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Jesperi Kotkaniemi (droite) et Carey Price

Jesperi Kotkaniemi - Ma première saison à Montréal

« À mon premier match préparatoire, quand j'ai marqué, la foule a été si bruyante. Pendant cinq minutes, c'était sans arrêt. Je n'en revenais pas. J'étais tellement heureux que j'ai failli me mettre à pleurer. »

Signé par Jesperi Kotkaniemi

Il y a eu un moment dans toute la saison, un seul, où j’ai eu l’impression de sortir de mon corps. Je me voyais littéralement sur la glace en train de m’approcher du cercle des mises au jeu. C’était moi, dans la Ligue nationale, et je n’en revenais pas.

On est le 6 octobre. C’est le deuxième match de la saison à Pittsburgh. On est en première période et l’entraîneur m’envoie affronter Sidney Crosby. Je me rappelle m’être arrêté et avoir réalisé ce qui m’arrivait d’un coup. Je me suis dit : « Eh merde, qu’est-ce que je fais contre lui? »

Je n’ai pas eu le temps de me poser la question longtemps. Il a tassé mon bâton et a gagné la mise au jeu comme si je n’étais pas là. Je me suis dit : « OK, c’est ça le niveau maintenant. »

Honnêtement, je pense que mon cerveau a volontairement oublié tout ce qui s’est passé par la suite. Je ne me rappelle pas du tout du reste de ma présence sur la glace.

Je ne sais pas si les gens le réalisent, mais c’est tout un saut de passer d’ailier gauche de troisième trio en Finlande à joueur de centre dans la Ligue nationale de hockey.

Je m’en suis rendu compte cette fois-là face à Crosby, probablement le joueur le plus complet du monde. Je le connaissais, évidemment, je le suivais depuis longtemps. Il est un bon modèle à avoir, mais il n’était pas mon modèle.

Non, mon idole, c’était plutôt Joel Armia…


Je vous jure. Joel Armia.

Quand on m’a annoncé pendant le camp de développement au mois de juin, quelques jours après le repêchage, que les Canadiens venaient de faire son acquisition, j’étais aux anges.

Je vous explique.

Jesperi Kotkaniemi est félicité par des coéquipiers.

Jesperi Kotkaniemi est félicité par des coéquipiers.

Photo : Getty Images / NHLI via getty images/Francois Lacasse

Armia jouait auparavant pour l’équipe de ma ville natale, Pori, qui est aussi la sienne. Il avait 17 ou 18 ans à l’époque, et il était vraiment bon dans cette ligue en Finlande. Est-il encore mon idole aujourd’hui? Hmm, bon, difficile à dire, mais je trouve ça pas mal cool de jouer avec mon idole de jeunesse. Ç’a l’air bizarre de dire ça, mais c’était un peu un rêve.

Et, honnêtement, une chance qu’il était là pour ma première saison à Montréal. Je vous donne un exemple.

C’est notre tout premier voyage de la saison, à Toronto. Notre autobus arrive à l’hôtel. J’en descends et je me dirige directement vers l’ascenseur quand Joel me tire par la manche.

- N’entre pas dans l’ascenseur en premier, me lance-t-il sur un ton paniqué.

- Pourquoi?

- Tu ne veux pas le savoir, répond-il.

Quand tu es une recrue dans la LNH, tu ne peux pas faire n’importe quoi. En fait, il y a pas mal de choses qui te sont interdites. Il faut juste le savoir. Lors de ce premier voyage, je ne connaissais pas les règles, dont celle-ci : une recrue n’a pas le droit d’entrer dans l’ascenseur en premier. Peu importe ce que tu fais, surtout, ne fais pas ça.

En Finlande, ce genre de règlement n’existe pas.

Je n’ai jamais su ce qui serait arrivé si j’avais transgressé la règle, mais on m’a fait comprendre que ce serait mieux que je ne l’apprenne pas.

Autre règle : dans les salons des joueurs, des places sont réservées aux vétérans. Personne ne m’en avait parlé. Alors, au début, je me tenais un peu n’importe où. Claude Julien a déjà dû m’avertir que je n’avais pas d’affaire à tel ou tel endroit. D’attendre deux ou trois ans, peut-être, avant de rejoindre les vétérans.

Finalement, je ne pense pas avoir fait quoi que ce soit de trop stupide. Grâce à Joel, et aux autres Finlandais de l’équipe, je dois l’avouer. Ils ont toujours été là pour m’expliquer les choses juste à temps. Disons que j’avais beaucoup à apprendre. J’ai encore beaucoup de choses à apprendre, évidemment.


La première fois que je suis arrivé à Montréal, j’étais seul. Et je me sentais seul. En fait, c’était ma deuxième fois au Québec. J’étais déjà venu à Sorel-Tracy une fois. Nous avions un tournoi là-bas, il y a trois ans, dans le cadre d’un camp d’entraînement de l’équipe nationale. Mais bon, on ne peut pas dire que ça m’avait beaucoup préparé à ce qui m’attendait à Montréal.

Je ne savais pas du tout à quoi m’attendre en débarquant de l’avion. Je n’étais qu’un enfant de 18 ans qui, un an auparavant, jouait comme ailier dans un troisième trio en Finlande. Qui avait passé toute sa vie dans la même petite ville, Pori. Dans un cocon confortable.

Ça n’a pas aidé quand Claude Julien m’a fait vivre un des moments les plus bizarres de ma vie.

J’étais assis dans la salle des thérapeutes, je parlais avec des gars. Claude est alors venu me voir et m’a demandé : « C’est quoi ton nom? » Je ne savais pas s’il plaisantait ou non. Il a toujours un visage impassible. Et il fait cette face-là à la perfection.

Mon Dieu que c’était bizarre, ça. Il me semble que c’était au dernier jour du camp de développement en juillet. Est-ce qu’il plaisantait? Est-ce qu’il se moquait de moi? Je suis vraiment resté surpris. Genre… quoi???

À ce jour, je ne sais toujours pas si c’était une blague.


Jesperi Kotkaniemi pendant la journée des tests physiques, en septembre 2018, au complexe d'entraînement de Brossard.

Jesperi Kotkaniemi pendant la journée des tests physiques, en septembre 2018, au complexe d'entraînement de Brossard.

Photo : La Presse canadienne / Graham Hughes

Je suis revenu à la fin août pour le camp des recrues. Et les choses se sont mal passées dès le départ.

Je jouais mal. Les jeunes Sénateurs d’Ottawa nous ont dominés complètement. Les gens commençaient à parler de Brady Tkachuk. On l’affrontait pendant le camp et il avait été choisi seulement un rang derrière moi au repêchage. Il avait l’air prêt pour la LNH. Pas moi.

Je me disais : « Continue de croire en toi. Je sais ce que je suis capable de faire. Ça va prendre du temps, mais ne t’inquiète pas. Tu vas y arriver. » Il y avait tellement de nouveaux aspects, des nouveaux trucs auxquels m’adapter. Entre autres, les dimensions de la patinoire, plus petite que ce qu’on a en Europe. Ça change tellement le jeu.

J’ai compris que c’est à cause de ce point précis qu’on voit des joueurs se débarrasser de la rondelle en fond de territoire. En Finlande ou en Europe, tu as du temps pour faire ce que tu veux. Les adversaires ne se précipitent pas sur toi et, s’ils le font, s’ils essaient de te frapper, ils vont eux-mêmes se sortir du jeu. Tu vas simplement les contourner, puis continuer.

J’aime bien le style de jeu qu’on pratique ici. Je pense que c’est bon d’avoir un mélange entre les deux : un peu de cette culture où l’on place la rondelle en fond de territoire pour aller la récupérer, et un peu de la culture européenne, plus axée sur la possession de la rondelle. C’est une bonne combinaison.

Bref, tout en essayant de m’adapter à la glace, je me répétais constamment de prendre plaisir au camp et de retourner la tête haute en Finlande quand je serais retranché, après quelques jours.

C’est vraiment ce que je croyais qui allait m’arriver. Mais dès qu’on a commencé à jouer avec les hommes, bizarrement, je me suis tout de suite senti à la maison. Les choses se sont mises à bien aller, autant sur la patinoire qu’à l’extérieur.

J’ignore pourquoi, mais j’ai toujours été pas mal bon pour m’adapter aux nouvelles situations. Ça n’a jamais été un problème pour moi. Peut-être parce que je suis quelqu’un de vraiment décontracté, de facile à vivre. Honnêtement, il n’y a pas grand-chose qui me dérange.

Le plus important se passe dans le vestiaire : une fois que les gars t’acceptent comme un des leurs, tu te sens à l’aise. Et quand tu es bien dans le vestiaire, ça devient facile de l’être sur la glace.

Le plus difficile lorsque tu es le petit nouveau, c’est de rester fidèle à toi-même, à qui tu es vraiment. De rester authentique avec le groupe. Ça se sent, ces choses-là. Il y a tellement une chimie particulière dans une équipe de hockey.

Alors au lieu d’être discret et silencieux, au lieu de rester dans mon coin et d’observer, j’ai essayé d’être moi-même pour faire partie de la gang.

Je pensais qu’il me faudrait du temps pour m’adapter. Finalement, c’est allé pas mal vite.


Jesperi Kotkaniemi, du Canadien, se prépare pour une mise en jeu contre John Tavares, des Maple Leafs.

Jesperi Kotkaniemi, du Canadien, se prépare pour une mise en jeu contre John Tavares, des Maple Leafs.

Photo : The Canadian Press / Nathan Denette

Aussi étrange que cela puisse paraître, je pense que mes 18 premières années dans une petite ville de 80 000 habitants en Finlande m’ont un peu préparé à ce qui m’attendait ici.

À Pori, tout tourne autour du hockey. Il n’y a absolument rien d’autre à faire. Quand on joue bien et qu’on gagne, les gens sont contents et viennent nous voir. Quand on est mauvais, ça se ressent, ça change l’ambiance dans la ville. Elle devient différente, déprimée.

Et c’est un peu la même chose ici. Tout respire le hockey à Montréal. Tu le ressens chaque jour dans la rue.

Cette année, c’était agréable. Je pense que les amateurs ont aimé nous voir jouer. Chaque fois, c’était incroyable de se rendre au Centre Bell. Je sais que ça a l’air stupide de dire ça, mais il y a toujours quelque chose de spécial et surtout d’unique quand tu vas jouer là.

À mon premier match préparatoire, quand j’ai marqué, la foule a été si bruyante. Pendant cinq minutes, c’était sans arrêt. Je n’en revenais pas. Les amateurs se sont levés, ils applaudissaient, ils sautaient de joie dans les gradins…J’étais tellement heureux que j’ai failli me mettre à pleurer.

Je me suis dit que si j’arrivais à répéter ça souvent, j’allais vivre des moments magiques dans cette ville.

Je voulais vivre ça au moins une fois dans ma vie. Je peux mourir heureux.


Montréal, c’est aussi un peu différent de ce que j’ai connu en Finlande. Il y a 80 000 personnes dans ma ville natale. Le complexe d’entraînement des Canadiens, à Brossard, correspond probablement à la taille du plus gros édifice à Pori. C’était un peu fou en arrivant ici. Tout est tellement plus gros. Mais j’adore ça. Dans le centre-ville, tu retrouves cette touche européenne parfois, et surtout dans le Vieux-Port. Ce coin de la ville est magnifique et, pour magasiner, tu vas sur Sainte-Catherine et tout est au même endroit. Tout est concentré, j’adore ça. Ça ressemble beaucoup à ce qu’on a en Europe.

À Toronto, par exemple, tout est éparpillé. Il y a des choses à faire à gauche et à droite, un peu par ici, un peu par-là, mais ce n’est pas pareil. Montréal me convient mieux.

Maintenant, tout le monde me connaît ici. Dans la rue, je dirais qu’une personne sur deux vient me voir. Les gens viennent généralement juste me saluer. Parfois, ils veulent des photos. C’est correct, je n’ai pas de problème avec ça. Tu comprends tout de suite à quel genre d’endroit tu as à faire.

Ça vient avec notre travail. Je préfère ça de loin à l’anonymat d’autres grandes villes américaines.

Et puis, avec Victor Mete, j’ai découvert quelques endroits tranquilles si jamais j’en ai besoin. Si ça ne vous dérange pas, je vais les garder pour moi…


Évidemment, je ne vous ferai pas de cachettes, je me suis ennuyé, par moments, de mes amis, des gens que je voyais presque chaque jour dans ma ville natale. J’ai quand même passé toute ma vie là-bas. Ce n’est pas facile de se déraciner.

Toutefois, j’ai été très chanceux d’avoir ma famille avec moi ici pendant presque toute l’année. Ma mère est arrivée rapidement, et même mon père est venu nous rejoindre à un certain moment. Je ne savais pas à quoi ressemblerait la vie seul. Ils ont été d’une aide précieuse. Je n’ai même pas eu le temps de devenir un meilleur cuisinier, ma mère a tout cuisiné cette année. Honnêtement, je l’avoue, elle a tout fait. Sans elle, je ne sais pas comment j’aurais réagi.

Je sais déjà qu’elle sera de retour à temps partiel la saison prochaine. Probablement pour des séjours de deux ou trois semaines à la fois.

Jesperi Kotkaniemi

Jesperi Kotkaniemi

Photo : Reuters / USA Today Sports


Je disais que je suis débarqué à Montréal comme un jeune de 18 ans qui ne savait rien. Je suis encore un jeune de 18 ans, mais j’ai l’impression d’avoir vécu cinq années en une.

Ma première saison a passé tellement vite. C’était plaisant de se réveiller tous les jours et de se demander ce qui allait arriver de nouveau. Tu ne sais jamais ce qui t’attend.

Je vais dire à mes amis finlandais qu’ils devraient déménager ici. S’ils veulent voir du vrai hockey, tu ne peux pas trouver un meilleur endroit qu’ici. Les dieux du hockey vivent ici, c’est sûr. Si tu veux savoir à quoi ressemble une vraie ville de passionnés, une vraie atmosphère de hockey dans un amphithéâtre incroyable, tu dois venir à Montréal.

J’ai regardé presque tous les matchs des séries éliminatoires. La vitesse du jeu est hallucinante. Le niveau de compétition, la férocité des batailles… Je peux juste imaginer à quel point c’est difficile, et surtout, vraiment divertissant. Je veux tellement y être, je veux tellement avoir la chance de jouer dans des matchs aussi importants. D’une certaine manière, c’était presque de la torture de regarder ça.

La saison dernière, on était proches. Et l’année prochaine sera bonne. Plusieurs bons jeunes sont sur le point d'arriver. Ça devrait vouloir dire qu’on aura énormément de talent, et pour longtemps.

Je sais que les Canadiens cherchent un centre numéro 1 depuis tellement longtemps. Suis-je le centre d’avenir? J’espère vraiment que oui. Ou, à la limite, ce sera l’un des jeunes qui montent. Tout ce que je sais, c’est qu’on va rester ensemble longtemps.

Beaucoup de bonnes choses s’en viennent pour cette équipe. Très bientôt.

Propos recueillis par Alexandre Gascon