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L'entraîneur, assis devant les gradins d'un stade, regarde la caméra.

Guillaume Marx - La vie avant, pendant et après Félix

« On s’est parlé pendant 10 minutes, un quart d’heure tout au plus. Il avait pris une décision et voulait me l’expliquer. Il avait besoin d’entendre un autre discours, passer à une autre étape. Après six ans et demi, je n’allais plus être son entraîneur. »

Signé par Guillaume Marx

L'auteur est entraîneur de tennis depuis 2002. Après avoir participé à la formation de Gaël Monfils en France, il s’est joint à Tennis Canada en 2007. Il a notamment contribué au développement de Milos Raonic et de Félix Auger-Aliassime, avec qui il a collaboré pendant plus de six ans.

Ça s’est passé en novembre dernier à notre hôtel à Paris, au surlendemain d’une défaite au premier tour du Masters 1000. Félix Auger-Aliassime avait demandé à me voir, tout simplement.

On s’est parlé pendant 10 minutes, un quart d’heure tout au plus. Il avait pris une décision et voulait me l’expliquer. Il avait besoin d’entendre un autre discours, passer à une autre étape.

Après six ans et demi, je n’allais plus être son entraîneur.

J’étais surpris. Mais quand tu es un entraîneur sur le circuit de l’ATP, tu sais que ça peut t’arriver. En fait, c’est inévitable ou presque. Il y avait de l’émotion, mais je n’ai pas été submergé par elle.

Il m’était arrivé plusieurs fois de me demander si et comment notre association allait se terminer. Ou encore, si ça valait le coup de continuer. Mais ce jour-là, en novembre, j’estimais que l’on avait encore de la marge pour progresser ensemble.

J’ai repensé à notre discussion après plusieurs jours. C’est peut-être là que cette émotion est devenue plus forte. On en vient à se demander si tout cela est vraiment juste. Mais je me suis vite ressaisi. On a quand même vécu des choses incroyables ensemble.

J’ai profité du fait que j’étais à Paris pour voir des amis, même si c’était difficile en raison du confinement en France.

J’ai passé quelques coups de fil et je suis rentré à Montréal. Trois jours plus tard, Félix gagnait le tournoi en double. Son premier titre à l'ATP.

L'entraîneur de tennis marche dans la neige, dans un stade.

Guillaume Marx

Photo : Radio-Canada / Arianne Bergeron

Plus jeune, j’étais un bon joueur de calibre national en France. J’ai atteint le 236e rang mondial en 2000. J’ai joué le tableau principal du Masters de Rome en simple et deux fois celui de Roland-Garros en double.

C’est aussi à Roland-Garros que ma carrière d’entraîneur a été lancée en 2002. C’est là que j’ai croisé, par hasard, Jean-Claude Massias, qui était le directeur de la haute performance à la Fédération française de tennis. Je pensais déjà arrêter de jouer et commencer une carrière d’entraîneur. Je donnais quelques leçons dans mon club.

Il était près de midi et il m’a dit : Écoute, j’ai un groupe de joueurs qui part en tournoi demain en Italie. Je cherche quelqu’un pour les accompagner. Est-ce que tu pars avec eux? Je veux une réponse à 14 h.

J’ai dit oui, même si je n’avais jamais fait ça. Je suis donc parti pendant quatre semaines avec un bon groupe de jeunes.

Puis, il y a eu un deuxième contrat de quatre semaines avec Édouard Roger-Vasselin. Au premier tournoi, il a remporté son premier titre en simple. J’ai pris ça comme un autre signe qu’il me fallait définitivement plonger dans ce métier tout de suite.

Tout s’est enchaîné. J’ai été embauché à temps plein par la FFT à l’Institut national du Sport, de l’Expertise et de la Performance, à Paris. Là-bas, je travaillais pour Louis Borfiga.

À l’INSEP, j’ai encadré une génération exceptionnelle. Dans mon groupe de joueurs de 17 et 18 ans, il y avait notamment Gaël Monfils et Gilles Simon. Pour devenir un bon entraîneur, il faut parfois avoir un peu de chance… puis la saisir!

Gaël et les autres ont été importants dans mon parcours d'entraîneur. Leurs succès m’ont rapidement donné confiance. Ils m’ont obligé à m’ajuster, à apprendre rapidement et à développer mon sens critique et mon discernement.

Gaël a probablement été un des joueurs les plus durs à gérer, mais aussi un des plus plaisants. Une de ses phrases favorites derrière son sourire moqueur était : Les entraîneurs, c’est moi qui les forme!

Je me souviens surtout, avec lui, de séances d'entraînement d’un niveau exceptionnel.

C’était une période extraordinaire, parce que c’est rare qu’un entraîneur commence avec des joueurs qui obtiennent autant de succès. Je ne pense pas qu’il y ait quelque chose de plus motivant que de voir ça pour un jeune entraîneur.

Quand Gaël et Félix se sont affrontés en finale à Rotterdam, en février 2020, c’était un peu bizarre, mais surtout très spécial.

L'entraîneur marche dans la neige à l'extérieur d'un stade.

Guillaume Marx

Photo : Radio-Canada / Arianne Bergeron

Ce ne sera peut-être pas agréable à lire, mais je n’ai pas eu de coup de foudre quand je suis venu à Montréal à la fin mars 2007 pour mon entretien d’embauche avec Tennis Canada.

Je trouvais étrange de voir tous ces escaliers devant les appartements. Esthétiquement, quand tu arrives de Paris, c’est quelque chose qui frappe.

Et j’avais été impressionné par la saleté des rues. J’ai compris plus tard que la fin du mois de mars était souvent la période la plus moche de l’année à Montréal, que la neige fondait et dévoilait les déchets enfouis durant l’hiver. Je ne savais pas. Je me disais : Mais qu’est-ce qui se passe ici? C’était gris et froid. Il pleuvait et faisait 2-3 degrés.

L’appréciation du Canada et de Montréal est venue progressivement. L’appréciation du Québec et de son histoire aussi.

Je pensais rester quatre ou cinq ans. Treize ans plus tard, j’y suis encore avec ma femme et mes trois enfants, les deux derniers sont d’ailleurs nés ici. Nous sommes tous de fiers Canadiens désormais.

Je voulais vivre une expérience et me mettre au défi. À l’époque, passer du centre de formation de la France à celui du Canada, c’était un peu comme descendre de deux ou trois divisions.

Le projet sportif m’intéressait. Je voulais faire mes preuves avec un peu plus de liberté dans mes fonctions. Je suis donc arrivé juste avant l’ouverture du centre national à Montréal et ma famille a emménagé en janvier 2008.

Ma femme était alors enceinte de sept mois et nous n’avions jamais mis les pieds au Canada auparavant.

J’ai été embauché pour encadrer les jeunes dans leur progression et leur transition vers les professionnels. Je travaillais donc avec les joueurs de 14-15 ans jusqu’à 19 ans. Travailler avec des adolescents, c’est quelque chose de passionnant pour moi. Le niveau de jeu est souvent déjà très bon et l’impact que peut avoir un entraîneur est immense.

J’ai rencontré Félix quand il devait avoir 10 ou 11 ans. Tout est allé assez vite avec lui. Un joueur de son talent finit toujours par surpasser les attentes d’un entraîneur et, déjà, il avait une intensité de frappe exceptionnelle.

Quand tu te rends compte que tu as affaire à un jeune spécial, il faut prendre encore plus les devants.

Assez tôt, on a commencé par travailler son service, qui est aujourd’hui son arme numéro un. C’est drôle parce que certaines faiblesses de Félix sont devenues ses forces, tandis que ses forces sont un peu devenues ses points à améliorer. C’est rare de voir un tel changement chez un joueur.

Il retournait mieux petit qu’aujourd’hui, si l’on se fie à ses statistiques sur le circuit professionnel. Plus jeune, il était plus naturel en revers qu’en coup droit, alors qu’aujourd’hui c’est avec son coup droit qu’il fait la différence.

Il a aussi développé un excellent revers coupé qu’il ne maîtrisait pas autant plus jeune.

L'entraîneur est assis dans els gradins d'un stade et regarde au loin.

Guillaume Marx

Photo : Radio-Canada / Arianne Bergeron

Je ne me suis jamais considéré comme une figure paternelle pour Félix, mais j’ai toujours senti que j’étais important pour son développement tennistique et personnel.

C’est inévitable lorsqu’on passe autant de temps seul sur la route avec un adolescent. On a vécu des moments intenses. Ses épisodes de tachycardie, notamment, étaient troublants pour moi, même si on nous répétait qu’ils n’étaient pas dangereux.

Personnellement, j’ai été bien plus marqué par l’épisode du Challenger de Guadeloupe, en 2015, que par celui très médiatisé du match aux Internationaux des États-Unis contre Denis Shapovalov, en 2018.

Dans ces moments-là, tu sens une responsabilité supérieure à la normale. Ça crée un lien très spécial. Il fallait aussi pouvoir travailler sous pression. Il a longtemps été le joueur le plus attendu sur le circuit de l’ATP.

Les deux hommes, accompagnés d'un trophée, regardent la caméra.

Guilllaume Marx et Félix Auger-Aliassime après sa victoire au Challenger de Séville, en septembre 2017

Photo : fournie par Guillaume Marx

Avant même d’être connu du grand public, il a toujours été le centre d’attention. Quand il a récolté ses premiers points sur le circuit à 14 ans à Drummondville, en 2015, 10 minutes après son match, je recevais des appels d’agents qui voulaient s’associer à lui. L’intérêt ne s’est jamais estompé.

À titre comparatif, tout a été à l’inverse dans mon expérience avec Milos Raonic, qui n’a émergé médiatiquement que vers 19 ans.

Félix est tout le temps sollicité. Il y a toujours des entraîneurs qui tournent autour, c’est comme ça. Tu ne sais jamais quand l’attention se transforme en maraudage.

Ses parents me faisaient entièrement confiance dans ma gestion, à tel point que dans les trois premières années de notre collaboration, je ne les ai quasiment jamais vus.

Les gens sous-estiment la pression que Félix a dû affronter depuis qu’il joue. Ils pensent que c’est toujours facile, mais ce n’est pas le cas. Une des raisons pour laquelle il est si fort, c’est justement qu’il a su progresser malgré ce contexte.

C’est difficile d’avoir une idée claire de ce qu’il a pu vivre à l’adolescence sans l’avoir vécu avec lui. Ce n’est pas facile pour un jeune de 17 ans d’être loin de la maison 10 mois par année à essayer de performer sous pression.

Les amateurs le voient gagner des matchs à la télévision et l’admirent en se disant que c’est normal. Tu ne peux pas leur en vouloir. Mais atteindre son calibre, c’est beaucoup plus exigeant qu’il n’y paraît.

On a vécu de grandes victoires ensemble, comme son titre chez les juniors aux Internationaux des États-Unis et sa première victoire professionnelle à Lyon, en tournoi Challenger, à 16 ans seulement.

Posté dans la première rangée de spectateurs, Marx se penche pour donner la main à Auger-Aliassime.

Guillaume Marx et Félix Auger-Aliassime après la victoire de ce dernier en finale junior des Internationaux des États-Unis, en septembre 2016

Photo : Getty Images / Michael Reaves

On a aussi vécu des moments plus difficiles, des périodes de doute. Les gens ont sûrement oublié, mais il a mis un an, après son premier titre Challenger, pour en remporter un deuxième, encore à Lyon.

Ce n’est pas forcément qu’on faisait de mauvaises choses ou qu’il ne travaillait pas, mais il y a des moments où les paliers sont plus difficiles à passer. Il faut s’accrocher parce que ce sont des passages normaux dans une carrière.

Félix a aussi pris du temps pour entrer dans le top 100 mondial. Il est resté accroché un long moment autour du 110e rang. Il a fini par passer quand on s’y attendait le moins.

En janvier 2019, après une défaite au premier tour à Buenos Aires contre Cristian Garin, très tard dans la nuit à l'hôtel, il s’était confié de manière très personnelle et profonde sur les difficultés qu’il vivait, la pression immense qu’il ressentait.

Cela a été un moment charnière de sa carrière, parce qu’il n’avait pas confiance et, pourtant, il était moins loin du but qu’il ne le pensait.

La semaine suivante, à Rio, il a atteint la première finale de sa carrière à l'ATP. Il était forcément soulagé d’un poids qui pesait sur ses épaules. En deux mois, il est ensuite passé du 106e au 31e rang.

L’entraîneur doit comprendre réellement ce qui se joue dans la tête de son joueur.

Je me rappelle m’être dit de ne jamais oublier cette leçon : lorsque ton joueur combine une succession de semaines d’entraînement de grande qualité, qu’il perd des matchs qu’il devrait gagner et qu’il ressent un grand doute, il ne faut surtout pas paniquer.

Il faut garder le cap et ne rien lâcher, car les grandes performances ne sont plus très loin.

L'entraîneur est appuyé le dos contre un mur.

Guillaume Marx

Photo : Radio-Canada / Arianne Bergeron

On a aussi passé des moments inoubliables en dehors des terrains. Je me souviens d’une journée particulière au printemps 2017 en Corée du Sud.

Les tensions politiques étaient vives à l’époque entre les deux Corées et l’on entendait les chasseurs de l’armée américaine voler régulièrement à basse altitude. C’était vraiment impressionnant.

Félix avait perdu en qualifications 7-6 en troisième manche, un match de près de trois heures, et on avait décidé de prendre congé le lendemain. En cherchant quelque chose à faire, on a trouvé un monastère à visiter.

On est arrivé au monastère, qui était au pied d’une montagne, et il n’y avait quasiment personne. On s’est un peu perdu sur le site. On est tombé sur un moine qui s’est mis à nous parler. Il ne parlait pas anglais, alors on ne comprenait rien.

Un interprète est arrivé et le moine nous a invités à manger avec lui dans le réfectoire avec tous les autres moines. Puis on a pris le thé avec lui. On a passé la journée à parler de tout et de rien. C’est vraiment un souvenir particulier.

Il nous avait juste demandé d’acheter une lanterne et de faire un vœu parce que c’était l’anniversaire de Bouddha deux ou trois jours après.

Debout devant un temple, les deux hommes sourient à la caméra.

Guillaume Marx et Félix Auger-Aliassime en visite en Corée du Sud en 2017

Photo : fournie par Guillaume Marx

J’avais surtout apprécié l’aspect un peu irréel de cette journée hors du temps qui n’était pas préparée du tout. Aujourd’hui, l’horaire et la popularité de Félix se prêtent moins à ce genre de coup de tête.

Je garde aussi les souvenirs d’excellents repas. Félix est un gourmand et on aimait toujours essayer les bonnes tables dans les régions qu’on visitait. Je me rappelle un extraordinaire repas, dans la vallée de Napa, en Californie. Le lendemain, la région s’embrasait dans des feux de forêt.

Après sa première finale à Rio, en 2019, on a été plus sages. On a souligné ça en mangeant dans un bar de repas-minute sur la plage avec un ami qui habite Rio.


C’est assez rare qu’un entraîneur de tennis travaille avec un joueur du début de son adolescence jusqu’au top 20 mondial. C’est fabuleux d’avoir pu vivre ça avec Félix. Ça reste un cheminement extraordinaire.

Je retiens beaucoup d’enseignements sur les différentes étapes qui mènent un joueur vers les plus hauts sommets. Ce n’était pas mon but ultime d’entraîner sur le circuit de l’ATP. Ce que j’aime, c’est de maximiser un potentiel, et « les passages »  : ces moments magiques où le joueur confirme en compétition qu’il est passé dans une autre dimension.

C’est le projet qui m’a toujours intéressé. Ensuite, être sur le circuit seulement pour y être, non, ça ne m'intéresse pas. Mais je suis content de l’avoir fait avec lui.

J’ai croisé Félix en décembre à Montréal, environ un mois après la fin de notre association. Avant, on était lié par l’amitié, mais aussi fortement par le travail au quotidien. Et comme on ne se projette plus vers l’avant au niveau professionnel, c’était différent.

Cela dit, je vais continuer de suivre sa carrière, de l’appuyer d’une manière différente si je peux. Ça m’intéresse de voir comment il joue et de voir les choix qu’il fait. Même si j’aurai les deux pieds dans la neige, je vais regarder ses matchs lors des prochains jours sous la chaleur australienne.

J’ai encore de bons contacts avec tout le monde dans l’équipe FAA, alors je prendrai des nouvelles à l’occasion auprès de Frédéric Fontang, de Nicolas Perrotte, préparateur physique, et d'Andres Vial, physiothérapeute.

Ce qui est important pour moi, c’est de me replonger dans autre chose. Je ne vis pas dans le passé. Là, je suis au travail pour aider les plus jeunes à Tennis Canada qui veulent grandir.

Ma préoccupation en ce moment c’est d’agir sur l’état dans lequel le tennis canadien va sortir de la pandémie.

Bientôt, on aura passé un an sans tournois importants pour les jeunes. Il faut se préparer à donner un coup de fouet pour que les choses repartent dès que cela sera possible et qu’on ne pénalise pas une génération de joueurs.

Il n’y a aucune raison de se dire que la fédération ne poursuivra pas ses investissements pour les jeunes. On verra. Il ne faudrait surtout pas se montrer satisfait sous prétexte que la génération actuelle chez nos professionnels est exceptionnelle et ainsi ralentir notre effort de développement.

Parce que si on se relâche, on perdra tous les avantages qu’on a su créer sur nos concurrents et sur les autres systèmes de formation.

Que Tennis Canada reste un leader, c’est vraiment ça, ma boussole.

L'entraîneur est assis devant les gradins d'un stade.

Guillaume Marx

Photo : Radio-Canada / Arianne Bergeron

Propos recueillis par Antoine Deshaies

Photo d'entête par Arianne Bergeron