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Samuel Girard

Samuel Girard - Ma retraite à 22 ans

« Mon chemin d'athlète s'arrête ici. Ma vie, elle, ne fait que commencer. »

Samuel Girard

Signé par Samuel Girard

Le 24 mai, le patineur de vitesse Samuel Girard a annoncé sa retraite du sport, tout comme sa conjointe Kasandra Bradette. Il explique ce qui a motivé sa décision.

On m’a souvent dit que j’étais le futur Charles Hamelin. Que comme j’ai 22 ans et une médaille d’or olympique au cou, je devrais absolument continuer.

Eh bien non. C’est ici que ça s’arrête.

Je vous en parle parce que je ne veux pas que ce soit tabou. Je ne veux pas qu’on brûle des athlètes. Je ne veux pas qu’on s’oublie dans tout ça. Il y a des athlètes qui ont voulu se retirer, mais qui ont continué par peur de ce que les autres penseraient.

Pas moi.

Ça fait quelques semaines que je suis dans mon patelin, au Saguenay. Je bûche du bois au chalet des parents de Kasandra, ma copine, qui est aussi patineuse et athlète olympique. Je joue avec Théo, mon chien. Et je l’avoue : je dors mieux.

Je dors mieux depuis que j’ai pris ma décision.

J’en ai arraché cette saison. Pour tout vous dire, ça ne me tentait même pas d’aller aux Championnats du monde en mars. J'étais vraiment tanné, tanné de partir. Je n’avais plus du tout envie de patiner.

Tout me pesait. La même lourdeur que j’avais sentie tout juste après les Jeux olympiques de Pyeongchang. On m’avait alors dit que c’était normal de perdre la motivation. Les fameux blues post-olympiques. J’y ai cru.

La saison avançait, le temps passait, et je me disais : « Crime, ça ne passe pas. Je ne sais plus. » La flamme ne revenait pas à 100 %.

J’avais beau avoir gagné une médaille d’or en Coupe du monde en décembre au Kazakstan, ça ne changeait rien. Il y avait toujours cette sensation désagréable.

Ma marraine Jacynthe, une femme qui voit clair, m’avait alors dit : « Si tu te poses des questions, ce n’est pas pour rien. Il y a quelque chose qui ne va pas. »

Gros plan sur la médaille

Samuel Girard et sa médaille d'or du 1000 m des Jeux olympiques de Pyeongchang

Photo : Getty Images / Ker Robertson

J’ai fini par comprendre que je m’oubliais, et depuis trop longtemps. Les sacrifices étaient devenus simplement trop lourds.

Les sacrifices, c’est, par exemple, mon coin de pays, la nature, mon élément. Moi, si je veux aller pêcher au Saguenay, j’y suis en 15 minutes. À Montréal, où se trouve notre centre d'entraînement, il faut faire une heure et demie de voiture et payer en plus pour pêcher. Ça, je ne l’ai jamais compris. Ça, ça me manque.

Et il y a la famille, bien sûr. Nous sommes tissés très serré chez les Girard. Mon père, qui n’est vraiment pas le plus démonstratif, était tellement à l’envers à mon départ pour Montréal, il y a cinq ou six ans, qu’il en a pleuré.

Avant, je soupais pratiquement tous les soirs chez mes grands-parents, qui habitent à côté de chez nous. C’est mon grand-père Gaëtan qui m’a montré à chasser, à trapper, à pêcher. Un homme que j’estime énormément. Du jour au lendemain, je ne les voyais plus que quatre ou cinq jours par année. C’est comme si je me mentais à moi-même, comme si ce n’était pas important pour moi.

Oui, j’ai passé par-dessus tout ça pendant les quatre ans du dernier cycle olympique. Je suis arrivé à Montréal. Tout était nouveau. Nouvel apprentissage, nouveau coach, l'équipe nationale, premières années en Coupe du monde. Ces quatre années-là ont passé vite. Ça me dérangeait moins.

Je faisais tout ça pour les Jeux, pour mon objectif final : être aux Olympiques. Je me disais tout le temps : « Je mets ça de côté. C'est pas grave. Je vais pouvoir rattraper le temps perdu quand les Jeux seront terminés. »

Erreur. Trois semaines après les Jeux, la même routine a recommencé.

Cet hiver, j’étais en Italie quand j’ai lu le texte de retraite d’Alex Harvey sur Podium. Il avait mis des mots sur ce que je ressentais, sur ce que je n'étais pas capable d’exprimer. Ça m’a marqué. Sa situation était un peu la même. Toujours parti. Pour lui, c'était pire que pour nous autres.

Est-ce que les Jeux suivants en valaient la chandelle? Plus pour moi.

Je l’avoue : je ne parlerais peut-être pas de retraite si je n’avais pas participé aux Olympiques en 2018. J’ai eu la chance d’avoir du succès très rapidement, que ce soit en Coupe du monde, aux Championnats du monde ou aux JO.

Ça veut dire que j’ai la chance aussi de passer à autre chose plus rapidement.


Reste un truc : quel que soit le sport, j’aurais fait la même chose. Je l’aurais quitté. Le système amateur fait en sorte que c'est difficile, quasi impossible, d'avoir une vie à l’extérieur du sport.

C'est très dur d'avoir un équilibre. Il y a plusieurs personnes qui se battent pour ça. Kim Boutin l'a fait. Après les Jeux olympiques, elle a pris environ six mois de pause. Elle a pensé à elle. J'étais pourtant le premier à critiquer cette décision. Mais au bout du compte, quand je me suis retrouvé dans cette situation-là un an plus tard, j'ai réalisé que c'était elle, la plus intelligente.

Peut-être que si j’avais fait ça, je ne serais pas, aujourd’hui, un retraité à 22 ans.

En patinage de vitesse, on a trois semaines de vacances après la saison, quatre ou cinq jours de congé durant l’été, deux ou trois jours à Noël et un seul au jour de l'An. Une fin de semaine complète, un samedi et un dimanche? Peut-être une aux trois mois. Il n'est pas évident de se taper un aller-retour de 10 heures d'auto en deux jours.

Je crois que c'est une accumulation des dernières années qui a fait en sorte que je me retire.


Samuel Girard devant l'Américain John-Henry Krueger et les Sud-Coréens Yira Seo et Hyojun Lim, qui chute, en finale du 1000 m aux Jeux olympiques de Pyeongchang.

Samuel Girard devant l'Américain John-Henry Krueger et les Sud-Coréens Yira Seo et Hyojun Lim, qui chute, en finale du 1000 m aux Jeux olympiques de Pyeongchang.

Photo : Getty Images / Jamie Squire

C'est sûr qu'il va falloir que le sport se réveille un peu. Il faut penser aux athlètes. On n’est pas seulement des machines à s’entraîner, on n'est pas seulement des robots. On a aussi une vie à l'extérieur du sport.

Alex Harvey, c'est un peu la même chose. Il n'avait pas de vie à l'extérieur de son sport. Il était toujours parti. À Noël, il n’était jamais là. C'est la même chose dans chaque sport amateur. On se dédie à notre sport, on n’a pas vraiment beaucoup d'argent. On fait ça parce qu'on aime ça.

Ça faisait 18 ans que je faisais du patin, depuis que je suis tout jeune. J'ai toujours été là-dedans. Je ne suis pas un mordu, passionné de ce sport. J'aime le patin, mais t'en fais pas une carrière, tu ne vis pas de ça.

Et si, par exemple, on pouvait partir deux semaines au Saguenay à Noël. On pourrait s'entraîner à Chicoutimi, au Centre Marc-Gagnon. Pourquoi pas? Ce n’est pas une semaine sur 11 mois d'entraînement qui va changer grand-chose.

Je pense que les entraîneurs et la structure sont trop rigides. On reste dans notre cadre d'entraînement. Il ne faut pas déroger de ça. On ne laisse pas aux athlètes la chance de pouvoir faire autre chose, par peur de les perdre ou qu'ils se blessent.

Résultat : on oublie le côté mental. Et ça, c’est très important. Surtout pour les athlètes qui viennent de régions éloignées. Ceux qui viennent de Montréal voient leur famille toutes les semaines. C’est différent.

Les fédérations doivent s'ouvrir les yeux, être plus souples, ce qui va leur permettre de garder les athlètes quatre ou cinq ans de plus. Parce qu’on ne les aura pas tannés du sport.

Si on m'avait laissé la possibilité, ces cinq dernières années, de passer du temps à Noël avec mes proches, d'avoir une flexibilité, de pouvoir aller au Saguenay pour la fête des Mères ou la fête des Pères, il y a de très grosses chances qu'en ce moment, on se parlerait de mes résultats aux derniers Championnats du monde. Pas de ma retraite.

C'est vraiment juste rendu un travail. Le sport est en train de devenir un peu trop sérieux, un peu trop intense.

Il ne faut pas oublier de s’amuser là-dedans. Il ne faut pas oublier qu’on ne gagne pas notre vie avec ça. Il va y avoir une après-carrière. On ne peut pas se fermer les yeux. Il faut se trouver en tant que personne. Pas seulement en tant qu'athlète.

Il faut arrêter de juste voir le sport d'élite comme le fait saillant d'une vie.

Moi, je suis Samuel Girard, qui aime aller à la chasse, à la pêche. Je suis manuel. Ça me définit en tant que personne, mais je suis aussi champion olympique. Tout ça va ensemble.


Ces dernières semaines, je recevais les programmes d’entraînement de l’équipe. Et je me sentais mal. Je devais prendre une décision. Je ne voulais surtout pas profiter du système de financement pour les athlètes.

Puis, un jour que je travaillais seul, je me suis dit : « Oui. C’est vraiment là que je suis rendu. » Je suis rentré chez moi et je l’ai annoncé à Kasandra. Elle a 7 ans de plus que moi. Curieusement, c’est moi qui prenais le premier cette décision.

Kasandra a eu un parcours plus sinueux, mais je suis tellement fière d’elle. Elle aussi raccroche ses patins aujourd’hui.

Mon père comprend. Il est content. Ma mère s’inquiète. Elle a peur que ma décision soit trop rapide. Mais je me suis laissé une porte de sortie. J’ai une entente avec l’équipe nationale de patinage de vitesse si jamais l'envie me revenait avant les prochains Jeux.

Pour l’instant, c’est non. Je suis en paix avec moi-même.


Samuel Girard réalise qu'il vient de remporter la médaille d'or au 1000 m des Jeux olympiques de Pyeongchang, devant l'Américain John-Henry Krueger.

Samuel Girard réalise qu'il vient de remporter la médaille d'or au 1000 m des Jeux olympiques de Pyeongchang, devant l'Américain John-Henry Krueger.

Photo : Getty Images / Jamie Squire

Bien franchement, je n'ai jamais voulu être un multiple médaillé olympique ni un visage marquant de l'histoire du patinage de vitesse. Je n’ai jamais voulu être Charles Hamelin. Je suis Samuel Girard et je vais faire mon chemin. Tellement de choses dans la vie me passionnent et m'attirent.

Je veux suivre mon cours en charpenterie-menuiserie et devenir entrepreneur en construction. Non, ça ne remplacera pas les moments d’extase vécus quand j’ai gagné l’or olympique du 1000 m à Pyeongchang. Imaginez le feeling. Je n’ai jamais été capable de le décrire. Impossible.

En réalité, je n’ai pas besoin de vivre encore ces sensations fortes. Je suis davantage en quête de défis. Et la menuiserie, c’est bien assez pour moi.

On va se construire une maison tout près de chez mes parents, à Ferland-et-Boilleau, qui ne compte même pas 600 habitants. Une maison entourée de bois. Et c’est parfait comme ça. Ma copine va terminer ses études. Puis, il y aura des enfants.

Il ne faut pas s’inquiéter pour nous deux parce qu’on prend notre retraite en même temps. On faisait déjà tout ensemble. La suite ne sera pas traumatisante. Au contraire, on veut s’épauler là-dedans.

J’ai hâte! Hâte d’embarquer dans la vraie vie. Hâte d’avoir une vie équilibrée. Travailler la semaine, faire ce que tu veux le week-end, sans te sentir coupable du verre de vin de trop.

Merci à tous ceux qui m’ont appuyé au cours des dernières années. Merci aussi de comprendre que mon chemin d’athlète s’arrête ici.

Ma vie, elle, ne fait que commencer.

Propos recueillis par Diane Sauvé