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Hugo Houle pédale à fond pendant une compétition.

Hugo Houle - Mon premier Tour de France

« Rouler avec la douleur sans arrêt. C'est obligé. Ceux qui apprennent à vivre avec la souffrance physique s'en sortent bien. On gère notre corps en course, mais c'est surtout entre les deux oreilles qu'il faut tenir le coup. »

Signé par Hugo Houle

Plus jeune, je n’ai jamais rêvé de prendre part au Tour de France. J’ai juste pédalé. Beaucoup. Je dois avoir 225 000 kilomètres au compteur en 9 ans chez les professionnels. Cinq fois et demie le tour de la terre. Quand même. Ça use les jambes.

J’ai roulé partout sur la planète. J’ai vécu l’enfer de Paris-Roubaix, gravi les Pyrénées et les Alpes. J’ai connu l’immensité des Jeux olympiques et la pression des Championnats du monde. Mais là, ce n’est pas la même chose. Dans les prochaines heures, je serai sur la ligne de départ de la première étape du Tour de France 2019.

Juste de l’écrire, ça fait drôle.

Quand je vois où je suis rendu aujourd’hui, à la plus prestigieuse course sur la planète, avec la deuxième meilleure équipe du monde... Je ne le réalise pas encore.


J’ai commencé le vélo à 16 ans. Avant, je m'entraînais pour des triathlons avec mon frère Pierrik. Je me suis mis au vélo parce que c’était difficile, dans mon coin natal de Sainte-Perpétue, dans le Centre-du-Québec, de trouver un endroit pour s’entraîner à la nage.

Finalement, ça a bien tourné. Ma carrière va très bien, les gens sont gentils et tout le monde me félicite. Je les remercie et j'en suis reconnaissant. J’en profite parce que dans les moments où ça va moins bien, c’est très différent. Quand ça va mal, tu es seul.

Le cyclisme professionnel n’est pas aussi glamour qu’on se l’imagine. Par exemple, au début de ma carrière en Europe, j’ai suis allé chercher ma première voiture à la grosse pluie battante avec 5000 euros dans mon cuissard parce que je ne connaissais personne pour m’y conduire. J’étais seul au monde. On est loin d’un traitement VIP. Des épisodes du genre, ça te garde les deux pieds sur terre à travers la clameur du public.

Ça fait des années que je fais la même chose. Mes sorties, mes reconnaissances, mes entraînements, mes courses : tout est réglé au quart de tour.

Chaque fois que j’enfourche mon vélo, je tiens dans ma main la croix qui est accrochée à mon cou. Elle m’a été offerte par Louis Garneau après qu’un chauffard ivre eut tué Pierrik en 2012. Il s’entraînait à la course à deux pas de la maison familiale quand il a été frappé.

C’est lui qui me protège. Je lui demande de me garder en sécurité. Vous savez, on prend beaucoup de risques, parfois on descend des côtes à 100 km/h. Les dangers sont nombreux. Nous en sommes conscients même si on est un peu fou, les cyclistes.


Hugo Houle en plein effort.

Hugo Houle pendant la 5e étape (contre-la-montre individuel) de la course Paris-Nice, en mars 2019.

Photo : AFP/Getty Images / Anne-Christine Poujoulat

J’ai sacrifié beaucoup pour atteindre le sommet. Je n’aime pas particulièrement l’alcool et je peux compter sur mes deux mains le nombre de fois où je suis entré dans un bar. Je ne suis pas de nature très fêtarde, alors cette partie n’a pas représenté un gros défi.

Moi, mon truc, c’était la bouffe.

Il était un temps où je pouvais m’enfiler une poutine, trois hot-dogs et un morceau de gâteau au chocolat entre deux sorties de vélo. Manger des beignes au déjeuner, j’étais capable. J’ai dû renoncer à tout ça quand je suis arrivé sur le World Tour en 2013 avec AG2R.

Pour tout vous dire, depuis peu, ma façon de procéder est plutôt militaire. J’utilise un tableau qui m’indique ce que je dois manger selon les calories que j’ai brûlées durant la journée et mes besoins énergétiques pour le lendemain. Je dois tout peser.

Pour l’instant, ça fonctionne bien pour moi. Je ne me pose pas de questions, j’applique la formule. Ça m’aide beaucoup à demeurer discipliné. Disons que je n’ai jamais été considéré comme le plus chétif des cyclistes du World Tour.

Cette saison, je pédale avec une dizaine de livres en moins comparativement aux années précédentes. C’est énorme, 10 livres, sur un vélo.


Couper la nourriture, faire attention à mon poids, la discipline dans les entraînements et dans le quotidien, ça va. Le plus grand défi pour moi, c’est la solitude.

Je suis parti de la maison de six à sept mois par année. C’est très exigeant d’être si loin de ma copine, de ma famille et de mes amis la moitié de l’année. Je passe à côté de beaucoup de choses. Ça fait trois Noëls que je ne suis pas au Québec. J’ai déjà passé le 25 décembre seul dans mon appartement à regarder un mur blanc.

Ne parlez pas à ma copine de son anniversaire. J’y ai été présent seulement deux fois au cours des sept dernières années. C’est sûr que pour un couple, ce n'est pas une idée de génie de devenir cycliste professionnel. Surtout pour un Canadien. Stéphanie est très compréhensive et j’en suis très conscient. Nous envisageons maintenant l’option qu’elle passe la prochaine saison avec moi en Europe.

En dehors de mon environnement professionnel, je ne fais pas grand-chose durant la saison de vélo. J’aime bien passer du temps chez moi à relaxer. Une bonne bouffe et un peu de télévision le soir. J'habite dans un modeste appartement situé à Saint-Restitut, dans le sud-est de la France. Une commune située à une heure et demie au nord de Marseille. Heureusement, j’habite avec Antoine Duchesne de la formation Groupama-FDJ. À Saint-Restitut, tout le monde nous connaît, nous, les petits Québécois qui pédalent beaucoup. Vous comprendrez que la culture vélo est très présente dans cette région de la France.


Un spectateur encourage le cycliste canadien Hugo Houle, qui passe tout près de lui.

Hugo Houle pendant le contre-la-montre individuel des Jeux olympiques de Rio, à l'été 2016

Photo : AFP/Getty Images / Greg Baker

Les médias me demandent beaucoup comment je vais ces jours-ci. Si je suis nerveux, énervé ou anxieux.

En fait, tout va bien. C’est comme d’habitude, honnêtement. Je monte sur mon vélo, je fais mon boulot. La semaine dernière, j’étais seul avec le leader de notre équipe Jakob Fuglsang. Nous étions en reconnaissance des dernières étapes de montagne prévues au Tour, dans les Alpes. Jakob est l'un des meilleurs du monde. Le Tour, il peut le gagner. Vice-champion olympique à Rio, vainqueur du dernier Critérium du Dauphiné, il a gagné Liège-Bastogne-Liège, l'une des cinq courses qualifiées de « Monuments » dans le monde du vélo.

Ma mission, dans les prochains jours, c’est de le protéger. Où il va, j’y vais. S’il reste sur son vélo et qu’il ne perd pas beaucoup de temps sur les principaux prétendants au titre, j’ai fait mon travail. Je dois le protéger du vent, m’assurer qu’il est frais et reposé au pied d’un col, que ses bidons soient pleins, etc. C’est moi qui assurerai sa sécurité et son bien-être en course. J’en tire une énorme fierté.

Je ne course pas pour des résultats personnels, mais pour des objectifs d’équipe. On me demande souvent à quelle position j'ai terminé une épreuve. La plupart du temps, je l’ignore totalement. On ne se contera pas d’histoires vous et moi : je ne gagnerai pas le Tour de France. C’est comme ça, on fait avec ce qu’on a.

Ma responsabilité, c’est de protéger mon leader. Quand je fais ça, j’ai le respect du peloton, de mes coéquipiers et de mes patrons. Si mon employeur est content, j’ai des bonnes conditions et je suis payé en conséquence. Évidemment, parfois, tu te sens bien et tu as envie d’y aller pour toi. Mais au bout du compte, si tu fais ton travail et que tu roules à bloc, les autres le voient et en parlent.

Quand tu fais ta job, ça incite les autres à faire la leur.


Mon objectif personnel n’est pas de gagner la Grande Boucle, mais n’allez pas croire que les trois prochaines semaines seront tranquilles. Je vais en pédaler une claque, comme on dit chez nous.

J’en sais quelque chose maintenant. Un grand tour, c’est épuisant physiquement et psychologiquement.

Ce qui m’avait frappé le plus lors de mon premier Giro, en 2015, c’est qu’après deux jours, j’avais les jambes en compote. Il était difficile de monter des marches. Par contre, le lendemain, on devait repartir pour 200 km. Le surlendemain aussi.

Rouler avec la douleur sans arrêt. C’est obligé. Ceux qui apprennent à vivre avec la souffrance physique s’en sortent bien. On gère notre corps en course, mais c’est surtout entre les deux oreilles qu’il faut tenir le coup.

On apprivoise la douleur avec le temps. On en vient au point où on prend plaisir à souffrir. On aime ça « se donner des volées », nous les cyclistes professionnels. Je comprends les gens de nous trouver un peu malades!

Certains s’aident pour mieux gérer tout ça. Vous me voyez venir. Évidemment que j’allais un peu parler de dopage.

Le plus difficile à la suite des scandales et des histoires de dopage qui ont éclaboussé mon sport, c’est le regard des autres. Je trouve ça vraiment dommage que tous nos efforts soient entachés. Le cyclisme doit encore tirer son lourd passé. Il y a des idées préconçues envers ma discipline. Je pars avec deux prises. Les gens me voient me surpasser et certains peuvent se demander si je suis aussi dopé.

Quand tu bûches depuis des années pour gagner quelques watts, perdre quelques livres, devenir un peu plus rapide, plus endurant, sacrifice après sacrifice, ça fait mal au coeur, des fois, de ne pas obtenir la pleine reconnaissance. On pourra simplement avancer : « Il est dopé. » C’est dommage. Dans la société, il y a des voleurs et des tricheurs. Dans le vélo, on les appelle les « dopés ».

J’aime mieux ne pas penser à l’éventualité qu’un de mes coéquipiers utilise des substances illégales, bannies. Je sais très bien que mon équipe, Astana, a des précédents en matière de dopage. Quelques cyclistes qui ont porté ces couleurs ont été déclarés positifs dans le passé. Par contre, le vélo a beaucoup changé. Les tests sont innombrables et ça devient compliqué si tu veux tricher. J’espère qu’il n’y a pas de gars assez clown pour tomber dans le piège.


Hugo Houle est assis sur un banc devant un lac.

Hugo Houle

Photo : Getty Images / Justin Setterfield

Cela dit, j’ignore comment se dérouleront les prochains jours.

Tout ira très vite, pas seulement sur nos vélos. Le Tour, c’est un véritable cirque. De quoi étourdir n’importe qui. C’est le seul endroit sur la planète où les partisans arrachent nos bidons d’eau après les courses. C'est la folie, je vous jure.

J’ai bien hâte de vivre ça. J’espère juste pouvoir prendre quelques minutes ici et là pour réaliser ce que je vis.

Je vous quitte. Je devrai bientôt me diriger vers la ligne de départ. Rendez-vous à Paris, dans trois semaines. D’ici là, si vous voulez savoir comment ça se passe, demandez à Pierrik, c’est lui qui aura le meilleur siège.

Propos recueillis par Michael Roy