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L'entraîneur de tennis Sylvain Bruneau et la joueuse Bianca Andreescu

Sylvain Bruneau - Au sommet avec Bianca Andreescu

« Jusqu'à la victoire de Bianca à Indian Wells, on travaillait un peu sous le radar. Là, les choses ont changé. »

Sylvain Bruneau

Signé par Sylvain Bruneau

Jamais je n’avais accompagné une athlète dans une aussi grande victoire.

J’ai pourtant vécu de grands moments en Fed Cup avec l’équipe canadienne de tennis ou aux côtés d’Eugenie Bouchard. Mais remporter un tournoi aussi prestigieux que celui d’Indian Wells, je dois dire que c’est difficile à égaler.

J’ai toujours eu confiance que Bianca Andreescu accomplirait de grandes choses. Mais là, je l’admets, c’est arrivé beaucoup plus rapidement que prévu.


Après sa victoire surprise en finale à Indian Wells, le 17 mars, on était invité à une petite fête organisée par le tournoi.

C’était drôle parce que les responsables de la fête étaient les mêmes qui s’étaient occupées de la cérémonie d’après-victoire à Newport, aussi gagné par Bianca, quelques semaines plus tôt. Mais cette fois-ci, la victoire était d’une tout autre envergure.

Une dame est venue me voir pour me dire qu’elle cherchait désespérément du champagne sans alcool pour Bianca, qui n’a pas l’âge légal pour en boire en Californie.

Avant de partir, les organisateurs lui ont remis quelques prix, dont une carte cadeau pour le restaurant In-N-Out Burger, une chaîne de restauration rapide qu’on retrouve presque exclusivement dans le sud-ouest des États-Unis.

« C’est un signe du destin », m’a alors dit Bianca, sourire en coin. Avant le tournoi, elle m’avait parlé de cette chaîne que je ne connaissais pas et on s’était promis d’y aller après son élimination. On est assez correct avec la nutrition normalement, mais on se permet parfois de petites escapades burgers après les tournois.

En arrivant au restaurant ce soir-là, j’ai dit à Bianca de m’attendre dans la voiture, qui débordait de bagages. Elle a insisté pour venir avec moi à l’intérieur du restaurant, situé à quelques kilomètres à peine du site du tournoi.

On a commandé et, rapidement, tout le monde s’est mis à lui demander des photos et des autographes. Il y avait énormément de clients qui venaient d’assister à la finale masculine du tournoi, donc beaucoup d’amateurs de tennis.

C’était vraiment intense. Elle s’est prêtée au jeu de belle façon, mais elle a rapidement senti le besoin de se replier dans la voiture.

Je pense que c’est à ce moment précis qu’elle a compris que sa vie venait de changer.

On a mangé nos burgers en roulant vers Los Angeles, où elle avait rendez-vous avec un thérapeute. Ça nous a pris une éternité à nous rendre tellement il y avait du trafic. C’était la fin du spring break, je pense.

On a parlé de tout sauf du tennis. On était tous les deux beaucoup trop émotifs pour faire notre bilan de tournoi. On a parlé de sa famille, de la mienne, de nos amis. Bianca et moi, on ne manque jamais de sujets de conversation.

Elle a reçu des traitements chez le thérapeute de 22 h 30 à 0 h 30, puis on est rentré à l’hôtel, où nous attendaient son amie Carson Branstine et l’entraîneur Simon Larose, mon bon ami.

On a fêté un peu. Le lendemain, on a pris l’avion vers Miami, où Bianca était attendue. Mais avant de me rendre à l’aéroport, en début d’après-midi, j’ai enchaîné les entrevues comme jamais je l’avais fait auparavant.


Ma carrière de joueur de tennis a été assez brève. J’ai participé à des tournois provinciaux, mais rapidement, j’ai eu l’appel de l’enseignement et du coaching.

J’ai amorcé mes études en éducation physique à l’Université McGill, mais j’ai abandonné après ma deuxième année parce qu’un poste d’entraîneur du programme élite se libérait au club de Repentigny. Le genre de poste rarement disponible et qui ne pouvait pas attendre que je termine mes études.

Contre l’avis de mes parents, j’ai donc accepté l’offre. Puis, Tennis Canada a commencé à me confier des missions avec ses juniors. J’ai notamment accompagné Greg Rusedski et Sébastien Lareau sur la route quand ils avaient 14-15 ans.

Sylvain Bruneau à Miami, en mars 2019

Sylvain Bruneau à Miami, en mars 2019

Photo : Tennis Canada/Mauricio Paiz

J’ai fait mon premier déplacement comme entraîneur professionnel en 1988, j’avais 23 ans. Trente ans plus tard, je suis toujours à l’emploi de Tennis Canada.

J’ai aussi travaillé avec Simon Larose, Jocelyn Robichaud et Frank Dancevic. Les deux premiers sont aujourd’hui entraîneurs, tandis que Frank est capitaine de la Coupe Davis.

On m’a ensuite confié le développement du volet féminin du programme national. Depuis, je n’ai entraîné que des joueuses et j’adore ça.

Le tennis féminin ou masculin, c’est le même sport, mais ce n’est pas tout à fait la même chose. L’approche mentale est l’une des grandes différences.

Je pense que les athlètes féminines, en général, sont plus émotives. Il y a des exceptions bien sûr, mais l’approche est un peu différente. On voit rarement des approches crues, directes et « rentre dedans » au tennis féminin comme c’est le cas au tennis masculin.

Ça tombe bien, ce n’est vraiment pas mon style. Je préfère l’échange aux directives autoritaires.


On m’a beaucoup parlé de mon intervention, partagée abondamment sur les médias sociaux, auprès de Bianca en troisième manche de la finale contre Angelique Kerber à Indian Wells. Dans les tournois de la WTA, on permet aux joueuses de faire appel à leur entraîneur une fois par manche.

Les joueuses n’y ont pas droit en grand chelem ni dans les plus petits tournois.

À mon avis, c’est un truc purement marketing. C’est fait pour la télé, parce que les gens aiment voir et entendre ça. Un micro sans fil nous attend lorsqu’on arrive à notre siège et on doit obligatoirement le porter. Je suis tellement rendu habitué que je l’installe tout seul.

Ça peut être intimidant de parler à notre joueuse parce que la caméra est vraiment proche de nous. Je ne m’en occupe pas, mais je sais très bien qu’elle est là. J’ai à peine une minute pour passer mon message.

Bianca était un peu en « détresse » quand elle a fait appel à moi à 3-2 pour Kerber dans la troisième manche. Elle sentait que le match lui glissait entre les doigts et elle était épuisée. C’est souvent délicat quand une joueuse demande l’entraîneur, parce que quand ça va bien, elle ne l’appelle pas.

Je pense que la flexibilité est l’une des qualités les plus importantes pour un entraîneur. Il faut savoir déchiffrer l’état d’esprit de notre athlète et ajuster notre discours en conséquence.

À Indian Wells, j’ai senti que je devais axer mon intervention sur l’émotion plutôt que sur la tactique ou la technique. Bianca m’a dit que mon message lui avait donné un coup de main. C’est tant mieux, car c’était le but.

Un contenu vidéo est disponible pour cet article

Intervention de Sylvain Bruneau

Sur le coup, quand je suis revenu à mon siège, je n’étais pas particulièrement fier de mon intervention. J’ai toujours été très critique de mon travail. Je dis toujours à la personne qui m’accompagne dans les gradins que j’ai oublié de dire tel ou tel commentaire super important. C’est toujours comme ça, et la finale à Indian Wells n’a pas fait exception.

L’échange était animé, à l’image de Bianca. Certains m’ont dit qu’elle avait trop parlé, mais je ne suis absolument pas d’accord. C’était important qu’elle libère des émotions et des frustrations. J’ai pu m’en servir ensuite pour lui répondre. C’est son tempérament et c’est parfait comme ça.

Bianca est très démonstrative, très émotive et c’est une formidable arme. C’est une battante expressive avec beaucoup de fougue. Elle doit rester elle-même.

C’est l’une des caractéristiques des champions, selon moi. Il ne faut jamais essayer d’être quelqu’un d’autre. Il y a encore des aspects à polir, c’est certain. Après tout, Bianca n’a que 18 ans.


L'entraîneur Sylvain Bruneau donne ses directives à Bianca Andreescu pendant le tournoi de Miami, en mars 2019.

L'entraîneur Sylvain Bruneau donne ses directives à Bianca Andreescu pendant le tournoi de Miami, en mars 2019.

Photo : Associated Press / Lynne Sladky

Non, Bianca Andreescu n’est pas du tout une drama queen comme lui a reproché Angelique Kerber au filet après sa défaite au beau milieu de la nuit du 23 au 24 mars à Miami. J’ai beaucoup de respect pour Kerber et je suis convaincu qu’elle a dit ça sous le coup de l’émotion.

Est-ce que ce genre de choses devraient être dites comme ça? Idéalement non, mais je peux comprendre la réaction de Kerber.

Bianca avait véritablement mal à l’épaule, au point où elle a dû abandonner au match suivant. Mais contre Kerber, avait-elle besoin de faire des mouvements avant de servir ou en retour de service pour montrer qu’elle avait mal? Je ne pense pas qu’il y ait un aspect bénéfique à les faire.

Je peux donc comprendre qu’une rivale, de l’autre côté du filet, puisse percevoir ça comme une fille qui veut montrer qu’elle est blessée sans l’être vraiment. En plus, Bianca a joué de façon magistrale en troisième manche.

Sans excuser les paroles de Kerber, je crois que Bianca a encore des choses à améliorer et c’est normal. Peut-elle être moins démonstrative quand elle a des pépins physiques sur le terrain? Je pense que oui.

Des fois, ce genre d’événement peut mener à un apprentissage. J’en avais déjà parlé à Bianca. Des fois, quand le message est véhiculé par une autre voix, il est mieux compris.

Le tennis féminin est un milieu extrêmement compétitif. J’aimerais dire que le climat qui y règne est toujours super sain et que tout le monde s’aime, mais ce n’est pas le cas.

Les joueuses sont de bonnes personnes, mais très compétitives. Elles passent très peu de temps à tisser des liens d’amitié entre elles. Les amies de Bianca, par exemple, ne sont pas des joueuses de la WTA.

Les relations sont plus cordiales entre les entraîneurs.


Quand mon patron, Louis Borfiga, m’a demandé de devenir l’entraîneur de Bianca à l’hiver 2018, ma première réaction a été de refuser. Il a dû me convaincre.

Je veux être clair : j’adore Bianca et je sais qu’elle a un immense potentiel. Je travaillais d’ailleurs avec Louis dans la recherche d’un entraîneur pour elle. On a fait quelques essais, sans trouver précisément ce qu’on cherchait. C’est à ce moment que Louis m’a dit que ça devait être moi.

Je ne voulais pas m’engager, parce que j’adorais mon rôle de capitaine de Fed Cup que j’occupais depuis 2010. J’aimais pouvoir me séparer en cinq pour travailler avec toutes les joueuses canadiennes comme Eugenie Bouchard, Françoise Abanda, Rebecca Marino et, aussi, bien sûr, Bianca.

En devenant l’entraîneur de Bianca, je n’allais plus avoir autant de temps pour travailler avec les autres. Alors, avant d’accepter, j’ai mis les choses au clair avec Tennis Canada : je m’engageais pour passer une quinzaine de semaines par année sur la route, pas plus.

J’ai deux filles de 9 et 13 ans et une conjointe qui ont besoin de moi à la maison. J’ai moi aussi besoin d’être à la maison avec elles.

Je voyage donc avec Bianca environ 15 semaines par année. Le reste du temps, elle est entourée de personnes en qui j’ai confiance et qui font le lien entre nous. Ça ne me gêne pas du tout de ne pas toujours être avec elle.

Un entraîneur est toujours sur un siège éjectable, c’est la réalité du tennis.

C’est un sport individuel et on passe tellement de temps avec notre athlète, alors c’est normal qu’il y ait de l’usure dans la relation. En passant moins de temps ensemble, on augmente nos chances d'avoir une plus longue collaboration et que mon discours demeure frais.

On s’entend vraiment bien, Bianca et moi. J’ai à peu près l’âge de ses parents. Puisqu’elle est à peine plus vieille que mon aînée, elle me donne des trucs pour être un bon papa avec ma fille au secondaire.

C’est cool. Elle est partisane de laisser beaucoup de liberté à mes filles…

De mon côté, je la conseille sur le tennis, mais aussi sur tout ce qui vient avec. Sa vie a changé depuis sa victoire à Indian Wells. Je pense qu’elle saura s’adapter à sa nouvelle célébrité, mais elle doit rester concentrée sur le tennis et l’entraînement.

Jusqu’à sa victoire, on travaillait un peu sous le radar. Là, les choses ont changé. Les demandes extérieures se sont multipliées. Le danger, c’est qu’elle recevra tellement d’offres, de beaux projets souvent difficiles à refuser.

D’ailleurs, à Indian Wells, des employés de la WTA lui ont dit qu’elle devrait être plus présente sur Instagram. Ils ont calculé la fréquence de ses publications et elle était sous la moyenne des joueuses. Moi, je ne suis présent sur aucun réseau social.

À 18 ans, ça peut être complexe de faire le tri et de tout gérer. Je pense qu’il ne faut pas analyser les offres en se disant qu’elles ne repasseront pas. Je préfère penser que les offres seront toujours là, parce que son tennis continuera de progresser.

Jusqu’à maintenant, je me suis senti très respecté et écouté par ses agents. Mon rôle d’encadrement ne se limite assurément pas au terrain. J’ai déjà exprimé mes craintes à Bianca et à son équipe d’agents. J’ai parlé à ses parents, qui doivent être consultés dans la prise de décision.


Sylvain Bruneau en discussion avec Eugenie Bouchard

Sylvain Bruneau en discussion avec Eugenie Bouchard

Photo : Tennis Canada/Pascal Ratthé

Je suis un vrai passionné du tennis, même si ma passion a évolué avec les années. Je ne regarde plus beaucoup de matchs les fins de semaine. Je crois beaucoup en l’équilibre. Alors, quand je ne travaille pas, je fais autre chose. On fait beaucoup de ski en famille.

Mes propres enfants jouent aussi au tennis, mais ce n’est pas moi qui les entraîne. Ma plus jeune fait de la compétition, et je garde mes distances. Je laisse toute la place à son entraîneur. Quand on joue ensemble, je suis d’abord le papa, mais je donne des petits trucs quand même.

Avec Bianca, je vais souvent voir des films au cinéma. On peut y aller deux ou trois fois par tournoi, souvent la veille d’un gros match. C’est important qu’elle ne pense pas toujours au tennis. C’est la même chose pour moi.

J’adore passer du temps à l’entraînement. C’est un plaisir de travailler avec Bianca, qui assimile tellement rapidement les nouvelles notions et qui les applique en tournoi. C’est fabuleux pour un entraîneur.

Je suis tellement flatté quand je reçois des messages, comme après la victoire de Bianca à Indian Wells, pour me dire que les gens ont eu du plaisir à regarder le match. Je suis tellement fier de savoir que les joueuses que j’entraîne vont ensuite inspirer des jeunes à prendre la raquette.

C’est tellement un beau sport, le tennis!

J’adore être entraîneur et je suis chanceux de le faire depuis si longtemps pour Tennis Canada. Je ne me verrais pas entraîner un athlète d’un autre pays.

J’ai vraiment la fédération canadienne tatouée sur le coeur.

Propos recueillis par Antoine Deshaies