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Les frères Mathieu et Martin Bédard se regardent en souriant.

Mathieu Bédard - Sans mon frère, je ne serais plus en vie

« Moi, ma victoire, c'est d'être en vie. Et la présence de Martin à mes côtés a été cruciale. C'est un triomphe pour lequel je n'ai pas besoin de célébrations. Juste de Martin. »

Un texte de Mathieu Bédard

Podium a également publié un documentaire intitulé « Martin Bédard - Transformation réussie », disponible ici.

Martin Bédard, c'est mon frère. Un dur de dur. Il entame sa 11e saison avec les Alouettes de Montréal. Martin est un joueur effacé, mais efficace. Grosso modo, on le paie pour lancer un ballon entre ses jambes et faire des plaqués. Dans son milieu, on l'appelle le spécialiste des longues remises.

Moi, dans mon HLM, c'est le temps que je trouve parfois trop long. Si je me déplace en fauteuil roulant, c'est parce que le cancer m'a frappé sournoisement, il y a 13 ans. Un coup du sort qui m'a rendu paraplégique.

Franchement, si les Alouettes n'avaient pas repêché Martin en 2009, je ne crois pas que je serais en vie aujourd'hui.


Mettons d'abord les choses au clair. M'avez-vous vu? L'avez-vous vu? On est si différents l'un de l'autre. Je suis si frêle et lui si costaud. Je suis un nerd, il est un sportif. Et ça ne date pas d'hier.

Je me souviens de ma mère qui me punissait en me forçant à jouer dehors. Martin? Elle le gardait en dedans lorsqu'il faisait des bêtises.

Adolescent, il avait le don de se mettre les pieds dans les plats. Et moi aussi je faisais des conneries. Au moins, nous avions ce point en commun.

Non, je n'ai jamais joué au football. Ça ne m'a même jamais effleuré l'esprit. J'aurais eu la peur de ma vie s'il avait fallu qu'on me force à foncer dans une ligne de mêlée remplie de gaillards comme Martin. À 6 pi 3 po et 240 lb, je lui laisse ce privilège. Je préfère plonger dans mes pensées parfois troubles.

Notre père Jocelyn a toujours exigé que j'assiste à ses matchs dans les rangs mineurs. Samedi, c'était la journée de la semaine que je haïssais le plus parce que j'étais obligé de me rendre au terrain de football. Mon père se faisait un devoir d'encourager Martin. Il était son supporteur numéro un et voulait que je sois le deuxième. Aujourd'hui, je reconnais qu'il avait raison de me forcer à partager sa passion.

Mon frère, je l'appelle toujours « le jeune ». Je n'ai qu'une année de plus que Martin, mais je considère que c'est un droit acquis. Il n'a pas un mot à dire. D'ailleurs, il est plutôt discret, mon frère. Martin n'est pas le joueur des Alouettes que vous avez vu le plus souvent à la télé. Il comprend son rôle, mais préfère souvent laisser ça aux autres. Et si on le remarque sur le terrain, ce n'est pas bon signe. C'est parce qu'il a raté sa remise. Et ça, il n'aime vraiment pas ça.

À Laval, je l'ai vu se distinguer dans l'uniforme des Cowboys et des Bulldogs. J'ai appris les règles du football grâce à lui. Son talent et sa force brute ont fait de lui un espoir que les recruteurs prenaient plaisir à observer.

Je me souviens, entre autres, du jour où il s'est disloqué un genou sous mon regard terrifié de grand frère. Je vous l'assure, j'ai failli perdre connaissance. Ce n'était pas joli. Pourtant, lui, il avait juste hâte qu'on lui remette le genou en place pour retourner jouer. Un fou de football, je vous le jure.


Il court sur le terrain pendant un match.

Martin Bédard (no 37), des Alouettes de Montréal

Photo : Getty Images / Minas Panagiotakis

C'est la pratique de ce sport qui l'a ramené dans le droit chemin. Durant sa jeunesse, à Québec surtout, entouré de voyous, Martin s'est comporté comme eux. Aujourd'hui, il l'avoue. Il ne renie pas son passé. Dans la rue, avec sa gang, il s'était forgé une réputation d'intimidateur. À sa décharge, il a aussi été intimidé. Lorsque vous grandissez dans un quartier où les plus durs font la loi, vous faites parfois de mauvais choix.

Ne vous demandez pas la raison pour laquelle il s'investit tant pour la réussite du programme Ensemble à l'école des Alouettes. Martin tient à ce que les jeunes réalisent qu'il n'y a pas que de belles histoires derrière la vie des athlètes professionnels. Il faut de la résilience et de la persévérance. Moi, je pense qu'il gagne à être connu.

Heureusement, à notre arrivée à Laval, Martin a fait la découverte du football. C'est ce sport qui l'a changé. Notre mère Sylvie disait à l'époque qu'il avait un moteur dans le derrière. Le football a été une bénédiction pour lui parce qu'il pouvait concentrer toute son énergie sur ce sport. À partir de ce moment, il a pu se tenir loin du trouble avec beaucoup de bonne volonté.

Ensuite, Martin a poursuivi son parcours dans les rangs collégiaux, avec les Spartiates du Vieux-Montréal, et des universités américaines l'ont remarqué au point de lui faire une offre pour qu'il tente sa chance aux États-Unis.

C'est à ce moment que ma vie a dérapé et que la sienne a changé radicalement. Je vous explique.


En 2006, pendant que Martin évaluait ses options de poursuivre sa carrière de footballeur en sol américain, je faisais la tournée des hôpitaux au Québec. J'éprouvais sans arrêt des douleurs au bas du corps. Mes jambes me faisaient mal et les médecins n'arrivaient pas à détecter l'origine de mes maux, jusqu'à ma rencontre avec ce spécialiste de la colonne vertébrale.

Ça s'est produit à l'urgence de la Cité de la santé, à Laval. Le médecin a repéré une anomalie au bas de mon dos. Il ne pouvait pas déterminer la nature de mon malaise, mais il savait que les résultats des tests étaient anormaux. Sur-le-champ, il m'a envoyé subir des examens de résonance magnétique.

Deux jours plus tard, je savais que j'avais le cancer. C'est cruel, mais c'est comme ça.

J'avais seulement 23 ans. Ma vie était en danger en raison de cette tumeur au sacrum, l'os situé juste au-dessus du coccyx.

J'avais le choix entre des traitements de chimiothérapie et une opération, qui pouvait être fatale. J'ai opté pour l'intervention chirurgicale en sachant que je perdrais l'usage de mes jambes. Il y avait d'énormes risques de complications qui, heureusement, ne se sont pas produites.

Juste avant que je subisse cette opération, Martin a fait face à un choix déchirant : il devait entreprendre son aventure avec les Huskies de l'Université du Connecticut, mais il ne voulait plus quitter le Québec afin de pouvoir veiller sur moi. Avec l'aide de mon père, je lui ai fait comprendre qu'il devait partir, car il devait déployer tous les efforts nécessaires pour faire sa place dans la NCAA. Il n'y a pas beaucoup de Québécois qui ont cette chance et nous voulions le voir réussir.

By the way, Martin ne parlait pas très bien l'anglais. J'étais même meilleur que lui et ,croyez-moi, I was not very good at this. Le défi académique était donc, lui aussi, de taille.

Ça n'a pas été facile pour Martin de m'abandonner dans cet état. Nous étions tous les deux devant l'inconnu même si mon avenir était bien pire.

Et nous n'étions pas au bout de nos peines. La veille de son premier match aux États-Unis, mon frère a appris une terrible nouvelle. Trop nerveux, Martin n'arrivait pas à dormir. Il s'apprêtait à vivre l'extase d'un match dans un stade de 40 000 sièges et avait les yeux grands ouverts dans son lit. Juste avant minuit, son entraîneur-chef cogne à la porte de sa chambre. Ce que son coach venait lui annoncer n'allait pas le réconforter. Notre mère était morte, emportée par le cancer à 47 ans. Sa balloune était dégonflée. Atterré, Martin a tout de même pris part au match.


Marthieu Bédard tient se chat dans ses bras.

Mathieu Bédard et son chat

Photo : Radio-Canada / Myriam Lafrenière

Pour ma part, ma transition vers ma nouvelle vie en fauteuil roulant ne se déroulait pas bien. En plus de ma mère, deux autres proches étaient décédés durant cette même période. J'acceptais mal ma condition. Je n'avais pas un bon état d'esprit. Psychologiquement, je n'étais pas là. Mais ça ne pardonne pas ce que j'ai fait.

J'ai décidé de faire ma tête de cochon et de quitter mon centre de réadaptation afin de vivre en appartement. Très mauvaise idée. J'ai fait le cave. Je n'ai pas payé mon loyer. On m'a mis dehors. Je me suis ramassé à l'Armée du salut, sans le sou et désemparé.

Pendant ce temps, Martin vivait son rêve au Connecticut en sachant que son frère en arrachait au Québec. Et pas seulement en raison de son état, mais parce qu'il était carrément dans la rue. Disons que l'année 2006 n'a pas été notre année.

Martin a poursuivi son séjour au Connecticut jusqu'en mai 2009. Son jeu comme ailier espacé et spécialiste des longues remises a incité des formations de la LCF à le garder à l'oeil. Évidemment, les Alouettes faisaient partie du nombre, compte tenu de ses origines québécoises.

Vous savez maintenant que je n'étais pas un gars de sport, mais s'il y a un repêchage auquel je me suis intéressé, c'est bien à celui de 2009. Mon père et moi étions sur le qui-vive et je ne me faisais plus prier pour discuter de football avec lui.

Martin allait-il être sélectionné? Mais surtout, par qui?

Il avait grandi en regardant les prouesses du quart Anthony Calvillo et du receveur Ben Cahoon. Je souhaitais tellement qu'il soit repêché par les Alouettes. Puis, au 2e tour, au 14e rang de cette séance de repêchage, Martin Bédard est devenu officiellement un membre de l'équipe de ses rêves. Il allait pouvoir jouer avec Calvillo, Cahoon et les autres joueurs vedettes des Alouettes.

C'était toute une équipe. Je trouvais ça vraiment hot. Ça voulait aussi dire aussi que j'aurais l'occasion de le voir plus souvent.

Martin venait de passer les trois dernières années et demie de sa vie aux études au Connecticut. Je ne savais pas à quoi m'attendre de sa part. Je cherchais à reprendre ma vie en main au Manoir Marc-Perron, une résidence adaptée pour les personnes à mobilité réduite où vivent beaucoup de gens âgés. Je n'avais que 26 ans et le moral dans les talons, tandis que Martin arrivait à Montréal gonflé à bloc.

Son embauche par les Alouettes aura eu pour effet de changer ma dynamique de vie.

Ç'a été un véritable cadeau.


Mathieu et Martin Bédard se regardent en sourient.

Mathieu Bédard (gauche) et son frère Martin

Photo : Radio-Canada / Myriam Lafrenière

À 35 ans, mon frère est aujourd'hui l'un des joueurs les plus expérimentés des Alouettes. Depuis 2009, il a toujours été en mesure de conserver son poste. Dans la Ligue canadienne, les contrats ne sont pas garantis. C'est une bataille chaque saison. Et plus le temps passe, plus l'écart d'âge avec ses rivaux au camp d'entraînement le défavorise.

Par contre, mon petit frère a une volonté de fer et son désir d'être le meilleur est incontestable. S'il ne pouvait faire le travail, il ne serait plus là. Point final. Les Alouettes comptent sur tout un soldat qui n’a jamais voulu jouer ailleurs qu’à Montréal. Pour eux, mais aussi pour moi.

J'ai vécu deux conquêtes de la Coupe Grey à ses côtés. En 2009 et en 2010, à ses deux premières saisons à Montréal. Les célébrations ont été fantastiques. Des centaines de milliers de personnes ont acclamé les joueurs dans les rues de Montréal. Dans l’esprit de Martin, c'était comme jouer dans un film de science-fiction. Il n'avait jamais osé imaginer un tel scénario.

Moi, ma victoire, c'est d'être en vie. Et la présence de Martin à mes côtés a été cruciale. C’est un triomphe pour lequel je n'ai pas besoin de célébrations. Juste de Martin.

Je ne vous ferai pas de cachettes. Il y a des journées où je suis écoeuré de toujours avoir mal, de toujours avoir des problèmes de santé.

Sans lui, il y a longtemps que j'aurais abandonné, que j'aurais arrêté ma lutte. Mais je ne le fais pas. Ce n'est pas l'envie qui manque des fois. Mais pour tous les efforts qu'il met en moi, je ne peux pas lui faire ça. Ça serait le poignarder dans le dos d'agir ainsi.

Je me compte chanceux d'avoir un frère comme lui. Il y a des gens dans cette résidence qui ne voient ni leur frère, ni leur soeur, ni leur enfant. Jamais.

C'est à ce moment que je prends conscience de l'importance d'avoir un frère qui s'occupe de toi. Martin est toujours prêt à aider son prochain. Il a toujours eu le coeur sur la main. Il ne vient pas seulement me voir de temps en temps. Il est ici deux, trois ou quatre fois par semaine. Si j'ai besoin de quelque chose, il est là. Peu importe ma demande, je peux l'appeler. Il sera là pour moi.

Après la mort de notre père en 2012, fauché par le cancer à son tour à seulement 54 ans, Martin et moi sommes devenus beaucoup plus proches. Il dit même que je suis son pilier, car il admire ma force de caractère. Ça me rend émotif. Le pilier, c'est pourtant lui.

Il est mon frère et je l'adore.

Propos recueillis par Jean-François Poirier