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L'ex-nageuse Christine Cossette

Christine Cossette - Le jour où j’ai réussi l’impensable

Il y a 35 ans, Christine Cossette tentait de réaliser un rêve un peu fou : faire la traversée du lac Saint-Jean... aller-retour.

Signé par Christine Cossette

J’étais attablée dans un restaurant la première fois que j’ai eu l’idée. Pas très loin, des navigateurs qui revenaient du lac Saint-Jean racontaient qu’ils étaient rentrés à Roberval en bateau vers 3 heures. L’image m’a frappée : je me suis vue nager au milieu du lac... en pleine nuit.

À 22 ans, j’avais déjà traversé le lac Saint-Jean trois fois et participé à des compétitions un peu partout dans le monde. J’étais une nageuse longue distance accomplie. J’avais besoin d’un nouveau défi.

L’idée a fait son chemin.

J’ai décidé d’en parler à mon père Robert : « J’aimerais ça traverser le lac Saint-Jean, mais aller-retour. » Il n’a rien dit.

Trois ou quatre jours plus tard, il m’est revenu : « Étais-tu sérieuse? »

J’aurais pu me lancer dans autre chose, trouver une autre aventure. Traverser la Manche aller-retour? J’y ai pensé, mais c’était du déjà-vu. Et pourquoi j’irais payer des milliers de dollars pour me rendre en Europe alors que je pouvais faire la même chose ici, dans ma région?

En plus, le lac aller-retour, ça n’avait jamais été fait ni même tenté.

C’était il y a 35 ans, en 1984.

Il ne restait qu’un peu plus de six mois avant la traversée. Je n’avais peur de rien. J’étais convaincue que je pouvais réussir. J’étais peut-être la seule d’ailleurs… avec mon père.

J’ai toujours été cette fille spontanée, impulsive. Encore aujourd’hui, je ne suis pas du genre à planifier des sorties ou des vacances des mois à l’avance. Je décide, je fais.

C’était la même chose à 16 ans, quand j’avais décidé de traverser le lac Saint-Jean pour la première fois à peine trois mois avant l’épreuve. J’étais devenue la première nageuse québécoise à y arriver.

Alors l’aller-retour? Pourquoi pas!

J’avais trouvé mon nouveau défi.


Plonger dans l’eau froide du lac Saint-Jean à minuit. Nager de Roberval à Péribonka dans le noir, éclairé par de petites lumières, sans jamais vraiment voir où l’on va. Rejoindre l’autre rive en matinée et rebrousser chemin. Voilà ce qui m’attendait.

Plus de 18 heures d’effort. 78 000 brasses. 64 kilomètres.

Après avoir convaincu mon père et fidèle entraîneur, j’ai multiplié les entraînements. Je nageais surtout dans le petit lac Clairval, long d’un demi-kilomètre, à l’entrée du parc des Laurentides à Chicoutimi. C’était parfait pour moi.

Christinne Cossette sourit.

Christine Cossette n’a que 22 ans lorsqu’elle s’attaque à l’aller-retour, mais elle a déjà une solide expérience de nageuse longue distance.

Photo : Fonds Traversée internationale du lac Saint-Jean, Centre d’archives et Société d’histoire Domaine-du-Roy

Mon père organisait parfois des sorties spéciales un peu plus longues. À sa grande surprise, ça prenait toujours moins de temps que prévu!

J’en avais fait du chemin parce qu’avant ma première traversée, j’avais peur de nager en eau libre. Une semaine avant la compétition, je nageais dans la rivière Péribonka et j’ai remonté dans la chaloupe seulement parce qu’il y avait des algues dans l’eau. Mon père, un nageur longue distance reconnu dans la région, était vraiment découragé…

La veille de cette première traversée, en partant pour Roberval, il avait même arrêté l’auto pour me questionner : « Là, es-tu bien sûre? Il est encore temps de virer de bord. »

J’étais aussi déterminée qu’aujourd’hui : pas question de changer d’idée.


Ce 27 juillet 1984, j’ai toujours cette confiance inébranlable en mes capacités.

Quelques minutes avant le départ fixé à minuit, à l’écart des spectateurs, je me prépare. Je veux réaliser ce qu’aucun être humain n’a tenté jusqu’à maintenant. Une idée folle de l’extérieur, mais tout à fait naturelle pour moi, habituée aux défis en eau libre et aux entraînements exigeants.

En marchant vers le quai, je réalise en frémissant que des centaines de spectateurs sont rassemblés pour me voir plonger. Ils chantent pour moi le célèbre air de Gilles Vigneault, adapté à mon nom : « Ma chère Christine, c’est à ton tour de te laisser parler d’amour… »

Leur excitation se propage jusqu’à moi, mais aussi leurs doutes et leurs craintes de voir sauter cette jeune fille dans l’eau noire en pleine nuit. Mes convictions frissonnent. Je ne comprends pas toute cette attention autour de moi.

Je n’ai plus qu’une obsession : plonger à l’eau pour m’éloigner au plus vite.


Le lac était agité depuis trois jours, secoué par de forts vents. Mais ce soir-là, au moment du grand départ, c’est une véritable mer d’huile.

Dans l’eau, j’installe rapidement ma cadence, brasse après brasse. Je retrouve ma bulle et mes esprits. La tension s’évapore. Les lumières de Roberval rapetissent peu à peu. La distance s’installe entre la rive et moi. Le temps se suspend. J’avance au milieu de nulle part.

Christine Cossette nage à côté de l'embarcation qui la suit tout au long de l'épreuve.

Christine Cossette portait deux bonnets de bain pour protéger sa tête du froid dans le lac Saint-Jean.

Photo : Fonds Traversée internationale du lac Saint-Jean, Centre d’archives et Société d’histoire Domaine-du-Roy

Nager en pleine nuit est un défi un peu fou, mais combien agréable! Je ne suis éclairée que par les lumières installées sur l’embarcation de sécurité qui m’accompagne et sur la chaloupe, plus près, qui transporte mon père Robert. Quelle expérience!

Le mythique lac Saint-Jean est reconnu pour son eau froide. Pour moi, elle est parfaite. Je n’ai qu’un simple maillot, mes lunettes de natation et deux casques de bain enfilés l’un sur l’autre. La fraîcheur de la nuit fait passer la température de l’eau de 20 à 17 degrés Celsius.

Une douleur s’installe après quelques kilomètres seulement dans mon bras droit, la même douleur qui m’a suivi toute ma vie. Jusqu’à il y a 10 ans, j’avais encore de la misère à laver mes fenêtres en hauteur. Tout s’est replacé comme par magie. Mais cette nuit-là, non. Chaque fois que je lève le bras, la douleur s’intensifie. La nuit sera longue.

Pour occuper mes pensées, je compte les brasses, les respirations. Des fois je chante. C’est comme conduire une auto sur la route jusqu’à Toronto : on pense à n’importe quoi, mais on garde toujours la concentration sur la conduite. Dans l’eau, il faut respirer aux bons moments, c’est la clé.

Toutes les 20 minutes, je m’approche de la chaloupe sans y toucher pour que mon père puisse me glisser un verre rempli de liquide sucré ou de fruits. Je prends aussi une boisson protéinée aux quatre heures. Je suis comme une machine diesel : j’avance avec rien! Pendant l’effort, je ne ressens pas la faim.

Christine Cossette prend une pause pour boire pendant sa traversée du lac St-Jean.

La nageuse Christine Cossette s’alimentait et s’hydratait aux 20 minutes pour avoir suffisamment d’énergie pendant l’épreuve.

Photo : Fonds Traversée internationale du lac Saint-Jean, Centre d’archives et Société d’histoire Domaine-du-Roy


Les kilomètres défilent. Malgré mes efforts et la fatigue qui s’installe dans mes muscles, j’avance. Puis j'atteins Péribonka au matin, de l’autre côté du lac Saint-Jean. Ici aussi, des dizaines de curieux sont rassemblés sur le quai pour voir cet étrange spécimen qui a nagé toute la nuit.

J’aurais pu m’arrêter ici, sortir de l’eau et en avoir assez. Mais sincèrement, cette option n’en a jamais été une. Je n’y ai même pas pensé. Mon objectif, c’est Roberval.

Je touche la structure de bois du quai, salue la foule sans m’arrêter, fais quelques mètres sur le dos et rebrousse chemin. Pas de temps pour les célébrations. Au moins, dans l’autre direction, j’ai le sentiment de me rapprocher de mon but plutôt que de m’éloigner.

Le temps semble passer plus vite maintenant. Je suis aidée par le courant de la rivière Péribonka pendant un certain temps. L’effort psychologique est aussi grand que l’effort physique.

À Roberval, la nouvelle se propage que je suis en voie de réussir l’aller-retour. Les gens commencent à s’agglutiner près du quai.

Dans l’eau, je sens cette frénésie grâce au nombre impressionnant d’embarcations qui commencent à me suivre. Je pense que tout le monde qui a un bateau sur le lac est là. L’odeur du carburant dans l’eau me monte encore au nez aujourd’hui.

Mes bras sont terriblement lourds et mon épaule droite encore douloureuse. J’ai l’impression de ne plus avancer tellement je suis fatiguée. Pour me prouver le contraire, mon père saute à l’eau et nage avec moi. Rapidement, je prends de la distance. Même s’il est un nageur aguerri qui a lui-même traversé le lac Saint-Jean, il est incapable de me suivre, me prouvant que j’avance encore à un bon rythme.

Quand je n’en peux plus, je me rappelle que c’est moi qui ai choisi d’être là, que personne ne m’a forcée, que je dois assumer.


Après plus de 18 heures de nage, je vois finalement le quai de Roberval. La foule est en liesse. Je franchis, épuisée, la plaque d’arrivée. J’ai mis 9 heures 28 minutes pour nager la première moitié du lac et j’ai retranché presque 30 minutes au retour.

On m’accueille comme une surhumaine. Moi, je ne comprends pas. Je ne comprends toujours pas d’ailleurs l’ampleur de ce que j’ai fait. Quand on réalise quelque chose pour la première fois, on n’a pas toujours conscience de son importance.

Dans la foule qui est rassemblée par contre, certains spectateurs ont l’impression de vivre un moment aussi important que la première traversée du célèbre Jacques Amyot en 1955.

À ce moment précis, je n’ai pas le goût d’être avec la foule. Je suis encore dans ma bulle et je veux y rester. À 22 ans, je ne voyais rien d’exceptionnel dans ce que j’avais fait.

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Christine Cossette reçoit une plaque à son nom après avoir réussi le premier aller retour de l’histoire du lac Saint-Jean. À sa droite, le premier homme à avoir traversé cette mer intérieure en 1955, Jacques Amyot.

En 1984, Christine Cossette nage le lac Saint-Jean aller-retour

Photo : Fonds Traversée internationale du lac Saint-Jean, Centre d’archives et Société d’histoire Domaine-du-Roy


Ma réussite a surpris bien des connaisseurs, mais pas moi. L’organisation de la Traversée a par la suite décidé de changer la distance officielle de son épreuve pour faire de l’aller-retour un standard jusqu’en 1989. Je l’ai refait deux fois au complet. En 1990, après la naissance de mon fils, j’ai effectué ma dernière traversée, revenue à 40 kilomètres.

La natation ne fait plus partie de mon quotidien. Même que je suis fatiguée après deux minutes de nage! Mais je suis demeurée une femme intense, déterminée et compétitive… même quand je jardine!

Je me suis longtemps demandé si c’était mes exploits dans l’eau qui m’avaient façonné ainsi, ou si c’était plutôt mon tempérament qui avait entraîné ces coups d’éclat. Je n’ai pas vraiment de réponse, mais je sais que sans l’un et sans l’autre, je ne serais pas qui je suis.

Christine Cossette

Christine Cossette

Photo : Radio-Canada / Vicky Boutin

Propos recueillis par Vicky Boutin