•  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
Eduardo Sebrango

Eduardo Sebrango - Mon fils, mon joueur préféré

« J'ai essayé de faire jouer Donovan au soccer, mais sa mère l'a inscrit au hockey, comme c'est le sport dominant à Kingston. Je comprenais. Et il aimait tellement ça. »

Signé par Eduardo Sebrango

Je suis né à Cuba, et j’ai eu la chance de gagner ma vie en jouant au soccer au Canada et aux États-Unis. J’ai marqué une soixantaine de fois comme attaquant de l’Impact de Montréal, en deuxième division. J’ai même participé au début de l’aventure en MLS, à 39 ans.

J’ai épousé une Canadienne qui m’a donné deux enfants, Gabriella et Donovan. Naturellement, ils sont tous les deux sportifs. Et au fond de moi, je souhaitais que mon garçon suive les traces de son footballeur de père, le ballon greffé au pied.

Donovan joue encore. Il est vraiment, vraiment bon. Il gravit tranquillement les échelons, et il s’approche du niveau professionnel.

Mon fils est défenseur pour les Rangers de Kitchener, dans la Ligue de hockey junior de l’Ontario.


Donovan Sebrango, des Rangers de Kitchener, dans la Ligue de hockey junior de l'Ontario

Donovan Sebrango, des Rangers de Kitchener, dans la Ligue de hockey junior de l'Ontario

Photo : Luke Durda/OHL Images

Donovan a toujours été un athlète formidable. Il aurait pu jouer au soccer. Toute ma vie, j’ai voulu un fils qui jouerait au soccer.

Quand Donovan était petit, j’ai vite remarqué qu’il était gaucher. Mon joueur préféré, Fernando Redondo, était un magnifique milieu de terrain argentin du Real Madrid des années 1990. Il était gaucher, lui aussi.

J’avais mon mini Redondo.

Je garde en souvenir une photo qui m’est chère, prise le jour où je suis devenu un fier citoyen canadien, le 5 juin 2003, et publiée le lendemain dans The Gazette. Devant mon épouse d’alors, ma fille Gabriella et moi, on pouvait voir Donovan, 18 mois, botter un ballon.

Je conserve précieusement d’autres photos de l’époque où je jouais à l’Impact. Il venait ici, et nous tapions dans le ballon ensemble. Il avait du talent.

Sauf que Donovan, c’est un athlète complet. Il est aussi habile avec un bâton de baseball qu’avec ses pieds. Et il s’est certainement passé quelque chose de spécial quand j’ai commencé à l’emmener patiner. Il avait 3 ans. La première fois, c’était une catastrophe. Il a détesté ça, comme bien des enfants. Ils sont impatients, ils tombent, ils se fâchent.

La deuxième fois s’est mieux passée. Et au troisième essai, il a pris son envol.


J’ai divorcé au milieu des années 2000. Mon ex-femme s’est remariée avec un homme d’Ottawa. Nous habitions tous les deux là-bas. Mais son nouvel époux s’est trouvé du travail à Kingston, et toute la famille l’a suivi. J’ai déménagé à Montréal quelque temps après.

C’est à Kingston que Donovan s’est mis à jouer au hockey organisé. Sa mère a toujours baigné dans ce milieu. Comprenez-moi bien : moi aussi, j’adore le hockey. J’en suis tombé amoureux quand je suis arrivé ici. On m’a donné des billets pour assister à un match, et j’y ai pris un plaisir fou.

J’ai quand même essayé de faire jouer Donovan au soccer, mais sa mère l’a inscrit au hockey, comme c’est le sport dominant à Kingston. Je comprenais. Et il aimait tellement ça.

Eduardo Sebrango

Eduardo Sebrango

Photo : Radio-Canada / Myriam Lafrenière

Donovan est un garçon responsable. Il a toujours reçu de bonnes notes à l’école. Je ne pourrais pas demander mieux. Et ça se reflète dans sa pratique passionnée du hockey.

Je me rappelle une visite pour assister à ses matchs à Kingston quand il avait 12 ou 13 ans. Il arrivait à l’aréna trois heures et demie, voire quatre heures, avant la rencontre. Je lui disais que ce n’était peut-être pas la meilleure idée parce qu’il finirait par s’en lasser, mais il est tellement déterminé. Il voulait réveiller sa mère et sa sœur à 6 h pour aller à l’aréna.

Quand il a atteint le niveau AAA, c’était un défenseur classique. Il n’appuyait pas vraiment l’attaque. Je lui disais que les principes du hockey et du soccer se ressemblent : quand un espace s’ouvre, on avance! Mais son entraîneur le faisait jouer de façon très prudente, et son équipe avait l’habitude de rejeter la rondelle en fond de zone.

Il me disait : « Mais qu’est-ce que tu connais au hockey? Tu es un joueur de soccer! »

Ce fils d’un immigrant cubain qui frappait des ballons pour nourrir sa famille, c’est un vrai Canadien.


Il vivait avec sa mère, et je le soutenais de loin, mais nous avions adopté la même approche, comme parents : il ne fallait pas le pousser. C’est néfaste. C’est lui qui avait ce désir, cette volonté de s’améliorer dans tous les aspects du jeu.

En 2014, à 12 ans, il s’est rendu en Italie avec sa mère pour participer à un tournoi important. C’était la première fois qu’il jouait au hockey avec contact physique. J’étais pessimiste. Dans une situation comme celle-là, un joueur peut disparaître si le jeu devient trop exigeant.

Donovan était doux comme un agneau à l’époque. Quand il rentrait dans un adversaire, il s’excusait, comme au soccer. Je lui disais : « Non! C’est du hockey! Ça ne fonctionne pas comme ça! »

Il y a deux ans, pour la première fois, j’ai vu Donovan essayer d’en imposer à un rival en allant le confronter directement. « Voilà, c’est vraiment un joueur de hockey maintenant », me suis-je dit.

Cela dit, il est devenu un défenseur à caractère offensif, et il était très convoité avant sa première saison dans les rangs juniors. Il s’était entendu avec l’Université de Boston. Il allait recevoir une bourse d’études. Mais Kitchener l’a repêché avec la promesse de jouer sans délai, car l’équipe amorçait une reconstruction, particulièrement à la ligne bleue. Il a fini par accepter l’offre.

Ron MacLean, le célèbre présentateur de hockey à CBC, a assisté à la quatrième partie de Donovan avec les Rangers. MacLean a parlé de lui à l’antenne. Mon fils l’avait impressionné. Et ce n’était qu’un début.

Je regarde ses matchs sur Internet. Il progresse constamment. Même s’il a passé l’essentiel de sa saison recrue dans le troisième duo des Rangers, il a été le 2e pointeur parmi les défenseurs de l’équipe. Dans les séries, Kitchener s’est avoué vaincu contre Nick Suzuki et le Storm de Guelph.

Donovan a reçu les titres de recrue de l’année et de défenseur offensif de l’année au sein des Rangers. Il a failli faire partie de l’équipe d’étoiles des recrues de la ligue. Il sera un élément important de son club la saison prochaine.

Je suis si fier de lui.

Il regarde en direction du ballon.

Eduardo Sebrango, de l'Impact de Montréal, durant un match du Championnat canadien en mai 2012, au stade olympique.

Photo : Getty Images / Richard Wolowicz


Je donnerais tout pour voir tout ça en personne. Mais ces derniers temps, notre relation est un peu compliquée.

La dernière fois que j’ai vu Donovan, c’était en juin. Il participait à un tournoi dans l’ouest de l’île de Montréal. Il ne m’attendait pas là, mais j’y suis quand même allé.

Il piaffait d’impatience. Il était sur le point de se joindre aux Rangers, et il savait qu’il y trouverait une bonne situation, à 16 ans, avec du temps de jeu généreux dans la Ligue de l’Ontario.

Je ne lui ai pas parlé depuis. Mais je vois bien qu’il vit son rêve.

J’essaie de renouer avec lui. Je fonde de l’espoir en Twitter. Je relaie certaines publications des Rangers à mes abonnés. Je m’efforce de ne pas trop en faire, car il s’en tire si bien tout seul et je ne veux pas attirer l’attention vers moi. J’essaie simplement d’échanger de temps à autre et de faire en sorte que les gens s’intéressent à lui comme je m’intéresse à lui.

J’aimerais que les circonstances soient différentes, mais elles ne le sont pas. J’ai essayé de les soutenir, sa sœur et lui, du mieux que j’ai pu. Mais parfois, ç’a été compliqué et difficile de le faire, particulièrement ces dernières années.

J’espère qu’un jour, je serai plus souvent à ses côtés. Je suis là pour lui. C’est juste un peu délicat pour l’instant, parce qu’on ne se parle pas vraiment. Je suis loin, mais je le soutiens à ma façon.

Il pourrait faire carrière au hockey. Il a cette ambition. Il a 17 ans, le cœur plein de rêves. S’il a la moindre chance d’être repêché dans la LNH – et certains analystes disent qu’il en a le potentiel –, je veux être là pour vivre ce moment avec lui.

Pour l’instant, j’essaie simplement de reprendre contact avec sa sœur et lui. Je les aime tellement, tous les deux. C’est difficile à vivre.

J’essaie, j’essaie, j’essaie. Mais ça n’arrive pas.

Avant, j’avais comme travail de compter des buts. Aujourd’hui, j’ai un but bien plus important que tous ceux que j’ai marqués dans le passé.

J’ai pour but d’être plus présent dans leur vie.

Eduardo Sebrango

Eduardo Sebrango

Photo : Radio-Canada / Myriam Lafrenière

Propos recueillis par Olivier Tremblay