintenant modifiée.

Elle aurait besoin de subir une autre opération, mais il y aurait alors des risques que, cette fois, elle perde entièrement la voix. Et elle ne veut pas que ça arrive.

Elle se bat maintenant avec des méthodes naturelles. Elle s’est tellement renseignée sur toutes les possibilités et sur tout ce qui peut l’aider à traverser cette épreuve. C’est impressionnant de voir tout ce qu’elle fait. Je lui disais justement qu’elle pourrait écrire un livre.


Annie Guglia transport sa planche.

Annie Guglia

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Élo et moi, nous nous sommes rencontrées en 2006. Il y avait un skatepark sur le chemin de la Côte-de-Liesse, près de l’autoroute 40, à Montréal, et j’y allais souvent. À un moment donné, j’ai remarqué une jeune fille qui était vraiment bonne.

J’ai pensé : « Wow, c’est rare une fille de mon âge qui fait du skate! »

Je suis allée me présenter. C’est comme ça que notre amitié est née.

On a fait du skateboard ensemble tout l’été et elle est rapidement devenue ma meilleure amie. On était au secondaire à l’époque. On se rejoignait dans le métro et on passait la journée au skatepark.

C’est elle qui m’a présenté les filles d’un regroupement de skate, à Montréal, dont elle faisait partie. Ce groupe est rapidement devenu comme ma deuxième famille. On s’appelait les Skirtboarders.

Élo et moi avions seulement un an de différence et nous étions les deux « petites jeunes » de la bande. J’avais 16 ans et celles qui étaient à l’origine des Skirtboarders avaient plutôt autour de 26-27 ans.

Nous passions beaucoup de temps ensemble à faire des voyages pour promouvoir le skateboard au féminin et nous nous sommes vraiment rapprochées. C’était super d’avoir quelqu’un de mon âge avec qui partager ces moments spéciaux.

Je me souviens que nous avons fait une tournée au Mexique et je n’étais même pas majeure. Les filles ont dû venir rencontrer mes parents pour qu’ils signent une autorisation me permettant de voyager avec elles. Nous avons aussi fait plusieurs voyages aux États-Unis et même un en Europe.

Nous étions une vingtaine et notre objectif était de démontrer que des filles qui faisaient du skateboard, ça existait. Il n’y en avait pas tellement à cette époque-là. Parfois, on se présentait en masse à une compétition sans catégorie féminine, simplement pour en créer une.

Quand j’ai commencé, à 11 ans, monter sur un skate n’était pas aussi bien vu que ce l’est maintenant. Le sport était pratiqué majoritairement par des gars, et même pour eux, c’était marginal. Je pensais que j’étais la seule fille au monde à en faire parce que je n’en voyais pas vraiment d’autres.

C’est un peu comme ça qu’Élo et moi sommes devenues très proches : grâce à notre passion commune. Il y a quelque chose de spécial avec les skaters : nous avons tous un petit quelque chose en commun. Quand je voyage, peu importe où dans le monde, je sais que si je me sens perdue, je peux me rendre à un skatepark et j’y trouverai des gens comme moi.

On se comprend parce que nous passons tellement d’heures sur les modules, à faire et à refaire des trucs pour les réussir.

Nous avons souvent un état d’esprit semblable. C’est la culture du skate.

Annie Guglia descent une rampe sur sa planche devant le stade olympique de Montréal.

Annie Guglia

Photo : Ariane Bergeron


Élo a toujours été une personne aventureuse. En plus du skateboard, elle fait de l’escalade. Elle a aussi déjà traversé le Canada pour se rendre dans l’Ouest et vivre dans sa camionnette.

Ce qui m’impressionne, c’est que même si elle vit une épreuve difficile en ce moment, elle a gardé cet esprit d’aventure.

C’est sûr qu’elle ne peut pas faire tout ce qu’elle voudrait parce qu’elle doit prendre plus de temps pour se reposer, mais elle vient encore souvent aux événements de skateboard que j’organise pour les filles à Montréal. Même si elle sait que, parfois, ça peut lui prendre plusieurs jours pour s’en remettre.

Il y a quelques semaines, elle est même partie en voyage d’escalade dans les Adirondacks avec d’autres personnes qui, comme elle, se battent contre le cancer. C’est incroyable de la voir aller.


Ce qui est particulier dans notre sport, c’est l’aspect communautaire. Élo a participé à plusieurs événements de skateboard avec moi, elle est donc connue même à l’extérieur du pays. Alors, quand je me rends à des compétitions, les gens prennent toujours des nouvelles d’elle.

Elle les impressionne eux aussi par la façon dont elle gère tout ce qu'il lui arrive.

Je me fais souvent dire : « Comment elle va? C’est vraiment inspirant ce qu’elle publie sur les réseaux sociaux! »

Elle fait beaucoup de recherche pour adopter un mode de vie qui va l’aider dans son combat. Je vous le dis, elle pourrait écrire un livre tellement elle s’est renseignée! Mais ce qui est spécial, c’est qu’elle partage ses recherches avec son entourage pour essayer d’aider le plus de gens possible.

Par exemple, ça peut sembler banal, mais je suis embêtée par une blessure à une cheville depuis plusieurs semaines déjà et, parfois, j’ai des problèmes avec l’enflure. J’en ai souvent parlé à Élo, juste comme ça, quand on se voyait. Et elle a pris le temps de trouver comment je pouvais améliorer mon alimentation pour aider à éviter que ça arrive.

De voir qu’elle prend du temps pour les autres tandis qu’elle livre le combat d’une vie, ça donne le goût de faire pareil.

Alors même si je n’ai pas énormément de temps libre avec l’entraînement, la physio, les compétitions, les tournages, mon emploi, et j’en passe, je trouve le moyen d’essayer de redonner.

Plusieurs fois dans l’été, j’organise des soirées pour initier les filles de tous âges au skateboard. Ce sont des événements sans prétention durant lesquelles elles peuvent se retrouver entre elles et essayer des choses.


Elle regarde la caméra en tenant sa planche sous son bras.

Annie Guglia

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Financièrement, ce n’est pas facile quand tu es malade et que tu n’as pas d’assurances. C’est le cas d’Élo. Elle ne peut pas travailler et doit subir des traitements. Au début, elle ne voulait pas demander d’aide. C’est toujours difficile de le faire pour soi-même. C’est pourquoi j’ai décidé d’utiliser mon énergie pour l’aider.

La première chose que j’ai faite, c’est de créer une campagne GoFundMe. Les gens ont été super généreux. Ç’a aidé pour quelques mois, mais j’ai vite voulu trouver une autre idée.

Je voulais faire quelque chose de spécial pour elle. Oui, l’aider financièrement, mais je voulais aussi que ce soit symbolique. C’est à ce moment-là que j’ai été approchée par Pic bois skateboards, une entreprise québécoise, qui me proposait qu’on créé une planche spécialement pour Élo.

Un skate à son nom, comme les pros!

L’idée m’a tout de suite emballée. Quelle belle proposition! Tous les profits des planches vendues seraient remis à Élo.

Le résultat est magnifique. C’est l’une de nos bonnes amies qui a fait le dessin. Elle s’est inspirée d’une photo d’Élo assise sur le toit de sa camionnette, celle dans laquelle elle a parcouru le Canada. On trouvait que ça la représentait bien. Tout ça s’est fait sans qu’elle le sache.

Une fois que tout a été prêt, nous avons décidé de lui faire une surprise. J’ai choisi l’un de mes événements de skateboard au féminin pour dévoiler la planche.

Le plus beau dans l’histoire, c’est qu’avant même qu’Élo sache qu’elle avait un skateboard à son nom, toutes les planches avaient été vendues. Je n’en revenais pas… Mais en même temps, c’est tellement représentatif de la communauté du skateboard.

La surprise a fonctionné. Quand elle a vu les planches, Élo a fondu en larmes. C’était magique.

Les semaines avant l’événement avaient été dures pour elle. Alors, la voir exploser d’émotions, c’était beau.

Éloïse Théoret exprime sa joie en recevant sa planche, tandis qu'Annie Guglia sourit.

Éloïse Théoret (droite) reçoit en cadeau une planche, sous le regard d'Annie Guglia (gauche).

Photo : LoveSkateMag


On se sent parfois invincible, mais quand quelque chose d’aussi violent que le cancer s’attaque à quelqu’un de notre entourage, ça fait réfléchir. Encore plus quand c’est quelqu’un du même âge que soi, actif et en pleine forme. Ça fait peur de voir une vie basculer aussi rapidement. Moi, ça m’a fait beaucoup réfléchir sur la chance que j’ai d’être en santé.

J’ai réalisé qu’il ne faut rien tenir pour acquis parce qu’on ne sait jamais ce qui peut nous tomber dessus. Regardez Max Parrot. Il fait de la planche à neige partout dans le monde. Il a gagné des dizaines de médailles. Il est allé deux fois aux Jeux olympiques. Et ça lui est arrivé à lui, il y a quelques mois.

Même dans une forme olympienne, il n’était pas à l’abri du cancer. Quand on y pense, ça fait peur.

Comprenez-moi bien : ça ne me freine pas. Au contraire, ça me donne envie de faire encore plus pour profiter au maximum de chaque instant.

Ça m’a donné encore plus de motivation et de détermination pour réaliser mes rêves. Entre autres : me qualifier pour les Jeux de Tokyo l’été prochain.

Quand il a été annoncé que le sport était ajouté au programme olympique, je me demandais si c’était une occasion pour moi. Est-ce que je devais essayer?

En fait, pourquoi pas?

Je suis en santé. J’ai l’énergie pour le faire. Même si je suis « vieille » dans le monde du sport, je suis encore jeune. C’est le moment ou jamais. Si je n’essaie pas, c’est que je me bloque moi-même.

D’apprendre le cancer de mon amie, ça m’a donné une poussée dans le dos. Elle ne peut pas faire tout ce qu’elle veut en ce moment parce que la bataille contre la maladie lui prend beaucoup d’énergie. Mais moi, je peux.

Je peux le faire pour elle.

Il faut que j’en profite au maximum.


Élo,

Je sais qu’on se parle souvent, mais je voulais seulement te dire encore une fois à quel point tu m’inspires. Tu m’as fait réaliser que la façon avec laquelle on gère ce qui nous arrive dans la vie dépend vraiment de la façon dont on décide de le prendre.

Il y a beaucoup de gens qui se battent et gèrent leurs problèmes personnellement, c’est déjà impressionnant. Mais toi, tu utilises ce que tu vis pour aider les autres. Tu es devenue l’une des personnes les plus empathiques que je connaisse.

Quand on te parle, on a vraiment l’impression d’être écouté. On a l’impression que tu as vraiment envie de nous aider à résoudre nos petits problèmes, même si toi, tu en as un gros sur les bras.

C’est ce que me donne tant l’envie de t’aider dans ton combat.

Merci de m’inspirer à être une meilleure personne. Pour toi, je vais moi aussi livrer ma petite bataille jusqu’au bout et essayer d’atteindre mon prochain objectif : me qualifier pour les Jeux olympiques.

À l’attaque!

Propos recueillis par Alexandra Piché