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Kerry Fraser sourit, appuyé contre la baie vitrée.

Kerry Fraser - Mon complexe de Napoléon

« J'ai sorti l'un de mes patins fraîchement aiguisés. Je me suis retourné et j'ai pointé celui qui parlait le plus fort, le leader du groupe, et je lui ai donné mon regard le plus menaçant. Avec le patin levé dans ma main et la lame tranchante bien en vue, je lui ai dit : "Tes amis vont peut-être réussir à m'avoir, mais toi, tu vas crever. Je vais te trancher la gorge avec ça." »

Signé par Kerry Fraser

J'ai regardé le partisan des Nordiques dans les yeux et je lui ai dit : « Si tu bouges, je te tranche la gorge. »

Ils étaient cinq dans le stationnement du Colisée de Québec à vouloir ma peau. C’était deux ans après avoir refusé le fameux but d’Alain Côté, qui avait coûté la victoire aux Nordiques dans le cinquième match de leur série contre le Canadien de Montréal.

La sécurité entourant les arbitres n’était pas très bonne à Québec. Ce soir-là, elle était carrément déficiente. Même que le responsable qui devait nous escorter avait quitté l’aréna avant la fin du match.

C’était en février. Il faisait un froid terrible à l’extérieur et le stationnement était complètement glacé. Les partisans avaient été autorisés à attendre les joueurs à l’intérieur près de la porte arrière afin d’obtenir des autographes. Ce n’était pas comme aujourd’hui, où les joueurs sortent par le garage, dans leurs VUS aux vitres teintées, sans parler aux amateurs.

J’étais avec le juge de ligne Wayne Bonny, un Montréalais, et nous nous dirigions vers cette sortie quand j’ai entendu un partisan dire à ses quatre amis : « Voilà Fraser! On va le planter. » Cinq contre deux, ce n’est pas très équitable.

Wayne et moi avons accéléré le pas. Ils sont sortis derrière nous. Ils nous ont suivis. La situation était bien réelle, ce n’était plus un jeu. Je savais qu’on ne pourrait se rendre à la voiture à temps. On portait des complets et des souliers propres et nos semelles glissaient sur l'asphalte glacé.

J’ai alors dit à Wayne : « Surveille mes arrières. » On s’est placés dos à dos. Je me suis penché et j’ai ouvert mon sac. J’ai sorti l’un de mes patins fraîchement aiguisés. Je me suis retourné et j’ai pointé celui qui parlait le plus fort, le leader du groupe, et je lui ai donné mon regard le plus menaçant. Avec le patin levé dans ma main et la lame tranchante bien en vue, je lui ai dit : "Tes amis vont peut-être réussir à m’avoir, mais toi, tu vas crever. Je vais te trancher la gorge avec ça." »

J’étais sérieux. Je pensais vraiment ce que je venais de dire et il m’a cru. Il a reconnu en moi l’arbitre qui fait ce qu’il dit.

Il a reculé d’un pas. Juste un pas. Mais à ce moment-là, j’ai compris que j’avais son attention, que j’avais gagné. J’ai alors dit : « Maintenant, on va se rendre à notre véhicule, qui est stationné plus loin. Si tu fais un seul pas, je t’égorge. »

Wayne et moi avons reculé doucement. Quand j’ai constaté qu’ils ne nous suivraient pas, nous nous sommes retournés et sommes montés dans notre voiture. J’ai dit à Wayne : « Vite, vite! Démarre la voiture et décolle au plus sacrant! »

Je n’ai pas vraiment eu peur. Je n’en ai pas eu le temps. C’est l’instinct qui m’a guidé. Le même instinct qui m’a servi pendant toute ma carrière d’arbitre.

Que ce soit une situation qui se déroule sur la glace, dans un bar, un taxi ou même dans les gradins, l’objectif est toujours le même : trouver un terrain d’entente afin d’obtenir un dénouement heureux pour toutes les parties en cause. Gagnant-gagnant, c’est toujours mieux. Mais ce soir-là, à Québec, avec ces partisans enragés, c’était impossible. Il ne pouvait y avoir qu’un gagnant, et ça devait être moi.

Certains partisans des anciens Nordiques m’en veulent encore, en 2019, pour ce but refusé. Mais je maintiens qu’il y a eu obstruction sur le gardien et que le but n’était pas bon. Je vais l’emporter dans ma tombe.

Ce qui ne veut pas dire que je n’ai jamais rendu une mauvaise décision. J’admets volontiers les erreurs que j’ai faites, mais on y reviendra.


Kerry Fraser pendant un match entre le Canadien et les Nordiques au Forum de Montréal, en 1984

Kerry Fraser pendant un match entre le Canadien et les Nordiques au Forum de Montréal, en 1984

Photo : Radio-Canada

Quand j’étais jeune, j’étais un excellent joueur de hockey. J’ai joué jusqu’au junior A. Je suivais les traces de mon paternel, qui avait atteint la Ligue internationale de hockey. Mon père Hilton, que l’on surnommait Hilt, était un vrai bagarreur. Pas très grand lui non plus, il a fait ses preuves avec ses poings et c’est le même savoir qu’il m’a transmis.

Quand j’avais 13-14 ans, il me montrait dans la cuisine chez nous comment bien lever les mains pour me protéger des coups. Hilt avait aussi pratiqué la boxe. Quand mes mains n’étaient pas assez hautes, je mangeais le coup et je tombais à la renverse. Je me relevais et l'on recommençait, jusqu’à ce que j’aie retenu la leçon.

C’est donc avec cette attitude et cette philosophie que j’ai construit ma carrière de joueur. Je me souviens d’un jour où mon père était derrière le banc – il entraînait l’équipe étoile midget AAA dans laquelle je jouais – il y avait un gars dans l’équipe adverse qui était une vraie peste. Il était gros et il frappait tout le monde. Mon père nous avait dit de l’ignorer et de rester concentrés sur la victoire. Mais vers la fin de la rencontre, alors que l’on menait 5-1, mon père m’a tapé sur l’épaule et m’a dit d’aller lui régler son compte. J’étais, de loin, le plus petit sur la glace à 1,73 m (5 pi 7 po) et 53 kg (117 lb), mais j’avais du chien!

Je ne l’ai pas manqué. Je l’ai coupé au-dessus des deux yeux avec mes poings osseux. Il était vraiment mal en point.

Nous avons été expulsés du match. Alors que les joueurs de mon équipe me rejoignaient au vestiaire pour célébrer la victoire, j’ai entendu un chahut dans le corridor. Mon père est entré dans la chambre, il m’a montré du doigt et il m’a dit : « Tu t’en es peut-être tiré avec le jeune sur la glace, mais tu ne t’en tireras pas avec sa mère. » C’est elle que j’entendais hurler... Hilt m’a dit de me coucher dans le sac de bâtons et il m’a sorti en cachette. Heureusement que j’étais tout petit!

Cette petite taille a façonné ma personnalité, et c’est en quelque sorte grâce à elle que je suis devenu arbitre.

Un ami de mon père m’a dit un jour : « Kerry, tu es un bon joueur et tu pourras certainement faire une belle carrière chez les professionnels. Mais avec ta taille, tu n’atteindras jamais la LNH. Par contre, tu ferais un bon arbitre. » Il s’est arrangé pour que je participe à une formation. On m’a remarqué et j’ai ensuite été invité à l’école des arbitres de la LNH.

Le reste appartient à l’histoire. Trente années de pur bonheur à faire un métier que j’adorais.

Kerry Fraser discute avec Chris Chelios, capitaine des Blackhawks de Chicago, au printemps 1998.

Kerry Fraser discute avec Chris Chelios, capitaine des Blackhawks de Chicago, au printemps 1998.

Photo : Getty Images / Stephen Dunn/Allsport


Vous connaissez le complexe de Napoléon? Ou le complexe du petit homme? C’est tout à fait moi. Pour compenser ma petite taille comme joueur (je n’ai jamais dépassé les 5 pi 7 po ou 1,73 m), je me suis servi de ma force brute. J’ai développé une haine pour les intimidateurs. Je ne me suis jamais laissé intimider, peu importe la stature de la personne devant moi. J’avais et j’ai toujours, comme mon père avant son décès, un caractère bouillant et explosif. Mais j’ai vite compris qu’en tant qu’arbitre, je courais à ma perte avec cette attitude.

C’est Wayne Gretzky, sans le vouloir, qui m’a enseigné cette leçon.

1980, c’est ma première année d’arbitrage dans la LNH. Je suis au Northlands Coliseum, domicile des Oilers d’Edmonton. Je laisse tomber la rondelle. Wayne Gretzky est sur la glace et en l’espace de quelques secondes, la rondelle se rend à lui et un adversaire le touche. Gretzky effectue alors ce qu’on appelle un plongeon. Il se lance dans les airs et avant même de toucher le sol, il tourne la tête dans ma direction pour voir ma réaction. Pour moi, c’était comme un aveu : Gretzky avait exagéré le contact et il tentait de provoquer une pénalité.

Kerry et sa tête de cochon n’allaient pas se laisser berner aussi facilement. Devant mon inaction, la foule s’est mise à me huer. Gretzky a tenté le coup plusieurs fois pendant le match. Chaque fois, je laissais passer. En aucun cas ce soir-là, je n’allais punir un joueur pour Wayne Gretzky.

Ça l’a frustré. J’étais frustré. La foule était furieuse.

Avec un peu plus d’une minute à jouer en troisième période et les Flyers qui menaient par un but, la meilleure option pour les jeunes et talentueux Oilers étaient clairement de se retrouver en avantage numérique.

Le gardien des Flyers Pelle Lindbergh a immobilisé la rondelle. J’ai sifflé pour arrêter le jeu. Wayne Gretzky était derrière le but, complètement seul. Au moment où il a entendu mon coup de sifflet, il a lancé ses bras en avant avec ses pieds derrière et il est tombé face première sur la glace. Le capitaine des Flyers Bobby Clarke, avec ses dents manquantes, a patiné jusqu’à lui et a lancé : « Lève-toi espèce de bébé gâté! » Je me suis approché et j’ai dit à Wayne : « Mais qu’est-ce que tu fous? Il n’y avait personne à 15 pieds à la ronde! »

- Tu n’aurais rien fait quand même!, me hurle Gretzky. Tu n’as rien puni de toute la soirée!

- Tu as raison, lui dis-je. Mais je vais commencer maintenant : deux minutes pour conduite antisportive!

J’étais arrogant, têtu et surtout, j’allais le lui montrer. J’en avais assez de lui. Je prenais enfin le contrôle. Le patron, c’était moi et non Wayne Gretzky.

Dans toute ma carrière, seulement deux joueurs m’ont remercié de leur avoir octroyé une pénalité. Gretzky l’a fait ce soir-là. « Merci, a-t-il dit. Il était temps que tu appelles quelque chose. » Et il est allé directement au vestiaire, sans passer par le banc des pénalités.

Les Flyers ont gagné le match, mais moi, j’ai un peu perdu la face. Je me suis laissé emporter par mon complexe de Napoléon. Mon arrogance avait eu le dessus.

Je suis perfectionniste au point où ça devient parfois un défaut. J’ai une mémoire quasi photographique. Je me souviens presque de chacun de mes gestes et je peux même sentir encore les odeurs ou réentendre les bruits qui ont marqué un événement. Après un match, je me suis toujours fait un devoir d’analyser ma performance d’arbitre dans le but de m’améliorer.

Ce fameux soir à Edmonton, c’est comme si j’avais reçu un coup de bâton entre les deux yeux. J’avais compromis mon intégrité et les règles du jeu que j’aime tant. J’avais aussi compromis mon employeur, la LNH, pour une question d’orgueil.

Il fallait que je change. Je devais reconnaître que ce caractère qui m’avait tant servi comme joueur allait me détruire en tant qu’arbitre. J’étais trop vite pour appuyer sur la gâchette, je devais mieux me contrôler.

Cela a été une grande leçon d’humilité et c’est à Wayne Gretzky que je la dois. À partir de ce jour, quand je sentais les signaux d’alarme monter en moi, je prenais une grande inspiration et je me détendais avant de dire ou de faire des bêtises. Il fallait que je fasse partie de la solution et non du problème.


Heureusement que j’ai réussi là où mon père a échoué. Mon père était un homme extraordinaire, mais malgré toutes ses grandes qualités, il n’a jamais su se contrôler. Le bon sens ne faisait pas partie de ses gènes.

Je me souviens d’une fois où j’ai pris une terrible décision. Quand je vous disais plus tôt que je sais reconnaître mes erreurs… Nous y voici.

1993, sixième match de la finale de l’Association de l’Ouest. Les Kings, avec Wayne Gretzky, affrontent les Maple Leafs, avec Doug Gilmour. Toronto mène la série 3 à 2. Le match est en prolongation. La tension est à son comble. Je viens d’octroyer une pénalité à Glenn Anderson, qui avait tenté de faire passer Rob Blake à travers la bande en le frappant par-derrière. Une infraction évidente. Arrive la mise au jeu dans la zone des Maple Leafs.

Ce qui suit fait partie de l’histoire, c’est documenté et les gens s’en souviennent encore.

Quelques secondes après la mise au jeu, Gretzky frappe le visage de Gilmour avec son bâton. Ce dernier a du sang sur le menton. Je me doute bien qu’il s’est passé quelque chose, mais je n’ai rien vu. Je regardais dans l’autre direction. Je demande l’aide de mes juges de ligne, mais eux non plus n’ont rien vu. Je me suis rarement senti aussi impuissant.

En formation, on nous répète sans cesse que si vous n’avez pas vu une infraction, vous ne devez pas l’appeler. Alors, je ne fais rien.

Gretzky, libre comme l’air, a fait ce qu’il faisait de mieux : il a marqué le but gagnant pendant que Glenn Anderson était toujours assis au banc des pénalités. Les Kings ont remporté le match. Un septième affrontement a été nécessaire, et les Kings ont finalement remporté la série grâce à une performance exceptionnelle de, eh! oui, Wayne Gretzky.

Wayne Gretzky déjoue Félix Potvin en prolongation du 6e match de la série entre les Kings de Los Angeles et les Maple Leafs de Toronto, le 27 mai 1993.

Wayne Gretzky déjoue Félix Potvin en prolongation du 6e match de la série entre les Kings de Los Angeles et les Maple Leafs de Toronto, le 27 mai 1993.

Photo : Associated Press / Mark J. Terrill

Je suis conscient que si j’avais vu l’infraction et pénalisé Gretzky, l’issue du match et de la série aurait pu aller en faveur de Toronto.

Évidemment, les partisans des Leafs étaient dans tous leurs états. Certains plus que d’autres. Pour un arbitre, la relation avec les amateurs fait partie du jeu. Mais parfois, ça dépasse les bornes.

Mon père était mon plus grand admirateur. Il regardait et enregistrait, sur cassette VHS, toutes les rencontres que j’arbitrais. Le lendemain, je l’ai appelé de mon domicile dans le sud du New Jersey, comme je le faisais presque tous les jours.

- Ça va, papa?

- Disons que nous avons eu notre part d’agitation ici la nuit dernière.

Mes parents habitaient toujours la maison familiale à Sarnia, en Ontario, alors que moi, j’étais maintenant établi dans le sud du New Jersey avec ma famille. Il me raconte alors qu’après le match, il s’est endormi dans son fauteuil préféré. Il ne portait qu’un caleçon blanc. Pour vous donner une image, mon père avait une petite bedaine, mais il avait les bras de Popeye, tatouages inclus. Il avait une force incroyable. Et il était un peu fou, comme je vous le mentionnais plus tôt.

Vers 3 h 30, donc, Hilt se fait réveiller par de gros bruits venant du stationnement à l’extérieur. Bang! Bang! Bang! En regardant par la fenêtre, il aperçoit un véhicule reculant à répétition dans l’attelage de remorque de son motorisé. Il me raconte alors qu’il a ouvert la porte-fenêtre avant de s’emparer de la hache qui servait normalement à couper le bois. Il est sorti de la maison et a poursuivi la voiture jusque dans la rue.

J’imagine assez bien mon père, à moitié nu et enragé, courir derrière l’auto en marche.

« Je lui ai lancé la hache, me raconte-t-il. J’ai attrapé l’arrière du véhicule, mais le gars a réussi à s'enfuir. »

Quelle chance! Si mon père avait réussi à l’attraper…

Ce n’était pas une bonne nouvelle. Je lui ai dit : « Laisse-moi voir avec la sécurité de la LNH ce que je peux faire. » Je vous épargne les détails, mais le gars a été retrouvé quelques jours plus tard grâce à sa voiture, qu’il avait amenée au garage pour faire réparer un trou de hache...

C’était un partisan des Maple Leafs. Il avait fait une heure et demie de route en pleine nuit pour retrouver la maison des Fraser et les punir. À ce moment-là, j’étais loin de me douter que ce bâton élevé que j’avais raté me hanterait pendant toute ma carrière.

Être arbitre, c’est un peu comme être père de famille. J’en sais quelque chose… Avec ma femme Kathy, nous avons eu 7 enfants, qui nous ont donné à leur tour 10 petits-enfants. Quand il y a un conflit, il faut ajuster son approche selon chacun, tout en tenant compte des circonstances. Il y a des règles pour guider notre conduite. Mais parfois, il n’y a tout simplement rien dans le livre des règlements et il faut se fier à son jugement.


Saku Koivu, capitaine du Canadien de Montréal,  conteste une pénalité décernée par Kerry Fraser pendant un match éliminatoire contre les Hurricanes de la Caroline, au printemps 2002.
SB/ME - RP3DRHZAHYAA

Saku Koivu, capitaine du Canadien de Montréal, conteste une pénalité décernée par Kerry Fraser pendant un match éliminatoire contre les Hurricanes de la Caroline, au printemps 2002.

Photo : Reuters / Shaun Best

Parmi les joueurs qui m’en ont fait le plus baver, il y avait Theoren Fleury. Très talentueux et explosif, il avait lui aussi le complexe de Napoléon. Je pouvais donc comprendre son impulsivité même si, à l’époque, je ne savais pas tout ce qu’il avait traversé. Ce n’est que beaucoup plus tard que nous avons appris la terrible histoire d’abus sexuel dont il a été victime par son entraîneur, qui a été emprisonné pour ses gestes.

Fleury avait ses démons. Il détestait l’autorité, particulièrement la mienne. Peut-être en raison de notre petite stature similaire.

Dans un match des séries à Chicago, en 1996, alors que Theo jouait pour les Flames de Calgary, il m’a insulté comme jamais un joueur ne l’a fait. Il m’a traité de tous les noms. Après avoir reçu une pénalité bien méritée, il m’a lancé son casque, qui a atterri sur mon patin. Toujours pas satisfait, il m’a invité dans le stationnement après la rencontre pour me tuer. Rien de moins.

C’en était trop. Mes muscles ont commencé à trembler. Mon adrénaline a grimpé. J’avais la bouche sèche. Je voulais vraiment en découdre avec lui, comme je le faisais à l’époque où j’étais joueur. Je voulais revisiter mon petit côté sombre.

En tant qu’arbitre, je ne pouvais pas. J’ai reconnu ma faiblesse. J’ai pris une grande inspiration et, plutôt que de me battre, je l’ai expulsé du match. Après la rencontre, j’ai rempli mon rapport et ç’a été tout. Je n’en ai plus entendu parler.

Enfin, pas exactement.

En 1999, Theoren Fleury a signé un gros contrat de quatre ans avec les Rangers de New York. Quelque temps plus tard, il a été forcé de rater plusieurs matchs pour participer au programme de désintoxication de la ligue afin de reprendre le contrôle sur sa vie.

À son retour au jeu en décembre, j'arbitrais un match opposant les Rangers aux Blues de Saint Louis. Tyson Nash jouait alors pour les Blues, entraînés par Joel Quenneville. Un chic type ce Nash, mais parfois, dans le feu de l’action, même les meilleurs franchissent la ligne.

Il y a eu une mêlée dans le coin de la patinoire à la fin de la première période. Quand les joueurs se sont dispersés pour rentrer au vestiaire, Theo est venu me voir. Il avait les larmes aux yeux.

« Kerry, me dit-il, tu ne peux pas le laisser me parler comme ça. Je n’ai pris aucune substance depuis trois mois. Je n’ai rien bu depuis trois mois. J’essaie vraiment de rester sobre. »

Je l’interroge. « Qui a dit quoi? »

- « Tyson Nash. »

Puis, il me raconte ce que Nash lui a dit. Ouille. Ça aurait été facile pour moi de me venger et de rappeler à Fleury la fois où il m’avait menacé de mort. Mais j’ai vu en lui la détresse. Il était blessé. J’ai pensé à mes enfants. Fleury n’était qu’un enfant meurtri et il avait besoin d’aide. Je voulais l’aider. Je lui ai demandé si des excuses de Nash seraient une solution acceptable. Il a accepté.

Après lui avoir fait promettre de ne pas rompre son bâton sur la tête de Nash, je lui ai donné rendez-vous sur la glace au début de la deuxième période.

J’ai filé droit vers la chambre des entraîneurs des Blues et j’ai expliqué à Joel Quenneville ce que Nash avait dit. Joel, un homme incroyable, a roulé les yeux et m’a demandé si je voulais qu’il demande à son joueur d’enlever son équipement. Il croyait que j’allais l’expulser. Je lui ai alors proposé ma solution en lui disant que ça serait probablement bénéfique pour les deux athlètes. Quenneville a adoré l’idée.

Après la pause, Fleury et moi étions plantés sur la glace près des deux bancs, à attendre Tyson Nash. Ce dernier patinait en rond et semblait réticent à venir s’excuser. Je lui ai fait signe de la main et j’ai dit : « Hé! Tyson! Tu n’aurais pas quelque chose à faire ici? »

Ce que j’avais pris pour de la réticence était plutôt de la crainte. Nash était réellement ébranlé. Sa lèvre inférieure tremblait. Il s’est approché, a regardé Theoren Fleury dans les yeux et lui a dit : « Theo, je suis désolé d’avoir dit ça. C’était clairement en bas de la ceinture et je m’excuse sincèrement. Je te souhaite la meilleure des chances dans tout ce qui t’attend. »

J’ai demandé à Theo si ces excuses étaient satisfaisantes pour lui, ce qu’il a confirmé. J’ai dit : « Maintenant, serrez-vous la main et jouons au hockey. »

Quand j’ai pris ma retraite en 2010, j’ai publié un livre. Je voulais y inclure cette anecdote et j’ai appelé Tyson Nash pour obtenir sa permission. Quand je lui ai demandé s’il se souvenait de ce soir-là, il y a eu un long silence au bout du fil.

« Kerry, m’a-t-il dit, cet événement a changé ma vie. »

Et il m’a raconté comment. Ç’a été un témoignage tellement puissant. Entendre de sa bouche, 10 ans plus tard, l’impact que cet événement a eu sur sa vie et sur sa carrière. Je n’avais pas utilisé le manuel des règlements ce soir-là. J’avais suivi mon instinct et mon coeur. Être un arbitre, c’est aussi faire preuve d’humanité.


Kerry Fraser protège Vincent Lecavalier, du Lightning de Tampa Bay, sous les yeux de Zdeno Chara, des Sénateurs d'Ottawa, lors d'un match des séries éliminatoires, en 2006.

Kerry Fraser protège Vincent Lecavalier, du Lightning de Tampa Bay, sous les yeux de Zdeno Chara, des Sénateurs d'Ottawa, lors d'un match des séries éliminatoires, en 2006.

Photo : Getty Images / Doug Benc

Il faut rire aussi. Avoir une bonne dose d’autodérision. Je l’ai appris au début de ma carrière dans la LNH.

J’ai grandi en regardant Hockey Night in Canada. En famille, on se rassemblait chez ma grand-mère les samedis soirs. Elle faisait son meilleur spaghetti, mon oncle jouait de la guitare et l'on chantait jusqu’au début du match. Les affrontements entre le Canadien et les Maple Leafs étaient particulièrement prisés.

Quand, plus tard, j’ai été choisi pour arbitrer mon premier match entre Toronto et Montréal, j’étais très fébrile. C’était un samedi soir au Maple Leaf Gardens. Ce n’était qu’un match préparatoire. Mais pour moi, c’était comme la finale de la Coupe Stanley. Je sentais l’agitation dans la rue. C’était électrique, et j’allais sauter sur la glace. Moi, le jeune Kerry Fraser! Je voulais tellement être à la hauteur! J’avais étudié le nom de tous les joueurs pour montrer que je n'étais pas un débutant.

Pendant la troisième période, alors que j’offrais une bonne prestation, j’ai peut-être manqué une infraction commise à l’endroit du joueur du Tricolore Guy Lapointe. Il est venu se plaindre à moi. J’ai levé le bras et j’ai dit : « Relaxe, Serge. »

« Mon nom est GUY, espèce de crétin de débutant », a-t-il répliqué.

Puis, il s’est éloigné en patinant.

Trois jours plus tard, j’arbitrais pour la première fois au Forum de Montréal, la cathédrale du hockey! Je flottais sur un nuage. Notre juge de ligne, Gérard Gauthier, m’avait dit que le meilleur dans la ligue pour aiguiser les patins était Eddy Palchak, le préposé à l'équipement du CH. J’ai donc laissé mes patins au préposé au vestiaire, Raymond, pour qu’il les fasse aiguiser.

J’étais prêt, tout habillé et je frétillais d’impatience à l’idée d’être sur la glace pour entendre Roger Doucet entonner l’hymne national. Un rêve d’enfance. Mais mes patins n’étaient pas encore arrivés. J’ai dû dire aux juges de ligne d’y aller sans moi. J’allais les rejoindre dès que possible. J’ai donc demandé à Raymond où étaient mes patins.

« Ils sont très occupés ce soir, je vais les chercher tout de suite », m’a-t-il dit.

Il est parti et est revenu à la course, les précieux objets dans ses mains. J’étais seul dans la chambre et j’étais pressé. J’ai donc enfoncé mes deux pieds dans mes patins et immédiatement, j’ai été éclaboussé d’une couche épaisse de crème à raser! Ça débordait de toute part… J’ai lacé mes patins quand même et je me suis précipité vers la patinoire pour le début de l’Ô Canada.

J’ai sauté sur la glace et, hop, mon patin gauche est parti d’un côté et le droit de l’autre! J’avais l’air de Bambi qui tente de marcher pour la première fois… J’ai regardé vers la ligne bleue et j’ai aperçu Guy Lapointe et Serge Savard qui m’observaient, sourire en coin.

Après l’hymne national, Lapointe s’est approché de moi et m’a lancé : « Salut, le débutant! Comment sont tes patins ce soir? » J’ai dit : « Ils sont parfaits GUY. Juste comme je les aime. »

J’ai appris plus tard par Chris Nilan, un ami, que Lapointe avait croisé Raymond dans le corridor. Quand il a découvert que les patins qu’il transportait étaient ceux du jeune arbitre, il s’en est occupé lui-même. Il s’est fait un devoir d’y aller à main levée, sans utiliser la traque prévue pour obtenir un bel aiguisage droit.

Sachez que si j’avais réagi négativement au lieu d’en rire, je n’aurais jamais pu développer une relation de confiance avec Guy Lapointe et ses coéquipiers comme je l’ai fait par la suite. Ils m’ont appris une chose importante ce soir-là, au Forum.

Le hockey est un jeu et il ne faut jamais l’oublier.

Guy Lapointe, du Canadien de Montréal, et Dave « Tiger » Williams, des Canucks de Vancouver, en 1981

Guy Lapointe, du Canadien de Montréal, et Dave « Tiger » Williams, des Canucks de Vancouver, en 1981

Photo : La Presse canadienne


J’ai été privilégié d’arbitrer dans la LNH pendant 30 ans. J’ai eu l’occasion d’assister à de grands moments du sport et, parfois, j’ai eu à prendre des décisions qui pouvaient changer le cours d’un match.

1993 a été une grosse année pour moi. Je vous ai parlé de l’incident Gretzky-Gilmour. Mais il y a aussi eu l’épisode du bâton illégal de Marty McSorley.

On est au deuxième match de la finale de la Coupe Stanley. Les Kings ont remporté le premier affrontement et mènent 2-1 sur le Canadien. Il reste moins de deux minutes à la rencontre.

Marty McSorley saute sur la glace. Le capitaine du CH, Guy Carbonneau, flanqué de son assistant Kirk Muller, s’avance vers moi.

- Notre entraîneur Jacques Demers aimerait que tu mesures le bâton de McSorley, me lance Carbonneau.

- Quelle partie aimerait-il que je mesure?

- La courbe de sa palette.

J’ai dit OK. Je suis allé voir McSorley : « Ils demandent un mesurage. »

Le sang s’est vidé de son visage. J’ai regardé sa palette et j’ai vu…

« Mais à quoi penses-tu, Marty? C’est tellement évident que ta courbe est illégale. Maintenant, je dois la mesurer. »

C’est exactement ce que j’ai fait. Trois fois plutôt qu’une parce que j’étais conscient de l’importance qu’une telle pénalité pouvait avoir sur l’issue de ce match, et de cette finale de la Coupe Stanley.

Kerry Fraser (gauche) mesure la courbure de la lame du bâton de Marty McSorley, des Kings de Los Angeles, le soir du 3 juin 1993, au Forum de Montréal.

Kerry Fraser (gauche) mesure la courbure de la lame du bâton de Marty McSorley, des Kings de Los Angeles, le soir du 3 juin 1993, au Forum de Montréal.

Photo : Radio-Canada

C’était flagrant. La courbe était illégale. Normalement, je ne montre jamais un bâton au capitaine de l’équipe punie, mais cette fois-là, je l’ai montré à Wayne Gretzky pour qu’il constate les faits par lui-même. Il l’a regardée, il a levé les yeux au ciel et il est parti.

Boum!

« Deux minutes pour bâton illégal. »

Jacques Demers a alors pris un risque énorme. Plutôt que de jouer avec un avantage d’un homme, il a retiré son gardien Patrick Roy pour profiter d’un attaquant supplémentaire. Quel cran!

Avec un filet désert et un double avantage numérique, le défenseur Éric Desjardins en a profité pour inscrire son deuxième but de la soirée. Il a enfoncé le clou en prolongation avec un tour du chapeau et la victoire! À partir de ce moment-là, le vent a tourné et le CH a remporté tous les matchs suivants, jusqu’à la conquête de sa 24e et dernière Coupe Stanley.

Des années plus tard, j’ai demandé à Jacques Demers ce qui l’avait poussé à faire mesurer le bâton de McSorley. Il m’a confié que dès le premier match de la série, ses joueurs étaient venus se plaindre que Marty jouait avec une palette trop courbée. Jacques était un puriste. Il aurait préféré ne pas jouer cette carte. Mais il savait aussi que si son équipe partait pour L.A. en ayant perdu les deux premiers matchs, il pouvait dire adieu à la Coupe. « Je l’ai fait pour mes joueurs, pour le propriétaire et pour le directeur général, m’a-t-il expliqué. Je leur devais ça. »


J’ai eu une carrière exceptionnelle. J’ai adoré chaque moment. À la fin de mon dernier match, quand je me suis retrouvé seul dans le vestiaire, je me suis regardé dans la glace et je me suis demandé ceci :

« Qui es-tu Kerry? Qui es-tu réellement? »

J’y ai pensé pendant de longues minutes. Puis, je suis sorti et j’ai marché dans le corridor du Wells Fargo Arena, le coeur gros et rempli d’émotion, et je me suis dirigé vers la salle de réception où m’attendaient ma femme, nos sept enfants, nos petits-enfants et une foule d’amis. Et j’ai compris.

Je suis un homme de principe. Je suis un mari et un père aimant et je suis dévoué. Voilà qui je suis. Et ce que je laisserai derrière moi en héritage, ce sont eux, ces magnifiques enfants et petits-enfants, et non le nombre de matchs que j’ai arbitrés ou les erreurs que j’ai commises.


En 2017, Kerry Fraser a appris qu’il était atteint d’une forme rare de cancer incurable, un problème sanguin appelé la thrombocytose essentielle (TE). Il doit suivre un traitement de chimiothérapie par voie buccale jusqu’à la fin de ses jours. Heureusement, même s’il est incurable, les personnes qui en sont atteintes peuvent vivre une vie normale pendant plusieurs années. Au moment d’écrire ses lignes, il se porte à merveille.

Kerry Fraser, sa conjointe et leurs enfants

Kerry Fraser, sa conjointe et leurs enfants

Photo : Courtoisie Kerry Fraser

Propos recueillis par Jacinthe Taillon