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Assis dans la cabine de son camion, Jesse Bélanger sourit en montrant sa bague de la Coupe Stanley.

Le road trip de Jesse Bélanger

« Je passe ma vie sur la route, dans mon camion ou sur ma Harley. Je fais ce que j'aime. J'ai gagné la Coupe Stanley, j'ai joué pour une vingtaine d'équipes, même en Allemagne et en Suisse où j'ai remporté deux autres championnats. Je me sens juste un peu coupable de ne pas avoir osé demander au Canadien d'apporter la coupe chez moi, en Beauce… »

Un texte de Jean-François Poirier

Chaque matin de la semaine, Jesse Bélanger se lève avant le soleil, aux alentours de 4 h, sous la chaleur accablante de la canicule ou dans le froid mordant de l’hiver, prêt à entreprendre sa tournée sur les routes du Québec au volant de son camion-remorque, un 53 pieds à boîte fermée.

Je transporte toutes sortes de marchandises. Je fais ce métier à temps plein depuis cinq ans parce que j'aime rouler. Sur la route, je ressens comme une sensation de bien-être. Oui, les journées sont longues, entre 10 et 12 heures, mais pourvu que je retourne coucher chez moi chaque soir, je suis heureux. Il n'est pas question de dormir dans mon camion et de faire de longs voyages. Aujourd'hui, j'ai besoin de cette stabilité. C'est primordial dans ma vie.

Si Jesse Bélanger est devenu camionneur pour la compagnie FRL Express de Saint-Joseph-de-Beauce, c’est qu’il s’agissait d’un de ses deux rêves d'enfance.

L’autre, c’était de jouer au hockey. La bague de la Coupe Stanley à son doigt confirme qu’il a aussi réalisé celui-là.

C'est en 2003, en Allemagne, que j’ai pensé sérieusement à devenir camionneur. J'ai passé l'hiver à lire un manuel de quelques centaines de pages pour me préparer à l'examen théorique pour obtenir le permis au Québec. J'avais tout appris par coeur. Il ne faut pas seulement apprendre à conduire le camion de manière sécuritaire, il faut aussi savoir l'inspecter. Et au volant, il faut savoir anticiper.

Je m'étais investi totalement dans ce projet, moi qui, à l'école, n'étais pas vraiment studieux. Jeune, je me rappelle que je préférais dessiner des joueurs de hockey et des camions dans mes cahiers plutôt qu'écouter le professeur.

Avec les Bisons, à Granby, j'étais parmi ceux qui n'étaient pas inscrits au cégep. Nous n'étions pas forcés d'aller à l'école. Je n'aimais pas ça. À la place, je m'entraînais deux fois par jour sur la patinoire et j'étais très sérieux. Mais cette fois-là, pour ces examens de conduite, je me suis mis à l'ouvrage comme un bon étudiant et j'ai réussi. Je me disais qu'un jour, à mon retour en Beauce, après ma carrière, je conduirais des camions.

Je passe ma vie sur la route, dans mon camion ou sur ma Harley. Je fais ce que j'aime. J'ai gagné la Coupe Stanley, j'ai joué pour une vingtaine d'équipes, même en Allemagne et en Suisse où j'ai remporté deux autres championnats. Je me sens juste un peu coupable de ne pas avoir osé demander au Canadien, après la conquête de 1993, d'apporter la coupe chez moi, en Beauce…

Jesse Bélanger, qui porte le chandail numéro 29 du Canadien de Montréal, regarde la patinoire.

Jesse Bélanger au Centre Lacroix-Dutil de Saint-Georges

Photo : Radio-Canada / Pascal Ratthé

Près de l'entrée principale du centre Lacroix-Dutil, où Bélanger a fait mal paraître tant de gardiens, une murale souligne les exploits de ce Beauceron émérite à la retraite depuis 2013. Un repos bien mérité après une carrière de 26 ans dans une vingtaine de clubs éparpillés en Amérique du Nord et en Europe.

Le moment fort du parcours improbable de cet habile attaquant demeure sans conteste ce premier séjour à Montréal, où il a gagné la Coupe Stanley en 1993.

Je n’avais que 23 ans et on m’avait confié un rôle de soutien. J’étais dans l’ombre et j’étais juste content d’être là.

Avec raison.

Jesse Bélanger n’a jamais été repêché par le CH, ni même par une équipe de la Ligue de hockey junior majeur du Québec. Il s’apprêtait d’ailleurs à devenir soldat dans les Forces armées lorsqu’il s’est laissé convaincre de poursuivre son cheminement comme hockeyeur à un niveau supérieur à l’extérieur de sa région.

À 15 ans, j'étais maigre comme un clou. Le midget AAA n'a pas voulu de moi, ce n'est même pas passé proche. À 17 ans, je jouais dans le junior C, pas loin d'ici, à Saint-Côme. Puis, un bûcheron de la région qui, à ses heures, recrutait des joueurs pour la LHJMQ, a remarqué mon talent parce qu'il travaillait aussi pour l'équipe de Saint-Côme. J'avais gagné le championnat des marqueurs, même si j'étais peut-être le plus jeune joueur du circuit. Cet homme, Claude Poulin, m'a suggéré d'aller faire un essai avec les Bisons de Granby ou les Saguenéens de Chicoutimi. J'ai gagné de justesse ma place à Granby, une équipe en reconstruction. Au départ, je jouais au sein du quatrième trio. Mais, à la fin de ma deuxième saison, j'étais le meilleur compteur de l'équipe.

Bélanger a vite pris du galon, loin de l’univers militaire auquel il se croyait destiné.

Je rêvais de la LNH comme la plupart des jeunes, mais j'étais content dans ma Beauce. Et me voilà, deux ans plus tard, à 20 ans, en train de participer au camp des recrues du Canadien au lieu d'essayer de gravir les échelons dans l'armée. Et l'année suivante, après une autre saison au 1er rang des compteurs des Bisons, le Canadien m’a à nouveau invité à son camp.

Je me souviens de Pat Burns, l'entraîneur-chef du Canadien. J'ai été retranché et on m'a offert de tenter ma chance avec le club-école à Fredericton. Là-bas, dans un match préparatoire, j'ai aussitôt inscrit un tour du chapeau. Un journaliste à Montréal a demandé à Pat Burns ce qu'il pensait de Jesse Bélanger. Il a répondu : "Jesse qui?" Je savais alors que j'avais encore du chemin à parcourir…

Jesse Bélanger

Il raconte l'anecdote en riant, assis dans les gradins près de la patinoire où il a ébloui les Beaucerons avec son jeu de finesse pendant les six dernières années de sa longue carrière jusqu'à l'âge vénérable de 43 ans dans la Ligue nord-américaine de hockey (LNAH), un circuit où il acceptait de s’exposer au jeu robuste d’adversaires dans la vingtaine et la jeune trentaine.

Il fallait vouloir pour jouer dans cette ligue. Ça brassait, mais je trippais avec mes chums. J'ai toujours été capable de trouver la mince ouverture pour déjouer le gardien. J'avais ce talent, dit-il sans insister sur sa capacité à amasser des points à la tonne. Je savais où me placer. Plus vieux, ça m'a aidé à garder le rythme.

L'ex-joueur de hockey est appuyé sur un but et regarde la caméra en souriant.

Jesse Bélanger

Photo : Radio-Canada / Pascal Ratthé

À ses premiers pas dans l’organisation du Tricolore, à Fredericton, Bélanger devait déloger des joueurs que l’équipe avait sélectionnés au repêchage pour espérer, un jour, gravir les échelons.

Ils avaient une longueur d'avance sur moi. En 1989, le décès dans un accident de moto de Neil Carnes, un espoir de l'organisation, avait créé un vide que le Canadien cherchait depuis à combler dans sa relève. On m'a offert un contrat de 27 000 $. À la fin de la saison, Patrick Lebeau et moi étions parmi les cinq meilleurs pointeurs de la Ligue américaine. Il y avait aussi Gilbert Dionne et Paul DiPietro qui jouaient bien. Tous ces gars avaient été repêchés, mais pas moi.

À sa première saison professionnelle, Bélanger récolte 40 buts et 58 passes en 75 matchs. L'année suivante, il poursuit sa fulgurante progression et dispute même quatre matchs avec le CH. À 22 ans, il est devenu, contre toute attente, un espoir de l'organisation.

En 1992, Jacques Demers devient l'entraîneur-chef du grand club. Il avoue à Bélanger qu'il a fait bonne impression au camp, mais qu'il préfère le voir à Fredericton. Peu après, le Beauceron ne donne pas le choix à l'organisation de lui offrir une promotion. Avec ses 51 points en 39 matchs, Bélanger est rappelé à Montréal.

On m'a dit que j'allais finir la saison à Montréal. J'avais 23 ans et j'étais un vrai joueur du Canadien. J'arrivais de loin. Au départ, j'étais juste un no name. Pat Burns ne se souvenait pas de mon nom…

Jesse Bélanger

Casseau, c'est Patrick Roy. Encore aujourd’hui, Bélanger l'appelle toujours ainsi. Un joueur avec beaucoup de prestance, dit-il, impressionnant pour un nouveau venu dans l'équipe.

J'ai été quelques fois son cochambreur. Je faisais attention de ne pas le déranger. C'est toute une sensation d'être avec ces gars-là dans le vestiaire. Je connaissais bien DiPietro, Dionne, Patrice Brisebois aussi. Jacques Demers était vraiment fin avec moi. Il s'informait de comment je m'adaptais à ma nouvelle vie à Montréal. Pat Burns était du genre intimidant. On n'avait pas envie d'aller lui parler. Jacques, lui, pouvait me prendre par l'épaule et venir jaser avec moi en faisant le tour de la patinoire avant ou après les entraînements. Il te faisait sentir important. Il était vraiment un entraîneur rassembleur, un bon Jack.

Les éliminatoires s’amorcent contre les Nordiques. Après deux défaites, Demers décide de modifier sa formation. Avec une expérience de 18 matchs en saison, Jesse Bélanger apprend qu'il fera son entrée dans les séries.

J'étais nerveux comme lors de mon premier match dans la LNH à Boston. J'allais jouer contre Québec, mon équipe. Celle que j'avais encouragée pendant toute ma jeunesse. Jacques Demers m'annonce que je devrai surveiller Mats Sundin, l'un des joueurs étoiles des Nordiques. Guy Carbonneau ne pouvait faire le travail défensif à lui seul. Il y avait aussi Joe Sakic…

À chacune de mes présences, je devais avoir Sundin à l'oeil. Je ne le lâchais pas. Je n'avais pas le droit de m'aventurer profondément en zone adverse. À Montréal, on m'enseignait à bien jouer en défense, mais j'étais un joueur à caractère offensif. Je n'avais jamais joué ce rôle et voilà Jacques Demers qui me demande de contenir Sundin!

Finalement, le Canadien renverse la vapeur et gagne la série. À la fin du sixième et dernier match, l'entraîneur des Nordiques, Pierre Pagé, explose et engueule Sundin au banc. Une scène qui est demeurée le symbole de la déconfiture des Nordiques en 1993.

Je me dis qu'il y a un peu de moi là-dedans. J'étais toujours sur la glace face à Sundin. Je dois avoir fait ma part. J'ai fait ma job.

L'ex-hockeyeur est assis dans la cabine de son camion.

Jesse Bélanger

Photo : Radio-Canada / Pascal Ratthé

C'est des années plus tard, pendant un voyage en autobus avec son équipe de la LNAH, que Jesse Bélanger établit ses premiers contacts avec l'homme qui lui offrira, un jour, l'occasion de conduire des poids lourds.

Après les matchs, quand on revenait à Saint-Georges, j'allais m'asseoir près du chauffeur de l'autobus pour discuter avec lui. François Lessard faisait les voyages avec nous parce qu'il aimait le hockey. Comme les joueurs de Saint-Georges étaient rares dans l'équipe, j'étais souvent le dernier à quitter l'autobus quand on rentrait à la maison. On parlait de camions, de hockey et de courses de chars. Il était pilote amateur. Je n'étais pas un connaisseur de courses, mais j'aimais m'informer.

Puis, après ma retraite, j'ai appris qu'il était devenu propriétaire d'une compagnie de transports. Je me suis empressé de lui offrir mes services et je suis devenu l'un de ses camionneurs.

Les deux hommes sourient les bras croisés.

Jesse Bélanger et François Lessard

Photo : Radio-Canada / Pascal Ratthé

Bélanger s'est vite habitué à son nouvel univers, qui est à des années-lumière de la vie d'athlète professionnel.

Chacun fait son choix. Parfois, la vie choisit pour toi. Je n'ai pas fait des millions. Il faut une après-carrière. Moi, j'aime conduire mon camion en écoutant la radio.

Tu le sais vite si un gars a ça dans le sang, s'il est capable de faire le club, explique François Lessard. J'ai une cinquantaine de camionneurs qui travaillent pour l'entreprise, Jesse est parmi ceux-là. Il est venu me voir, je lui ai donné sa chance. J'avais un gagnant de la Coupe Stanley parmi mes employés!

Lessard est aussi capable de porter un jugement sur le travail d'antan de Jesse Bélanger, celui avec des patins aux pieds.

Je suis un fan de hockey. Je suis souvent allé le voir jouer à Saint-Georges. Jesse, c'est pas compliqué, la rondelle collait à la palette de son bâton. Il pouvait marquer de partout.

Ce que l'histoire ne révèle pas encore, c'est que la relation entre les deux hommes dépasse aujourd’hui largement le cadre habituel de l'employeur-employé.

Les trois joueurs se félicitent sur la patinoire.

Jesse Bélanger (no 29) en compagnie de Patrick Roy et de John LeClair après une victoire en séries éliminatoires contre les Nordiques, le 22 avril 1993

Photo : Radio-Canada / Bernard Brault

En ce printemps de 1993, après les Nordiques, le Canadien poursuit sa route face aux Sabres de Buffalo et aux Islanders de New York. Le jeune Bélanger est utilisé dans 5 des 10 matchs de ces deux séries. Le Tricolore va affronter en finale les Kings de Los Angeles, qu'il va éliminer en cinq parties.

Je n'ai pas joué en finale. J'étais le 13e attaquant. Le premier gars qui devait être appelé en cas de besoin. Certains matins, Jacques Demers me disait de me tenir prêt. Mais l'appel n'est pas venu. À Los Angeles, je regardais les matchs assis dans les gradins avec les autres joueurs exclus de la formation. J'étais avec Todd Ewen et Mario Roberge, personne ne nous reconnaissait!

Bien sûr, à Montréal, c’était différent. Tout le monde avait sa place à la galerie de presse.

Lors du cinquième match, quand nous étions à quelques minutes de gagner la Coupe, je suis vite descendu au vestiaire pour me préparer à la fête. J'ai changé de vêtements. Malheureusement, on ne pouvait ni endosser notre uniforme ni mettre nos patins. Il fallait que je me contente de porter un blouson aux couleurs de l'équipe. J'aurais aimé patiner avec mes coéquipiers et saluer les spectateurs qui nous acclamaient pendant notre tour d'honneur sur la patinoire. Prendre la coupe Stanley et la soulever au bout de mes bras avec mes patins dans les pieds.

Il conserve d’ailleurs un drôle de souvenir de son moment avec la coupe au centre de la patinoire du Forum.

Je n'ai même pas la photo de ce moment précieux ni même vu de vidéo. Je me souviens que, dans mon énervement, j'ai été surpris par le poids de la coupe. J'ai même heurté la tête de Jacques Demers en la soulevant. Oui, j’ai donné un coup de coupe Stanley à Jacques Demers!

Jesse Bélanger

Bélanger a ensuite participé au défilé dans les rues de Montréal, une expérience exaltante. Il a savouré chaque moment de cette conquête, sans toutefois se douter qu'il était sur le point de quitter l'organisation...

Rentré chez lui à Saint-Georges, une dizaine de jours après la fin des célébrations, il reçoit un appel du directeur général Serge Savard.

Il me confirme que les Panthers de la Floride m'ont choisi au repêchage d'expansion. Le Canadien ne m'avait pas inclus sur sa liste de joueurs protégés, faute de places. L'équipe m'avait préféré Paul DiPietro, qui avait connu de grosses séries. J'étais encore tout jeune et les Panthers voulaient exploiter mon talent offensif. J'étais déçu de quitter Montréal. Je venais de vivre le summum.

Du coup, parce qu'il ne faisait plus partie de la grande famille du CH, Bélanger perdait aussi la possibilité unique d'apporter la coupe Stanley chez lui, en Beauce, et de partager ce plaisir avec les siens. Mais il avoue être un peu responsable de ce qu’il considère comme une erreur de jeunesse.

Je n'ai pas osé le demander au Canadien, mais j'aurais dû. Je le regrette aujourd’hui. J'avais participé à cette conquête comme mes coéquipiers qui, eux, avaient cette chance. Je pense que le Canadien aurait accepté, mais personne ne me l'a offert non plus. Je dois avouer que c'est un peu ma faute si la coupe Stanley n'est pas venue à Saint-Georges.

Le numéro 29 de Jesse Bélanger suspendu au plafond du centre Lacroix-Dutil.

Le numéro 29 de Jesse Bélanger suspendu au plafond du centre Lacroix-Dutil

Photo : Radio-Canada / Pascal Ratthé

En Floride, Jesse Bélanger s'adapte bien à son nouveau milieu. Après une saison de 50 points en 70 matchs, il domine la colonne des pointeurs des Panthers (29 points), à égalité avec Stu Barnes, lors d'une saison écourtée à 48 matchs par un lock-out.

Lorsque j'ai affronté le Canadien pour la première fois, j'ai marqué le but gagnant avec un tir sur réception de la ligue bleue pendant un avantage numérique. J'avais surpris Casseau. Étant donné que j'avais promis 500 $ à l'auteur du but vainqueur, je n'ai pas eu à payer ce montant à l'un de mes coéquipiers. Ce joueur, c’était moi! C'est plaisant de battre son ancienne équipe de cette façon!

À sa troisième saison avec les Panthers, le salaire de Jesse passe d’environ 150 000 $ US à 550 000. Mais un nouvel entraîneur-chef a succédé à Roger Neilson. Doug Maclean réduit le temps de glace de Bélanger, dont le rôle avec l’équipe devient ambigu. À la date limite des échanges, il est cédé aux Canucks de Vancouver contre un choix de troisième tour au repêchage.

À 27 ans, c'est le début d'une séquence de nombreux transferts entre la LNH, l'AHL, la Ligue internationale de hockey (LIH) et, enfin, la Suisse, entre 1996 et 2001.

Cette instabilité l'incite à s'exiler pour de bon en Europe à partir de l'âge de 33 ans.

C'est dur de trouver une explication. Tu ne tombes pas sur l'entraîneur qui aime ta façon de jouer. Le timing est mauvais. Tu n'as pas le bon profil. Tu perds ta confiance. Le hockey, c'est toujours un éternel recommencement. Déménager, ça fait partie du métier. Mais je n'étais pas malheureux pour autant. C'était juste plus difficile pour la vie de famille.

Bélanger opte donc pour les ligues européennes, qui offrent davantage de stabilité en raison de leurs calendriers moins chargés.

C'était aussi une belle expérience de vie, précise-t-il. Nous avions trois enfants et c’était mieux comme ça.

Pendant cette période folle, Bélanger jouera à Vancouver (LNH), Edmonton (LNH), Hamilton (AHL), Québec (LIH), Herisau (Suisse), Las Vegas (LIH), Cleveland (LIH), Montréal (LNH), Québec (AHL), New York (LNH) et Chicago (LIH).

Deux cent soixante et onze matchs avec 11 équipes en 5 ans.

Une phase de sa carrière durant laquelle l’attaquant québécois amasse 12 points en 43 parties dans la LNH, dont 9 en 16 rencontres avec le Canadien lors d’un second court séjour à Montréal, mais aussi 238 points en 228 matchs dans les autres circuits.

En 2002, avant de s'envoler pour l'Allemagne pour y disputer une première saison à Hambourg, il accepte étonnamment une invitation du Garaga de Saint-Georges pour disputer une douzaine de rencontres dans le circuit semi-professionnel québécois.

La ligue offre un bon calibre de jeu, mais la violence y est omniprésente. Des bagarres préméditées éclatent chaque match. L'envie de jouer à la maison pour une première fois depuis longtemps incite cependant Bélanger à tenter sa chance parce qu’il veut aussi aiguiser ses réflexes pour la saison à venir en territoire européen.

Il réalise vite à Saint-Georges qu’il s’en va à la guerre.

Nous jouions un match contre les Chiefs de Laval. La partie était dans le sac. En troisième période, je me pointe au cercle de mise en jeu et le gars en face me dit qu'il a reçu l'ordre de son entraîneur de me casser le bras si je touche à la rondelle. Le jeu reprend et je patine directement au banc pour annoncer à mon coach que je n'irai plus sur la glace. J'avais une saison à jouer en Allemagne. Je pense que le gars ne voulait pas vraiment me casser le bras. Mais ce soir-là, des joueurs des Chiefs se sont quand même battus avec nos partisans dans les estrades.

Cinq ans plus tard, en 2007, cet épisode n’a pas empêché le vétéran de revenir jouer à Saint-Georges, dans la LNAH.

La ligue était devenue plus tranquille et j’avais encore cette envie de gagner un championnat chez nous. Saint-Georges attendait toujours sa première coupe.

De ses séjours en Europe, à Hambourg et à Francfort en Allemagne, et à Herisau, La Chaux-de-Fonds, Biel et Lausanne en Suisse, il retient surtout cette frénésie du public.

En Suisse, les spectateurs chantent ou jouent du tambour pendant tout le match. Ils sont debout et nous encouragent. Ils scandaient mon nom et j’avais ma propre chanson. Quand j’étais choisi le joueur du match, je devais faire une glissade sur la glace devant eux pour les satisfaire. Je n’aurais jamais fait ça ici. J’ai beaucoup aimé jouer là-bas.


Depuis 2018, Jesse Bélanger et son patron François Lessard sont dorénavant unis pour une raison qu’ils n’auraient jamais imaginée avant d’être placés devant le fait accompli. Comme au cinéma.

Lorsque j’ai commencé à travailler pour François, je voyais ce jeune garçon qui déneigeait les toits des camions dans la cour. C’était son fils de 14 ans, Raphaël. Je savais qu’il faisait de la course automobile avec son père. François m'avait parlé de leur passion commune. Moi, j’avais une fille du même âge qui étudiait à la polyvalente Veilleux de Saint-Joseph-de-Beauce, comme Raphaël. Coralie était inscrite au programme de sports-études de patinage artistique...

Sans qu’ils ne soient avisés de quoi que ce soit ni même les instigateurs d’une quelconque rencontre entre leurs enfants, les deux papas apprennent un jour que Coralie et Raphaël, qui se sont rencontrés à l’école, forment dorénavant un couple.

Raphaël Lessard, Coralie et Jesse Bélanger sourient et regardent la caméra.

Raphaël Lessard, Coralie et Jesse Bélanger

Photo : Radio-Canada / Pascal Ratthé

Je n’avais aucune idée que Coralie était la fille de Jesse Bélanger, le joueur de hockey, le gagnant de la Coupe Stanley qui travaillait pour mon père. Aujourd’hui, ça fait trois ans et deux mois qu’on est ensemble, avoue en riant de bon coeur Raphaël Lessard devant son beau-père.

Raphaël Lessard est bel et bien le pilote qui, en octobre dernier, à Talladega, en Alabama, est devenu le premier Québécois à remporter une épreuve majeure de NASCAR aux États-Unis à l’âge de 19 ans. Ce jour-là, Coralie Bélanger était présente au circuit, seule membre de la famille à pouvoir assister à ce moment historique en raison des restrictions de la COVID-19.

Curieusement, voilà que le destin a lié Coralie à un athlète professionnel, comme son père.

Ils sont très différents, mais leur point commun, c’est la passion, dit-elle. Raphaël, il pourrait faire de la course automobile 7 jours sur 7, 24 heures sur 24. Il en mange. Mon père, il a travaillé très fort pour avoir du succès. L’aréna, c’était sa place.

Auparavant, je n’avais pas vraiment d’intérêt pour la course automobile, ajoute Jesse Bélanger. Aujourd’hui, je regarde les courses à la télé avec mon chandail de Raphaël sur le dos. J’ai hâte de pouvoir assister à ma première course lorsqu’il sera permis de traverser la frontière.

Comme mon beau-père, j’ai dû me faire un nom. "Raphaël qui?", oui, j’ai aussi entendu ça!, s’exclame le jeune pilote. Une remarque qui fait sourire Bélanger qui, presque au même âge, tentait de gagner le respect de son entraîneur Pat Burns.

Raphaël Lessard peut atteindre une vitesse de plus de 340 km/h dans sa camionnette. Mais son beau-père admet qu’il ne l’envie pas du tout.

Je n’aime pas la vitesse. Dans mon camion, je ne peux pas dépasser les 100 km/h. L’accélérateur est bloqué à cette limite. Ça ne me dérange pas. Et sur ma moto, je ne fais pas d’excès non plus. Je pars avec ma blonde et on admire les paysages. C’est la belle vie.

L'ex-hockeyeur sourit.

Jesse Bélanger

Photo : Radio-Canada / Pascal Ratthé

Jesse Bélanger est assis dans les gradins et observe les banderoles accrochées au plafond du centre Lacroix-Dutil. Il y en a deux à son nom : l'une avec son no 26 de l'équipe championne de Saint-Georges, l'autre avec le no 29 qu'il portait lorsqu'il a gagné la Coupe Stanley.

C’est d'ailleurs par défaut s'il a un jour porté le no 29 à Montréal. Moi, j’ai toujours voulu porter le no 26, comme mon idole Peter Stastny. Je l’ai porté à mon arrivée à Montréal, mais le Canadien a fait l’acquisition du vétéran Gary Leeman qui a réclamé ce numéro. Je lui ai donc cédé et j’ai choisi à regret le 29. Ensuite, partout ailleurs, j’ai presque toujours porté le 26.

Puis, en 2007, le Tricolore a rendu hommage au gardien Ken Dryden en retirant son numéro 29.

Il l’avait porté avant moi. Je peux donc me vanter aujourd’hui que mon numéro à Montréal a été retiré…

C’est une blague bien sûr. Par contre, la bague de la Coupe Stanley qu’il porte est bien réelle. Et les camionneurs qui en possèdent une sont plutôt rares sur les routes...

Photo d'entête par Pascal Ratthé