•  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
Martin Biron

Martin Biron - Tout se forge quand on est jeune

« Que ce soit dans la Ligue nationale, dans la Ligue américaine ou au hockey mineur, peu importe. Quand tu gagnes, c'est la même réaction chimique qui s'opère à travers tout ton corps. »

Signé par Martin Biron

Regardez les jeunes sur la portion droite de la photo qui coiffe ce texte. Ils ont l’air heureux, non?

Ils le sont. En fait, ils pourraient difficilement l’être davantage. Ils sont euphoriques.

Elle a été prise au printemps de 1993. Le jeune en bas sur la gauche, c’est moi. J’avais 15 ans. Je jouais alors avec les Seigneurs de Beaubourg. « Beaubourg », pour Beauport et Charlesbourg. Cette année-là, les deux organisations de hockey mineur avaient décidé de fusionner leurs équipes bantam AA.

On entend souvent les commentateurs de sport parler de l’état mental dans lequel se mettent les athlètes professionnels quand arrivent les séries éliminatoires, les matchs cruciaux, la vraie pression. Eh bien! la réponse se trouve sur cette photo. C’est là, quand on est jeune, que tout se forge.

Sur la photo, nous venons tout juste de gagner un important tournoi à L’Ancienne-Lorette. Mais à nos yeux, nous venons de remporter la Coupe Stanley, la Coupe Calder, la médaille d’or au Championnat du monde, name it. Pour nous, c’est pareil.

Que ce soit dans la Ligue nationale, dans la Ligue américaine ou au hockey mineur, peu importe. Quand tu gagnes, c’est la même réaction chimique qui s’opère à travers tout ton corps.

Plus tard ce printemps-là, nous avons remporté le championnat provincial.

Avant cette saison 1992-1993, pour moi, jouer hockey, c’était juste avoir du fun avec mes amis. Mais je me souviens que cette année-là, pour la première fois, j’ai ressenti le désir de performer. D’être le meilleur sur la patinoire. C’est cette année-là que cette volonté, cette soif, cet appétit se sont développés en moi. Et ils ne m’ont plus jamais quitté.


Martin Biron effectue un arrêt avec sa jambière gauche.

Martin Biron avec les Sabres de Buffalo, en 2005

Photo : Getty Images / Jim McIsaac

J’ai encore un souvenir bien précis de mes matchs éliminatoires, même jeune.

À ma première année chez les juniors, avec les Harfangs de Beauport, j’ai connu des séries incroyables. Nous avons été éliminés par les Olympiques de Hull en finale d’association. De mémoire, ce printemps-là, j’ai réussi trois blanchissages de suite.

Les séries donnent naissance à un phénomène assez particulier. Tu te retrouves dans une bulle. Isolé. C’est un peu comme si ta vie était sur une cassette et qu’à un moment précis, tu appuyais sur le bouton « pause » et que tout s’arrêtait d’un coup.

Et que tout ce qui restait, c’était le sport, point. Dans mon cas, le hockey.

À cette période de l’année, j’ai toujours réagi de la même façon. J’affichais la même attitude mentale que j’avais démontrée jusque-là dans ma vie. Une attitude, d’ailleurs, un peu différente de celle des autres athlètes.

La plupart d’entre eux ont besoin d’une sorte de montée d'émotions, de poussée d’adrénaline, pour être à leur meilleur. Et une fois qu’ils sont rendus au bout et qu’ils gagnent, c’est comme si cette sensation, comme si toute cette accumulation, explosait. Ils se sentent alors au sommet de l’Everest, sur le toit du monde.

Je n’ai jamais été comme ça. Je n’ai jamais vraiment laissé mon cerveau, mon esprit ou mon corps gravir cette montagne d’adrénaline. Comme si, tout jeune, j’avais appris à contrôler, à maîtriser cette sensation-là pour, plutôt, rester sur Terre, question de me préparer pour ce qui allait venir ensuite.

La prochaine période. Le prochain match. La prochaine série.


Martin Biron se concentre pendant un match.

Martin Biron avec les Flyers de Philadelphie

Photo : Getty Images / Al Bello

Je n’ai jamais joué en Californie ou dans une ville du sud des États-Unis, où c’est l’été à l’année longue. Je suis un gars de la région de Québec qui a joué à Buffalo, à Philadelphie et à New York. Alors pour moi, dans ma tête, l’équation a toujours été la même : l’arrivée des séries éliminatoires, ça rime avec le mois d’avril, les premières belles journées, le soleil qui sort enfin.

Pour un joueur de hockey, c’est la plus belle période de l’année.

Et parmi tous les printemps que j’ai vécus, vous pouvez être certains que je n’oublierai jamais celui de 2008 : mes premières séries comme gardien de but partant dans la LNH.

J’avais remporté l’or au Championnat mondial de hockey junior à l’hiver 1997 avec Équipe Canada, où j’étais l’adjoint de Marc Denis.

J’avais remporté la Coupe Memorial avec les Olympiques de Hull quelques mois plus tard, au printemps. J’étais alors l’adjoint de Christian Bronsard.

J’avais aussi gagné la médaille d’or au Championnat du monde en 2003, comme substitut derrière Roberto Luongo.

Parfois, je me sens comme si j’avais été le meilleur gardien substitut de l’histoire!

Dans la LNH aussi, j’avais longtemps été l’adjoint d’un gros nom, notamment de Dominik Hasek, puis de Ryan Miller, dans les deux cas avec les Sabres de Buffalo.

Mais cette année-là, avec les Flyers de Philadelphie, c’était enfin mon tour.

Encore aujourd’hui, je me souviens des détails de nos matchs, surtout ceux du premier tour contre les Capitals de Washington. Et je me souviens aussi que tout au long de cette série, moi et les deux autres Québécois des Flyers, Daniel Brière et Simon Gagné, suivions de près ce qui se passait avec le Canadien contre les Bruins de Boston.

Nous avons vaincu les Capitals, et le Canadien a éliminé les Bruins.

Nous allions l’avoir, cette série contre le Canadien. Le petit gars de Lac-Saint-Charles que j’étais allait affronter le club que mes amis et moi, étant jeunes, avions tant détesté.

Pour Simon (qui était blessé), Daniel et moi, affronter le CH, c’était évidemment bien particulier. Bien sûr, il y avait toutes ces questions que nous posaient nos coéquipiers des Flyers après avoir appris les émeutes survenues au centre-ville de Montréal après la victoire contre le Bruins. « Est-ce que les amateurs sont toujours comme ça chez vous? », nous demandaient-ils.

Mais pour moi, l’approche de cette série dépassait largement ces débordements de violence.

J’ai grandi dans la région de Québec, vous comprenez? Toute ma jeunesse, le Canadien et leurs partisans étaient l’ennemi numéro un. On ne voulait surtout pas avoir quoi que ce soit en commun avec ces gens-là!

Et là, à mon premier printemps comme gardien numéro un dans la LNH, j’allais affronter le Tricolore dans les séries.

Oui, j’avais un tour éliminatoire derrière moi, contre les Capitals. Mais à Washington, les partisans n’avaient pas crié mon nom comme ceux du Canadien allaient le faire lors du premier match de la série, qui se tenait au Centre Bell.

Je pense qu’ils l’ont scandé en choeur, avec ce ton narquois et provocateur, sans arrêt pendant les cinq premières minutes.

« Bi-ron! Bi-ron! »

Même à Philadelphie, où la tradition du hockey est grande, l’énergie que dégage la foule n’est pas aussi intense qu’à Montréal, surtout en séries éliminatoires.


Daniel Brière félicite son coéquipier Martin Biron à la fin d'un match.

Martin Biron (gauche) et Daniel Brière

Photo : Getty Images / Jim McIsaac

Après avoir mené 3-2 en troisième période, nous avons perdu ce premier match 4-3 en prolongation.

Comme c’est la coutume, parents et amis nous attendaient dans le garage du Centre Bell, près de l’autobus qui allait nous ramener à l’hôtel. Dès que je les ai aperçus, j’ai marché vers mes parents. Mon père s’est alors avancé vers moi et m’a immédiatement dit : « Bon, il se passe exactement la même chose qu’au premier tour contre Washington. Vous auriez dû gagner ce match. Vous êtes en contrôle, je n’ai aucune inquiétude. Tout va bien aller. »

C’est effectivement ce qui s’est produit. Nous avons gagné les quatre matchs suivants.


Je vous parlais tantôt de cette bulle dans laquelle les séries éliminatoires nous plongent, en tant qu’athlète.

Ce fameux printemps 2008, j’avais 30 ans, déjà deux enfants… et notre troisième, Emily, est née entre les deuxième et troisième matchs de la série de premier tour contre les Capitals.

J’ai alors réalisé que, parfois, ce genre d’événement, qu’on pourrait croire dérangeant pour la concentration d’un athlète en période intense, peut au contraire l’aider.

Ça peut plutôt te permettre de décrocher.

Martin Biron, des Flyers, effectue un arrêt de la mitaine devant Tomas Plekanec, du Canadien, lors du deuxième match de la série opposant les deux équipes, au printemps 2008.

Martin Biron, des Flyers, effectue un arrêt de la mitaine devant Tomas Plekanec, du Canadien, lors du deuxième match de la série opposant les deux équipes, au printemps 2008.

Photo : La Presse canadienne / Ryan Remiorz

Ce printemps-là, je me souviens l’avoir vécu dans deux bulles bien distinctes : la bulle « hockey » et la bulle « bébé naissant ».

J’étais constamment sur un high. Ça n’arrêtait jamais… même si je dois dire que ma conjointe a été exemplaire et admirable de gérer tout ça. Même si je m’étais promis de me lever quand le bébé se réveillerait la nuit, c’est presque toujours elle qui l’a fait pour me permettre de récupérer de mon match de la veille.

Ce qui m’a aidé aussi ce printemps-là contre le Bleu-blanc-rouge, c’est que l’attention n’était pas sur moi.

Bien sûr, nous étions trois Québécois chez les Flyers. Quand nous sortions prendre un verre sur une terrasse ou dans un restaurant du centre-ville de Montréal, les partisans du Canadien nous taquinaient. Mais ils l’ont toujours fait avec respect et complicité. Ça a toujours été fait avec le sourire.

Toutefois, les projecteurs n’étaient pas sur le gardien des Flyers, mais bien sur celui du CH : Carey Price. Il est était lui aussi à ses premières séries éliminatoires dans la LNH et les choses n’allaient pas très bien. Jaroslav Halak avait dû venir en relève en quelques occasions. À un certain moment, on avait même souligné que Price se faisait souvent battre du côté de la mitaine. On a alors commencé à suspecter une blessure à sa main gauche. On racontait même que, le matin du cinquième match, on lui avait livré une mitaine spécialement conçue pour pallier sa blessure.

Et pendant que tout le monde s’acharnait ainsi sur le cas de Carey, tout allait bien pour moi.

Je n'ai pas besoin de vous dire que je garde de cette série un souvenir impérissable.

Martin Biron et Carey Price se serrent la main après l'élimination du Canadien par les Flyers, le 3 mai 2008, au Centre Bell.

Martin Biron et Carey Price se serrent la main après l'élimination du Canadien par les Flyers, le 3 mai 2008, au Centre Bell.

Photo : La Presse canadienne / Paul Chiasson


J’ai pris ma retraite il y a cinq ans en 2014. Depuis, il n’y a qu’une seule façon, pour moi, de retrouver cette adrénaline, et c'est grâce à mes enfants.

J’ai un fils de 14 ans, Jacob, qui, comme moi, est gardien de but au hockey. Mais comme c’est un sport dont je connais toutes les facettes, je suis parfaitement capable de maîtriser mes émotions. Quand les parents des autres joueurs s’énervent devant ce qui se passe sur la patinoire, je suis celui qui garde son calme, qui reste inébranlable.

Mais un jour, il s’est mis à jouer au football. Là, au contraire, j’étais le parent qui devenait complètement fou sur les lignes de côté. Qui engueulait les arbitres. Qui se laissait complètement emporter.

Mes filles Grace, Emily et Ashley, elles, font des compétitions de sports équestres. Chaque année se tient leur championnat national en Oklahoma. Je me souviens quand elles se sont retrouvées en finale. J’étais assis dans les gradins et je tremblais. En fait, je ne me suis jamais senti aussi incontrôlable qu’à ce moment-là.

Pourtant, à mes années de hockey, j’étais toujours en contrôle. Mais avec mes enfants, je ne le suis plus. Quelque chose d’étranger s'empare de mon corps. Mais ça, c’est moi. Je suis maintenant dans le rôle du père. J’observe.

Mais pendant que je réagis tant bien que mal à leurs performances, eux se forgent comme êtres humains. Ils vivent des choses qui les feront évoluer, s’enrichir, se définir comme personnes pour le reste de leur vie.

Parfois, quand des adultes se remémorent des moments marquants ou des championnats sportifs qu’ils ont remportés, des personnes qui les entourent réagissent en leur disant : « Ben voyons, revenez-en! Vous aviez 12 ans! » Ou encore : « Ce n’était qu’un championnat pee-wee! »

Ces gens, visiblement, ignorent l’essentiel.

Et l’essentiel, c’est que ce sentiment d’accomplissement, de fierté, que tu ressens quand tu tiens un trophée à bout de bras ou qu’on t’enfile une médaille d’or au cou est exactement le même, que ce soit la Coupe Stanley, la Coupe Calder ou un championnat pee-wee, midget ou junior.

Ne l’oubliez pas la prochaine fois que vous verrez des jeunes gagner un championnat. Peu importe le sport. Peu importe l’âge. Peu importe le calibre.

Moi, en tout cas, je n’ai jamais oublié le sentiment qui m’habitait sur cette glace de L’Ancienne-Lorette au printemps de 1993.

Propos recueillis par François Foisy