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Elie Karojo se tient de bout sur un terrain de basketball en tenant un ballon.

Elie Karojo, ou l’éternel parcours du nomade combattant

À 5 ans, au Congo, on l'a fait monter seul dans un avion qui allait s'envoler vers Montréal. Peu après, sa demi-sœur l'a abandonné. Au fil des années, il s'est fait un chemin qui a été tout sauf tranquille. Voici l'histoire du parcours ni facile ni commun d'un jeune qui, aidé par plusieurs âmes charitables, a trouvé sa passion.

Un texte d' Antoine Deshaies, Journaliste sportif

Elie Karojo n’a jamais oublié.

Quand il était en première année dans une école du Plateau-Mont-Royal, il est rentré chez lui comme il le faisait chaque fin d’après-midi et a été accueilli par sa nounou à la maison.

Cependant, ce jour-là, les heures ont défilé et, contrairement à son habitude, la nounou ne partait pas. En fin de soirée, des policiers sont arrivés. La grande demi-sœur d’Elie, qui en avait la garde, n’est jamais rentrée.

Elle avait plutôt quitté la ville, sans rien dire, pour déménager à Ottawa avec ses deux enfants biologiques, laissant Elie et trois autres enfants dont elle avait la garde derrière elle.

Abandonnés, les quatre enfants ont été accueillis dans un centre jeunesse, un nouvel arrêt d’urgence d’une série de déracinements pour le jeune garçon.

Elie Karojo était arrivé au Canada du Congo moins de deux ans plus tôt à 5 ans, seul, en avion. Il garde aujourd’hui très peu de souvenirs de ses premières années de vie en Afrique, mis à part le fait que son père était plutôt vieux, qu’il avait plusieurs épouses et que sa famille, menacée, devait souvent changer de maison, parfois en pleine nuit.

Il revoit parfois certaines scènes dans sa tête.

« On devait aller se cacher souvent, se rappelle le jeune homme. Je me souviens que je dormais parfois dans une petite cabane dans une cour et que je voyais des animaux marcher tout près. C’était nice. »

Le gamin habitait chez des cousins depuis deux semaines quand un ami de la famille l’a emmené à l’aéroport sans lui expliquer pourquoi. Ce n’est qu’une fois débarqué au Canada qu’il a appris que son père était mort. Il n’a jamais su comment et n’a plus jamais eu de nouvelles de sa mère biologique.

Dix-huit ans plus tard, Elie Karojo a bien grandi.

Il mesure 2,01 m (6 pi 7 po) et fait partie de l’équipe de basketball des Gee Gees de l’Université d’Ottawa.

Son parcours pour s’y rendre a été mouvementé. Un proverbe africain dit qu’il faut un village pour élever un enfant. C’est à Montréal et à Laval qu’Elie Karojo a peu à peu trouvé et formé le sien.

Elie, dans l'uniforme des Nomades du Collège Montmorency, s'apprête à effectuer un tir.

Elie Karojo

Photo : fournie par Elie Karojo

Enfant, Elie a été trimballé de familles d’accueil en centres jeunesse. Quelque temps après l’avoir abandonné, sa demi-soeur a tenté de retrouver sa garde légale en l’emmenant à Ottawa, mais Elie n’a pas voulu y rester.

Elle nous disait qu’on n’était pas loyaux. Mais avec mes yeux d’enfant, je voyais que c’était elle qui nous avait abandonnés, se rappelle-t-il. J’avais peur. On m’a abandonné une fois, pour moi, c’est terminé. Je ne la déteste pas, mais je ne me sentais pas chez moi avec elle.

Elie trouvera finalement un peu de stabilité chez Dominique Karera, sa mère de famille d’accueil, aussi originaire du Congo.

Quand Elie est arrivé chez moi, il avait déjà des blessures d’avoir perdu ses parents si jeune, explique Dominique. Il avait eu un parcours difficile. Je lui ai apporté un peu de stabilité et lui ai permis de retrouver une cellule familiale.

Elie est le premier à admettre qu’il n’a pas toujours été facile.

Elle a vraiment été patiente avec nous. Et même si j’étais un enfant difficile, elle est restée avec moi, confie Elie. Elle s’intéressait à nous comme à ses vrais enfants. Je lui rends encore visite des fois, parce que je l’aime beaucoup.

Dominique répond qu’elle en a vu des pires que lui.

Oui, c'était difficile, mais il était aussi aimable et il a changé petit à petit, raconte la mère d’accueil. Bien sûr, il m’a fait vivre des choses, il n’aimait pas étudier et il était distrait à l’école, alors il fallait le suivre de près. Il aimait beaucoup le sport.

C’est justement par le sport qu’Elie a pu élargir son réseau social. Au secondaire, son intervenant à la DPJ lui a suggéré de se joindre à Bien dans mes baskets à l’école Jeanne-Mance, un programme qui se sert du basketball comme outil de travail social. Les entraîneurs, aussi travailleurs sociaux, ont petit à petit gagné sa confiance et l’ont fait progresser sur les plans social et sportif.

Avant d’arriver à Jeanne-Mance, un travailleur social, pour moi, c’était juste quelqu’un qui faisait la liaison entre ma famille d’accueil et les centres jeunesse, confie Elie. Au début, je n’avais pas envie de leur parler. Petit à petit, on a appris à se connaître. J’ai trouvé une deuxième famille avec les Dragons.

À son arrivée à Jeanne-Mance, Elie a d’ailleurs menti sur son âge pour devenir membre d'une équipe composée de joueurs plus jeunes que lui. La relation a commencé raide, analyse aujourd’hui le coordonnateur Martin Dusseault.

Je n’étais pas content quand je me suis rendu compte qu’il mentait, se rappelle-t-il. C’est la première fois qu’il joignait un vrai programme organisé compétitif et on a compris, après coup, qu’il avait peur de jouer avec des jeunes de son âge.

Sébastien Pavia et Elie Karojo discutent dans un gymnase.

Le travailleur social Sébastien Pavia et Elie Karojo

Photo : Radio-Canada / Antoine Deshaies

C’est un petit garçon bien seul au monde qui est arrivé ici, dit le travailleur social Sébastien Pavia. Il était laissé à lui-même. Il aurait pu sombrer dans toute sorte de parcours de vie, mais il a eu l’intelligence émotionnelle de s’attacher à des personnes qui l’ont guidé dans le chemin qui est le sien.

Le sport n’a pas effacé tous les doutes et tous les pièges dans la vie d’Elie Karojo pour autant. Avec une famille d’accueil comme unique pilier familial, il a pris de mauvaises décisions et a fréquenté des amis qui en ont pris de pires que lui.

Un soir, juste avant un entraînement, Martin Dusseault a reçu la visite de trois policiers qui voulaient lui parler. En sortant de son bureau, le travailleur social a aperçu Elie. Le jeune homme et des amis avaient eu un conflit avec des travailleurs de la construction.

Les agents étaient intervenus avant que la situation dégénère. Les comparses d’Elie s’étaient enfuis, mais pas lui. En voyant son chandail des Dragons de Jeanne-Mance, les policiers, qui connaissaient le programme, ont décidé de l’emmener à l’école plutôt qu’au poste. Une bonne discussion s’imposait.

J’étais d’accord avec les policiers que c’était plus constructif de travailler avec Elie tous ensemble, plutôt que de porter plainte en justice, mentionne le travailleur social. À partir de ce moment-là, il a vraiment compris qu’on n’était pas juste des entraîneurs de basket.

Elie ne compte plus le nombre de collègues de classe ou de coéquipiers qui ont purgé des peines de prison ou qui y sont toujours. Il se rappelle qu’en quatrième secondaire, l’un des bons joueurs de l’équipe s’est même fait arrêter juste avant les championnats provinciaux.

Elie était près des gangs de rue et on essayait qu’il ne bifurque pas dans cette direction-là, raconte l’entraîneur Guy Pariseau. Il avait parfois du mal à nous faire confiance. Chaque conseil qu’on lui donnait, il se demandait pourquoi on lui disait ça, pourquoi on voulait l’aider même s’il ne nous connaissait pas tant que ça.

On allait souvent traîner avec des gars des gangs de rue, mais Noël, un ancien du programme, nous a un peu pris sous son aile, ajoute Elie. Il ne voulait pas qu’on traîne avec eux, alors il venait souvent nous chercher très tôt le matin pour nous emmener jouer au basket à l’école. Je suis reconnaissant, car certains matins, je n’avais pas envie d’aller à l’école. Dieu merci, je ne suis jamais allé en prison et c’est grâce à lui.

À 17 ans, il a aussi pris la décision de rester une année de plus à Jeanne-Mance pour refaire son cinquième secondaire et poursuivre le basketball, plutôt que de faire le saut dans le vide, à l’éducation aux adultes.

Il a accepté de rester même si ses amis étaient partis et ça, c’était une méchante grosse décision, dit Martin Dusseault. Il a accepté parce qu’il voulait aller jouer au collégial ensuite. Cette décision-là a contribué à modifier son parcours de vie et à rencontrer des gens qui l’ont emmené ailleurs.

À sa dernière année à Jeanne-Mance, Elie et ses coéquipiers des Dragons ont remporté le titre de champions provinciaux juvéniles, une première pour le programme Bien dans mes baskets.

On avait de bonnes équipes, mais souvent, des gars se faisaient renvoyer de l’école parce qu’ils faisaient des stupidités, confie le joueur. Mais en secondaire 5, l’équipe était une vraie famille. On était plus des joueurs de basket que des joueurs de la rue, et c’est pour ça qu’on a gagné.

Ça venait clore quelque chose avec ce groupe-là, qui n’était vraiment pas facile, avec des jeunes en grandes difficultés, ajoute Martin Dusseault. L’atteinte de cet objectif leur a montré que c’était possible d’avoir des réussites. C’était un beau tremplin et un levier pour ces gars-là. Certains sont partis jouer aux États-Unis, d’autres au collégial.

Sans papiers d’immigrations en règle, Elie est d’ailleurs toujours en attente de sa citoyenneté. Il n’a donc pu poursuivre sa carrière aux États-Unis même s’il avait le talent pour jouer en première division de la NCAA selon son ami James Jean-Marie, aujourd’hui joueur à l’Université d’Hawaï. Il a plutôt mis le cap vers la station de métro Montmorency.

À 18 ans, c’était aussi la fin de son parcours avec la DPJ et avec sa famille d'accueil.

Le jeune homme, encore un peu fragile, devait voler de ses propres ailes.

Elie Karojo se tient debout dans un gymnase de basketball et tient un ballon. En arrière-plan, deux jeunes joueurs s'entraînent.

Elie Karojo

Photo : Radio-Canada / Arianne Bergeron

En 2016, Elie s’est joint aux Nomades du Collège Montmorency, les champions en titre du basketball collégial division 1 au Québec.

L’entraîneur des Nomades, Marc-Olivier Beauchamp, se souvient d’un joueur qui avait encore des croûtes à manger dans le gymnase et en classe. Le jeune avait un immense potentiel sportif, mais il avait été admis au cégep sous condition, parce qu’il lui restait encore un cours du secondaire à terminer.

Ça nous permet d’encadrer l’étudiant qui doit réussir ce cours dans sa première session tout en pouvant jouer au basket avec nous, indique l’entraîneur. On le suivait de près dans ses cours collégiaux et ça allait bien, mais il a échoué à son cours du secondaire. Elie, comme bien des jeunes qui arrivent au cégep, n’était pas assez outillé pour gérer cette nouvelle autonomie. Il n’a donc pas pu jouer pendant la deuxième session, au cours de laquelle on a gagné le championnat canadien.

Privé de matchs, privé de sa famille d’accueil qu’il a dû quitter à 18 ans et sans contact quotidien avec l’équipe d’entraîneurs des Dragons, Elie l’a un peu échappé pendant cette session d’hiver. Sans appui, il s’est tourné vers ses anciens amis du secondaire. Il habitait avec l’un d’eux dans le quartier Hochelaga, à Montréal. Ils dormaient dans la même chambre.

C’était les seuls amis que j’avais et mes amis, pour moi, c’est comme la famille, explique Elie. Quand j’avais des problèmes, ce sont eux que j’appelais. Je n’étais pas préparé à partir de chez moi. Je n’en parlais pas aux coachs. Je voulais m’arranger comme je l'avais toujours fait.

Ces amis, contrairement à lui, n’allaient pas au cégep. Et quand Elie n’étudiait pas ou ne jouait pas au basket, il traînait avec eux. Les problèmes de ses amis devenaient, petit à petit, les siens. Avec le recul, il admet qu’il était perdu.

On s’est souvent fait arrêter par la police, souvent pour des choses inutiles, mais aussi pour des choses stupides qu’on a faites et que je regrette aussi. On s’est battu dans des clubs, des bagarres stupides, on a fait des vols. Des fois, on m’arrêtait aussi parce que j’étais au mauvais endroit au mauvais moment.

À ce moment-là, je voulais lâcher l’école parce que je ne jouais pas, et c’était l’année la plus plate de mon parcours de joueur de basket. Je voulais lâcher, mais je n’avais pas les couilles de le faire. Marco me forçait quand même à venir aux entraînements tous les jours. C’est là qu’il m’a trouvé un appartement près du cégep.

Elie Karojo s'apprête à effectuer un lancer pendant un match des Nomades du Collège Montmorency.

Elie Karojo

Photo : fournie par le collège montmorency

Elie a alors commencé à passer plus de temps au Collège Montmorency. Quand il n’avait rien à faire, il allait au cégep. Il a commencé à prendre le rythme de vie des gars de l’équipe plutôt que celle de ses amis. Il avait même renoncé à prendre sa carte de transport en commun pour aller le moins possible à Montréal.

L’initiative n’a pas complètement mis fin à ses mauvaises habitudes. Il a commis un vol à l’étalage dans un magasin d’équipement électronique en mai 2017 et a été accusé en cour.

Il est ensuite déménagé à Anjou, où il a atteint le fond du baril, à dormir sur le divan d’un petit appartement dans lequel il suffoquait en plein été, sans manger à sa faim, avec un compte en banque vide. Il n’arrivait pas à trouver du travail.

Il se levait chaque matin sans rien devant lui, avec le démon de la petite criminalité sur l’épaule. Loin de l’école, il dérivait. Heureusement, une fois l’année scolaire commencée, un de ses coéquipiers, Kevin Civil, venait le prendre quotidiennement pour l’emmener au cégep.

Puis, au début du mois de septembre 2017, Elie a déménagé chez l’un des entraîneurs des Nomades,Tarik-Alexandre Chbani, aussi avocat, et sa conjointe de l’époque, Marjolaine Legault.

Déménager chez eux a changé ma vie, estime Elie. C’est la meilleure chose qui me soit arrivée en 15 années de vie au Canada.

Elie Kajoro et Marjolaine Legault rient, assis sur un balcon.

Elie et Marjolaine

Photo : Radio-Canada / Arianne Bergeron

C’est l’entraîneur des Nomades, Marc-Olivier Beauchamp, qui avait lancé l’idée, un peu à la blague, dans l’euphorie du championnat remporté au printemps précédent.

« J’ai toujours essayé d’être là pour mes kids, même pour ceux qui commettent des délits, explique Marc-Olivier. Il faut être de leur côté, parce que toute leur vie, ils se sont souvent fait lâcher quand ils faisaient des gaffes. Alors on ne l’a pas lâché. Il commençait à comprendre qu’il pouvait aller au niveau universitaire s’il mettait ses priorités à la bonne place. »

Elie avait dit oui à Tarik-Alexandre Chbani sur-le-champ, mais le couple avait déjà un colocataire qui devait partir seulement quelques mois plus tard. Petit à petit, Elie, Tarik-Alexandre et Marjolaine ont appris à se connaître.

Il était très calme, très poli, réservé et très respectueux, mentionne Tarik-Alexandre. Je le connaissais peu, mais je me suis dit que ça pourrait fonctionner. J’en ai profité pour établir des règles qui semblaient sévères, mais c’était dans son meilleur intérêt.

Au début, je croyais qu’il allait rester chez nous seulement jusqu’à la fin de l’année scolaire, mais après trois ou quatre mois, je savais qu’il faisait maintenant partie de la famille, peu importe ce qui allait arriver, ajoute Marjolaine. Pour moi, c’était impensable de l’abandonner.

Tarik-Alexandre et Elie se tiennent côte à côte.

Tarik-Alexandre Chbani et Elie Karojo

Photo : fournie par Elie Karojo

Elie s’est ouvert. Il s’est mis à accompagner Marjolaine et Tarik-Alexandre dans les fêtes de famille. Il invitait ses amis à la maison. Il était chez lui.

Trois ans plus tard, Elie a toujours son pied-à-terre à la même adresse, même si Marjolaine et Tarik-Alexandre ne forment plus un couple. Marjolaine a gardé la maison. Lorsqu’elle a rencontré son nouveau conjoint, elle a été claire avec lui : Elie faisait partie de sa vie. Le jeune de 23 ans le reconnaît, c’est beaucoup grâce à elle s’il reste droit.

Bien sûr, il y a eu des accrochages, comme dans toutes les familles. Elie respectait les règles, mais parfois en étirant l’élastique. Il fallait s’expliquer. Il fallait dire la vérité.

J’étais comme un grand frère pour lui. Mais quand il arrivait quelque chose, je réagissais toujours fortement et ça m’affectait, confie Tarik-Alexandre. Je vivais de l’inquiétude parce que c’était souvent compliqué à l’école. Je voulais tellement qu’il réussisse.

Elie a dû avouer ses fautes et a pu être soutenu. Lors de son passage en cour en 2018, pour l’épisode de vol à l’étalage, Tarik-Alexandre l’a mis en contact avec un ami criminaliste qui a accepté le mandat, puis il a écrit une lettre au juge pour l’appuyer. Elie a finalement reçu une absolution inconditionnelle.

Eli n’a jamais eu de filet de secours, pas de papa ni de maman, et donc il avait moins droit à l’erreur que d’autres, explique Tarik-Alexandre. Il ne méritait pas d’être puni. Il a compris son erreur de jeunesse en passant au travers du processus judiciaire. J’ai écrit au juge que si on le laissait se développer et aller au bout de ses rêves, il allait être un super exemple de persévérance et de résilience pour les autres.

J’ai vraiment eu peur en cour, se souvient Elie. En arrivant chez Tarik-Alexandre et Marjolaine, je pensais que tout le négatif était derrière moi et que j’avais un nouveau départ. Le passé m’a rattrapé. Mais Dieu m’a donné la chance d’être ici avec de bonnes personnes. Pour la première fois de ma vie, j’ai eu un peu de chance.

Sur le terrain, il a peu à peu pris du galon. Ses résultats scolaires se sont améliorés. Il avait le talent pour jouer dans la NCAA, mais son dossier en immigration traînait depuis trop longtemps : quand sa demi-sœur l’avait abandonné, elle l’avait laissé à peu près sans papiers.

Elie Karojo dribble sur un terrain de basketball.

Elie Karojo

Photo : fournie par Elie Karojo

Aujourd’hui, le dossier d’Elie progresse. Il espère obtenir sa citoyenneté canadienne sous peu. Après trois ans, il a quitté le cégep avec un titre de champion provincial et une place dans l’équipe de basketball de l’Université Carleton, la meilleure au Canada au cours de la dernière décennie.

Quand Tarik-Alexandre l’a conduit à sa résidence à Ottawa, il ressentait un peu l’émotion d’un père qui y déposait son fils. En si peu de temps, les deux hommes avaient grandi.

Elie a prouvé qu’en mettant les efforts, il pouvait y arriver, raconte Tarik-Alexandre. On en a pris soin, mais on ne l’a pas transformé par magie. Il avait des qualités et il s’est laissé aider. Voir une personne qui avait si peu de ressources réussir, c’est l’exemple ultime de résilience et de persévérance.

On l’a beaucoup aidé, mais il nous a aussi énormément apporté, ajoute l’avocat. J’étais dans la vingtaine et je n’avais pas le choix de lui montrer l’exemple. Si je lui faisais des reproches, je devais en même temps être irréprochable. Je ne pouvais pas le décevoir.

Elie tient un ballon et regarde un jeune joueur à qui il enseigne.

Elie Karojo en plein enseignement de basketball.

Photo : Radio-Canada / Arianne Bergeron

Elie a joué ses premières minutes avec les Ravens de Carleton lors d’un match préparatoire contre une formation américaine à l’été 2019 à la Place Bell de Laval, tout près du cégep Montmorency.

Marjolaine Legault avait acheté ses billets, dans la deuxième rangée, pour ne rien manquer.

C’était un gros événement et j’étais là, comme une enfant, se remémore-t-elle. Son parcours m’a rendue très fière. J’aurais aimé le suivre à Ottawa pour l’aider encore, mais ça me soulage de le voir bien aller et continuer. Il sait que je suis encore là pour lui.

C’est intéressant, ce qui se bâtit au cégep, affirme l’entraîneur Marc-Olivier Beauchamp. On reçoit les gars assez jeunes et ils sont très différents quand ils nous quittent. Des jeunes comme Elie ont souvent de grosses carapaces. Ça semblait parfois compliqué et il semblait parfois fermé, mais on se rend compte, après coup, qu’il appréciait tout ce qu’on faisait pour lui. Qu’il revienne nous voir à Montmorency, avec son sourire et son uniforme universitaire, ça nous fait bien plaisir.

Elie Karoko et deux jeunes joueurs font un exercice de dribble.

Elie Karojo et deux jeunes à l'entraînement.

Photo : Radio-Canada / Arianne Bergeron

Depuis un an, Elie Karojo a troqué l’uniforme des Ravens de Carleton pour celui des Gee Gees d’Ottawa, avec qui il n’a toujours pas disputé un seul match. La pandémie s’impose comme le plus récent obstacle dans son parcours.

Il poursuit ses cours en travail social à distance, de la maison familiale à Laval, et attend impatiemment de faire sa marque sur les planchers. Il trouve le temps long sans basket pour s’accrocher à l’école. Il se sent à la fois fort et vulnérable.

Assurément, il n’est pas invincible.

Il a gardé contact avec des amis de son ancienne vie. Encore récemment, il lui est arrivé de se retrouver dans de mauvaises situations, mais, assure-t-il, il prend de meilleures décisions pour être irréprochable.

Le danger me guette toujours parce que tout ce qui monte redescend, lance-t-il. Tout allait bien, mais la COVID a failli me faire chuter parce qu’elle me fait perdre une année de basket et gâche un peu mon rêve de vouloir devenir un joueur professionnel.

À défaut de pouvoir jouer, il est retourné à l’école Jeanne-Mance pour donner un coup de main aux entraîneurs en place. Il entraîne l’équipe des première et deuxième secondaires. Il ne croyait pas avoir la patience pour le faire, mais le temps semble le faire mentir.

Elie montre à un jeune joueur comment effectuer un lancer.

Elie Karoko et un jeune joeueur de basketball

Photo : Radio-Canada / Arianne Bergeron

Ses anciens travailleurs sociaux se réjouissent de le voir revenir dans leur gymnase.

Il est rendu un bel et grand humain avec son parcours de vie, dit le travailleur social Sébastien Pavia. Son parcours est un succès malgré les faux pas, parce qu’il avait toutes les raisons de rester du côté sombre de la force. Il a eu l’intelligence émotionnelle de s’accrocher à des humains qui croyaient en lui.

Il n’est pas parfait, mais il a fait preuve d’une immense résilience toute sa vie, ajoute Martin Dusseault. C’est comme si un élève avait 30 % et qu’il réussissait à monter à 61 %. Si on faisait des projections de vie pour des jeunes dans sa situation, ce serait audacieux de prédire qu’il jouerait au basketball universitaire. Il a réussi sans tuteur biologique autour de lui.

On a tous nos forces et nos vulnérabilités et c’est par les échecs et les épreuves qu’on détermine la valeur d’un humain, ajoute son collègue Sébastien Pavia. C’est une histoire de succès, d’échecs et de rebondissements. Ça se peut qu’il chute à nouveau, mais espérons que ce soit de petites chutes qui l’empêchent de sombrer véritablement. Il est parti dans la vie avec plusieurs longueurs de retard et il me donne foi que les humains sont capables de grandes choses.

Les travailleurs sociaux de Bien dans mes baskets connaissent la valeur humaine d’Elie et l’exemple qu’il peut représenter pour les plus jeunes. À la mi-décembre, le jeune homme a d’ailleurs partagé son parcours avec de jeunes nouveaux arrivants dans des classes de francisation au Centre Gédéon-Ouimet, à Montréal.

À 23 ans, il a encore la vie devant lui, mais traîne aussi un immense bagage d’expériences et de blessures.

Il s’accroche à son rêve de gagner sa vie en jouant au basketball en Europe.

J’ai lu quelque part que Dieu donne ses combats plus difficiles à ses meilleurs soldats, dit Elie avec philosophie. Quand j’ai lu ça, je me suis dit que je pouvais y arriver. Je me trouve fort mentalement et je ne serais pas la personne que je suis aujourd’hui si je n’avais pas vécu tout ça.

Elie et Marjolaine se font une pognée de main en riant.

Elie Karojo et Marjolaine Legault

Photo : Radio-Canada / Arianne Bergeron

Photo d'entête par Arianne Bergeron