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La judoka Ana Laura Portuondo Isasi, sur un tatami, regarde la caméra.

Ana Laura Portuondo Isasi - L’injustice qui a gâché ma carrière

« J'avais tout mis de côté pour le judo. Je n'avais qu'un ou deux cours à l'école, j'avais peu d'amis à l'extérieur de l'équipe. Je n'avais pas le temps. Je mettais tout en œuvre pour réaliser mon rêve de participer aux Jeux olympiques. Et l'on venait de me l'enlever. »

Signé par Ana Laura Portuondo Isasi

« Un espoir olympique en judo suspendu pour dopage »

C’est ce qu’affichaient les grands titres au lendemain du verdict du Centre canadien d'éthique dans le sport.

À 19 ans, un an avant les Jeux olympiques de Rio, j’ai été suspendue deux ans pour avoir été déclarée positive au salbutamol, la substance contenue dans la pompe qui m’avait été prescrite pour traiter mon asthme.

Trois ans plus tard, en 2017, le cycliste professionnel Chris Froome a vécu la même situation. Il n’a eu aucune sanction.

J’ai pleuré quand on me l’a annoncé. De joie, de peine, de rage.


Je ne pense pas pouvoir effacer de ma mémoire le moment où mon cauchemar a commencé.

C’était le 4 juin 2015. Je m’entraînais comme d’habitude sur les tatamis du Centre national, à Montréal, quand Nicolas Gill m’a demandé de passer à son bureau après la séance.

Il avait l’air sérieux. Il y avait quelque chose d’étrange dans son ton de voix. Je me sentais bizarre. J’avais le sentiment que ça n’allait pas.

Je me suis assise. Quand il a ouvert la bouche, c’est comme s’il m’avait jeté un verre d’eau en plein visage.

– Ana Laura, tu as échoué à un test antidopage.

Quoi? Que venait-il de me dire? Échouer à un test antidopage... Comment était-ce possible?

– Nicolas, de quoi tu parles? Explique-moi.

– Tu as testé positive au salbutamol.

– Mon médicament…?

Et c’est à ce moment-là que mon monde s’est écroulé.


L’échantillon d’urine responsable de mon malheur datait du 17 mai 2015, le jour où j’avais gagné les Championnats canadiens de judo. Ils avaient lieu à Saint-Jean-sur-Richelieu cette année-là. Ça n’a jamais été une compétition que j’aimais particulièrement faire, mais les membres de l’équipe nationale étaient obligés d’y participer. Et c’était une occasion de disputer plus de combats, alors pourquoi pas?

Il y avait peu d’enjeux. Ce tournoi n’allait en rien influencer mon classement mondial ou mes chances d’aller aux Jeux olympiques.

Avant la finale, j’ai pris ma pompe, exactement comme je l’avais toujours fait avant d’entrer sur un tatami. J'ai réçu le diagnostic quand j'étais jeune. Mon médecin m’a dit que c’était important que je prenne ma pompe avant de faire un effort intense, sinon ma respiration est troublée et je peux faire une crise.

Je me battais contre Mina Coulombe, ma partenaire d’entraînement et l’une de mes meilleures amies d’enfance. Ça n’a pas été un duel très excitant. Nous nous connaissons tellement que la question était surtout de savoir laquelle de nous deux allait faire une erreur en premier.

Après la remise des médailles, j’ai fait pipi dans un pot pour un contrôle antidopage. C'était tout ce qu'il y avait de plus normal, la routine.


Ana Laura Portuondo Isasi est assise sur un tatami.

Ana Laura Portuondo Isasi

Photo : Radio-Canada / Catherine Lefebvre

En rentrant chez moi après avoir parlé avec Nicolas, j’étais confuse. J’ai toujours pris ma pompe pour l’asthme de la même façon. Et des tests antidopage, j’en ai subi des tonnes durant ma carrière. J’en passais un presque après chacune de mes compétitions. Il n’était pas rare, non plus, que quelqu’un débarque à l’improviste à l’entraînement pour nous tester.

Je n’ai jamais eu de problème avec ça.

Dans le rapport, il était écrit que le taux de salbutamol permis dans l’urine d’un athlète est de 1000 nanogrammes par millilitre (ng/ml), mais la marge d’erreur permettait en 2015 jusqu’à 1200 ng/ml.

Mon échantillon était à 1300 ng/ml. Mais je ne comprenais pas pourquoi, parce que je n’avais rien changé à ma routine.

Il fallait que je le prouve, mais j’étais désemparée. Je ne savais pas vers qui me tourner. J’étais étudiante et je n’avais pas de connaissances en droit. Je ne savais pas quoi faire.

J’ai commencé à faire des démarches toute seule. Je suis allée voir le médecin qui m’a prescrit ma pompe de Ventolin, celle que je devais prendre avant l’effort. Je me suis aussi rendue à l’Hôpital Charles-Lemoyne, sur la Rive-Sud, où l'on m'avait diagnostiqué cette maladie pour la première fois.

J’ai demandé à avoir accès aux archives pour recueillir les papiers qui expliquaient que je souffrais de problèmes respiratoires. Mais après, j’étais sans ressources. Il me fallait un avocat, c’était certain. Un toxicologue aussi, un spécialiste du risque chimique et des effets nocifs sur la santé.

Et l’aide est venue de l’endroit où je m’y attendais le moins. C’est Judo Québec qui m’a aidée à trouver un avocat et un toxicologue. Je ne sais pas ce que j’aurais fait sans eux.


La première chose que l’avocat m’a demandé de faire, c’est de signer une déclaration qui admettait que j’avais violé le règlement du code antidopage.

Non.

C’est ce que j’ai d’abord répondu. Je n’avais rien fait de mal, je n’allais pas mentir en avouant quelque chose dont je n’étais pas coupable.

On m’a finalement expliqué que si je signais cette déclaration, ma sanction allait être appliquée de façon rétroactive. Si l'on m’infligeait une suspension, elle commencerait à partir du 17 mai 2015 et non depuis la date à laquelle la décision allait être rendue après l’audience où j’allais pouvoir me défendre.

Le temps était un facteur important, car les Jeux olympiques étaient dans un peu plus d’un an. Si j’étais acquittée ou si ma suspension n’était que de quelques mois, j’avais encore une chance de réaliser mon rêve.

J’ai donc signé cette déclaration, à contrecœur. Je ne connais rien au droit. Mais pour moi, ça n’avait aucun sens parce que je savais que je n’avais rien fait de mal.


J’ai longtemps eu de la difficulté à accepter que la situation m’affecte autant. En même temps, le judo était tout pour moi. Je me levais, je pensais au judo. Je me couchais, je pensais au judo.

J’avais tout mis de côté pour le judo. Je n’avais qu’un ou deux cours à l’école, j’avais peu d’amis à l’extérieur de l’équipe. Je n’avais pas le temps. Je mettais tout en œuvre pour réaliser mon rêve de participer aux Jeux olympiques. Et l'on venait de me l’enlever.

Ça m’a brisé le cœur pour mes parents aussi. Ils ont investi beaucoup en la judoka que j’étais. Ils voulaient tellement que je puisse atteindre mes objectifs qu’ils se sont privés pour m’aider financièrement.

Nous n’avons jamais été une famille très riche, mais ils donnaient tout pour que ma sœur et moi, tout comme mon frère qui jouait au hockey, puissions nous épanouir dans notre vie d’athlète de haut niveau.


Elles se tiennent par le judogi.

Ana Laura Portuondo Isasi (droite) contre la Sud-Coréenne Kim Min-jeong aux mondiaux de Budapest, en septembre 2017.

Photo : Getty Images / AFP

Les Jeux olympiques, c’était mon rêve. Pas seulement d’y participer. Je voulais être la première Canadienne à être championne olympique en judo. C’est ce que j’ai dit à mon père quand j’avais 9 ans, le jour où j’ai rencontré Nicolas Gill pour la première fois.

Il était venu se présenter pendant l’un de mes cours de judo au club de Verdun. À cette époque de ma vie, je ne savais même pas c’était quoi, un athlète olympique.

J’ai vu toute l’admiration dans les yeux des jeunes qui le regardaient et c’est là que j’ai eu le déclic. Il était tellement inspirant. Je voulais que des jeunes me regardent un jour avec la même lueur dans leurs yeux.

J’étais impressionnée.

En rentrant à la maison, j’ai dit à mon père : « Je ne veux pas faire comme lui, je veux être encore meilleure. Je veux être la première Canadienne à remporter l’or aux Jeux olympiques. »

Et pendant des années, j’ai pensé juste à ça. Ma vie ne tournait qu’autour du judo.

En 2015, j’étais à un an de participer aux Jeux olympiques. J’étais sur la bonne voie. J’étais dans la meilleure forme de ma vie. Mon classement était bon. Je me disais que c’était peut-être ma chance.


L’audience de ma cause devant le Centre canadien pour l’éthique dans le sport (CCES) a duré deux jours.

Je n’ai pas très bien dormi durant les mois précédents. Je me disais que tout ça n’était qu’un cauchemar et que j’allais me réveiller. Mais quand j’ouvrais les yeux le matin, c’était ma réalité. Encore.

On m’avait dit de rester silencieuse durant l’audience et de seulement répondre quand on me posait une question. Je ne regrette rien, sauf de ne pas avoir parlé davantage. Il y a plein de moments où j’aurais voulu commenter, expliquer, mais on m’avait dit de ne pas le faire.

J’avais tellement envie de pleurer, mais je me retenais. J’aurais dû rester moi-même au lieu d’essayer d’être de glace.

Malgré tout, je me disais que tout allait être correct parce que mon papa m’a toujours dit : « Si tu dis la vérité, tout va bien se passer. »

J’ai dit la vérité. Mais, cette fois, ça ne s’est pas bien passé.


Plusieurs mois se sont écoulés avant que je connaisse mon sort. Je ne dormais pas bien. Parfois, je tremblais. C’était comme si ma vie avait été mise en suspens pendant une période indéterminée. Combien de temps cela va-t-il durer?

Ça n’a pas juste nui à ma carrière sportive, ç’a bousculé toutes les sphères de ma vie. J’ai coulé tous mes cours cette session-là. Évidemment, je n’avais pas la tête à l’école.

J’ai été retirée du programme sport-études et on m’a enlevé mon brevet d’athlète, celui qui me permettait d’avoir un salaire pour subvenir à mes besoins.

Les athlètes se préparent pendant des années à ce qui va arriver quand leur carrière va se terminer. À 19 ans, je n’étais pas prête à ça. La transition a été brutale.

J’ai tout perdu.

Ana Laura Portuondo Isasi

Ana Laura Portuondo Isasi

Photo : Radio-Canada / Catherine Lefebvre


La décision a été rendue en mars 2016. Personne ne m’a appelée pour me l’annoncer. Il a fallu que j’aille sur le portail du CCES pour trouver l’avis. C’était un long texte. J’étais dans le métro quand j’ai finalement trouvé LE paragraphe. Je revenais d’un cours au Cégep Maisonneuve.

J’étais suspendue pendant deux ans pour dopage.

Je ne suis finalement pas allée à la maison ce soir-là. J’ai filé à Boucherville, le club auquel j’ai été affiliée pendant mes années au sport-études, pour voir mon ancien entraîneur Fayçal Bousbiat.

J’étais en larmes.

Je me souviens qu’il ne savait pas quoi me dire. Il me disait que c’était une mauvaise passe, que j’allais revenir en force. Mais j’étais inconsolable. Je ne comprenais pas pourquoi la vérité ne l’avait pas emporté.

Je ne sais pas pourquoi c’est lui que je suis allée voir en premier, mais il a toujours été là pour moi. C’est quelqu’un en qui j’ai confiance et qui m’a aidée dans tous les aspects de ma vie.


« Ana Laura Portuondo Isasi » et « dopage » : jamais je n’aurais imaginé lire ces deux mots dans la même phrase.

Quand c’est sorti dans les médias, je visitais de la famille à Cuba. J’étais suspendue, alors mes parents m’ont suggéré d’aller me changer les idées sous la chaleur et, surtout, loin de tout ça. Je savais que la nouvelle sortirait publiquement, mais je ne pense pas qu’on puisse se préparer à lire ça.

C’est sorti le jour de ma fête. Je venais d’arriver sur l’île qui devait me changer les idées, mais je n’arrivais pas à penser à autre chose.

Je comprends que les médias n’avaient pas le choix de donner l’information au public, mais mon histoire n’était pas expliquée dans les articles. Il n’y avait pas les détails, que la décision.

Tout ce que j’avais en tête, c’était que mon nom était ruiné à jamais. Dans l’opinion publique, je n’étais plus Ana Laura, la judoka internationale. Je ne serai jamais Ana Laura, l’athlète olympique. J’étais Ana Laura, l’athlète qui a été suspendue pour dopage.

Qu’est-ce que les gens vont dire? Ils vont penser que je me suis dopée pour améliorer mes performances, mais c’était mon médicament.

Le mot dopage, c’est définitif. C’est tellement mal vu. On ne veut jamais l’entendre. C’est celui qu’on évite à tout prix.

« Un espoir olympique suspendu pour dopage » : c’est ce qui reste dans la tête des gens. C’est horrible. Et moi, ça tournait dans ma tête. Ana Laura – dopage, Ana Laura – dopage.

Comment ces mots pouvaient-ils être associés?

Ana Laura Portuondo Isasi (en blanc) a le dessus sur la Hongroise Evelin Salankai aux mondiaux de Budapest, en septembre 2017.

Ana Laura Portuondo Isasi (en blanc) a le dessus sur la Hongroise Evelin Salankai aux mondiaux de Budapest, en septembre 2017.

Photo : Associated Press / Tamas Kovacs


À mon retour au Québec, je ne sortais pas beaucoup. J’allais à l’école et au jiu-jitsu. Je n’avais plus le droit de m’entraîner en judo ou dans un centre national. Le jiu-jitsu, c’est ce qui m’a sauvée. Ça m’a permis de garder la forme, mais surtout, de me défouler et de me changer les idées.

Rencontrer des gens faisait partie de mon cauchemar. J’avais peur de voir quelqu’un que je ne connaissais pas dans la rue et qu’il me lance : « Hé, tu n’es pas la fille qui s’est dopée? »

J’avais tellement peur de ça que je m’empêchais de sortir. Heureusement, ça ne m’est jamais arrivé.

Je trouvais difficile de me faire poser la question par des connaissances, par contre. La première réaction des gens, et c’est normal, c’était de me demander : « Tu t’es dopée? »

Quand je racontais les événements, ils comprenaient et étaient unanimement désolés de la situation. Mais même si je comprenais leur première réaction, chaque fois, c’était difficile.

Au début, j’évitais à tout prix ce qui pouvait me faire penser au judo. Si je croisais quelqu’un du milieu, je prenais la route inverse en souhaitant que la personne ne m’ait pas vue. Je ne voulais pas les croiser. Je ne voulais pas en parler.

Si quelqu’un mentionnait les mots judo ou Olympiques, je m’en allais. Je n’arrivais pas à en entendre parler. Ça me faisait trop mal.

Pourtant, ç’a été ma vie pendant tellement d’années.

Cet été-là, je n’ai presque pas regardé les Jeux olympiques. J’ai arrêté de suivre l’actualité sportive. C’était trop difficile.


Ce qui m’a vraiment affectée, c’est quand j’ai su que mon histoire avait aussi un impact sur ma petite sœur Adriana. Étant elle aussi une judoka de haut niveau, elle a continué à s’entraîner au Centre national. Mais les gens lui posaient des questions.

« Est-ce que ta sœur s’est dopée pour vrai? » « Pour combien de temps est-elle suspendue? »

Et ça l’affectait.

À un moment donné, j’ai décidé qu’il fallait que j’intervienne. Je me suis rendue au Centre national et j’ai demandé à prendre la parole après l’entraînement. J’ai raconté tous les événements que j’avais vécus et j’ai demandé à tout le monde d’arrêter de poser des questions à ma petite sœur.

Je ne sais pas encore pourquoi, mais ils m’ont applaudie. Ç’a été un petit moment de réconfort. J’avais tellement eu de difficulté à rallier le courage nécessaire pour me rendre sur place et pour affronter tout le monde.

J’ai reçu du soutien de quelques personnes. Mon amie Sarah Mazouz, qui se battait aussi chez les moins de 78 kg, a créé un mot-clic pour m’appuyer : #IstandWithAnaLaura

Il y a eu beaucoup de publications sur les réseaux sociaux. Des judokas mettaient des photos d’eux avec moi en utilisant le mot-clic. Ça m’a fait chaud au cœur. Ça m’a aussi permis de réaliser que je ne faisais pas la bonne chose en me cachant.

Ceux qui me connaissent vraiment n’ont jamais eu de doutes. Ils savent que j’ai toujours été une athlète intègre, que j’ai dit la vérité.

Quand je suis partie de l’audience, je me sentais comme si j’étais la méchante dans l’histoire, quelqu’un de qui l’on doit s’éloigner. Ils m’ont fait sentir comme ça. Mais dans ma tête, je ne comprenais pas pourquoi.

Ç’a pris du temps avant que je réussisse à penser différemment, mais je me suis dit que l’opinion des gens n’était pas si importante. Celle de mes proches était la seule qui comptait. J’ai fini par réussir à me lever le matin avec la tête bien haute parce que je n’avais rien fait de mal.

Ana Laura Portuondo Isasi

Ana Laura Portuondo Isasi

Photo : Radio-Canada / Catherine Lefebvre


L’été dernier, lorsque je commençais à digérer tout ça, j’ai reçu l’appel d’un journaliste de La Presse. Quand j’ai vu le numéro, je me suis dit : « Bon, pourquoi il m’appelle? Je ne veux pas replonger là-dedans. »

Il voulait savoir si j’avais entendu parler de l’histoire du cycliste Chris Froome.

Non, je n’avais aucune idée de quoi il parlait. Comme je vous disais, j’avais complètement arrêté de suivre l’actualité sportive, c’était trop dur.

C’est là qu’il m’a annoncé que Froome, qui avait lui aussi été déclaré positif au salbutamol, avait été complètement blanchi.

Les pensées se sont bousculées dans ma tête. J’étais dans l’appartement avec mon copain et je suis sortie sur le balcon. Il sait comment cette histoire m’a affectée et je ne voulais pas qu’il m’entende en parler.

J’ai pleuré. Je ne savais pas si c’était de joie, car finalement, ils ont reconnu que ce n’était pas mal. Ou de rage : "Pourquoi ça m’est arrivé à moi?"

Je me suis d’abord dit que c’était injuste. Mais ensuite, j’ai aussi ressenti de la joie. J’étais contente pour lui. Je ne souhaite à personne de se retrouver dans la situation que j’ai vécue.

Chris Froome avait une équipe pour le soutenir. Il avait de l’argent pour se battre, pour démontrer que le salbutamol par voie inhalée n’avait aucun impact sur les performances, pour défendre le fait que c’est un médicament sous ordonnance.

Je pense que si j’avais eu une aussi grosse machine que celle de l’équipe Sky autour de moi, j’aurais pu m’en sortir, comme lui. Même si c’est trop peu, trop tard, je suis contente qu’il s’en soit sorti indemne et qu’il ait pu prouver ce qu’il a prouvé. Ça va peut-être éviter que des histoires d’horreur comme la mienne se reproduisent.


Il y a un moment pendant mon audience qui m’a particulièrement marquée. Christiane Ayotte, la directrice du laboratoire de contrôle du dopage de l'INRS-Institut Armand-Frappier, où ont été analysés mes échantillons, a dit : « Le salbutamol par voie inhalée n’a aucun impact sur les performances. »

Juste de l’écrire, ça me donne des frissons. Je me souviens qu’à ce moment précis, j’étais certaine que j’étais sauvée. Je me disais : « Ça y est, elle vient de le dire. Elle vient de dire que ça n’améliore pas les performances, alors pourquoi on est ici? »

Dans ma tête, je sautais de joie. J’étais certaine que mon sort était scellé pour le mieux. Mais non, ce n’est pas ainsi que ça s’est terminé.

Il y a des athlètes qui se dopent volontairement et qui inventent des histoires pour réduire leur suspension ou s’en sortir.

On m’a souvent reproché de ne pas avoir pu expliquer la raison pour laquelle le test que j’ai subi est sorti positif, le 17 mai 2015. Si j’avais inventé une histoire disant que j’avais eu une crise d’asthme et que j’avais pris une plus grande dose de ma pompe, j’aurais probablement été acquittée.

Ce n’est pas ce que j’ai dit parce que ce n’est pas ce qui est arrivé. J’ai préféré dire la vérité, encore et encore. C’est comme ça que j’ai été élevée.


Il y a une chose que je m’étais promise dès le début de ma suspension : « Ana Laura, tu vas revenir. Tu n’arrêteras pas le judo maintenant, ce serait leur prouver qu’ils ont raison, que tu mérites d’être punie. »

Et je l’ai fait. Le 17 mai 2017, deux ans après le jour où j’ai fait ce pipi dévastateur, je suis revenue au Centre national.

J’avais peur de ce que les gens allaient dire, de l’accueil qu’on allait me réserver. Finalement, tout le monde a été génial.

Vous voulez savoir la première chose que j’ai faite? J’ai mis ma main sur le tatami. Et je me suis promis que, maintenant, j’allais me battre chaque fois comme si c’était la dernière.

J’ai participé aux Championnats canadiens une semaine plus tard. J’ai fait les mondiaux avec l’équipe nationale l’automne suivant.

C’était difficile de subvenir à mes besoins, parce que je n’avais plus droit au brevet du programme de Sport Canada qui, auparavant, me fournissait un salaire.

Avec une suspension de deux ans à mon dossier, je n’y avais plus jamais droit. C’était le règlement.


J’ai finalement dû arrêter le judo après les Championnats de monde de 2017 en raison d’un nombre trop élevé de commotions cérébrales. Les médecins m’ont dit que si je voulais continuer, je devais signer une déclaration certifiant que j’étais consciente des effets sur ma santé à long terme. Sur le coup, j’ai failli le faire. Mais je n’ai pas signé.

Après ce que je venais de vivre, je me suis dit que c’était trop risqué de mettre ma santé en péril pour quelque chose d’aussi fragile que mon rêve d’aller aux Jeux olympiques. Quelque chose que je n’étais pas la seule à contrôler.

Je peux vous assurer que si je n’avais pas vécu le cauchemar que j’ai subi durant les deux années précédentes, j’aurais probablement apposé ma signature au bas de la feuille et j’aurais continué à me battre vers les Jeux de Tokyo.

Mais au fond, pourquoi?

C’est probablement le seul côté positif que je retire de mon malheur. Ça m’a sortie brutalement de ma bulle d’athlète de haut niveau et j’ai appris à mettre les choses en perspective.

Maintenant, j’enseigne le judo à des enfants au club de Verdun et c’est la plus belle chose que j’ai faite de ma vie. Je peux vous assurer que de voir un jeune partir de rien à sa première leçon et être capable de réussir des techniques à la fin de la saison, c’est mieux que n’importe quelle médaille.

J’ai, en quelque sorte, fait la paix avec le judo. Il y a encore des moments où je suis en colère, mais je crois que c’est normal. Je ne pense pas que j’arriverai à m’en remettre complètement un jour. Il faut seulement que j’apprenne à vivre avec mon histoire.


En mars 2018, l’Agence mondiale antidopage a mis en place une nouvelle façon de procéder pour ajuster les calculs selon le niveau de déshydratation de l’athlète testé.

Avec ce calcul, mon cas n’en est pas un. Le Centre canadien pour l’éthique dans le sport l’a confirmé.

Si ça avait été comme ça en 2015, je ne serais pas en train de vous raconter mon histoire. Je serais probablement une athlète olympique des Jeux de Rio. Peut-être même une médaillée, qui sait?

Propos recueillis par Alexandra Piché