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Carol Anne Chénard est appuyée sur un but de soccer et sourit.

Carol Anne Chénard - L’arbitrage, ma vie

« Le médecin m’a annoncé que j’allais devoir passer à travers tout le processus : chirurgie, chimiothérapie, radiothérapie. "Avez-vous des questions?" J’en avais une, une seule qui me trottait dans la tête dès que le diagnostic est tombé : "Est-ce que ça peut attendre après la Coupe du monde?" »

Signé par Carol Anne Chénard

L'auteure a été arbitre internationale de soccer pendant 15 ans. Elle a notamment officié aux Jeux olympiques de Londres et de Rio ainsi qu’aux Coupes du monde d’Allemagne et du Canada.

Je me souviens très bien de mon dernier match. C'était au mois de mai 2019. Il n’avait rien d’exceptionnel. C’était un affrontement de la NWSL, en Caroline du Nord, qui devait servir à moi et à mon équipe de préparation pour la Coupe du monde en France, dont le coup d’envoi était prévu deux semaines plus tard.

Un match sans histoire.

La veille, j’avais fait une biopsie à la suite d’une mammographie qui s’était révélée anormale. J’ai eu le résultat le vendredi suivant, quatre jours avant la date de mon vol pour Paris.

Cancer du sein.

Le médecin m’a annoncé que j’allais devoir passer à travers tout le processus : chirurgie, chimiothérapie, radiothérapie.

- Avez-vous des questions?

J’en avais une, une seule qui me trottait dans la tête dès que le diagnostic est tombé.

- Est-ce que ça peut attendre après la Coupe du monde?

Non, ce n’était pas possible de retarder aussi longtemps. Il fallait commencer les traitements tout de suite. À partir de là, tout s’est passé très rapidement.

J’ai eu mon diagnostic vers 10 h. À 17 h, j’appelais l’Association canadienne de soccer pour expliquer que je devais annuler ma participation au Mondial.

Le lendemain, j’ai dû tout expliquer à la FIFA, puis appeler les deux arbitres-assistantes avec qui je devais faire équipe pour leur annoncer que je n’allais pas pouvoir venir en France.

Ça a probablement été la journée la plus difficile de ma vie.

Je n’avais pas encore eu le temps d’assimiler tout ça et je devais l’expliquer et le répéter à tout le monde. En même temps, je n’avais pas d’autres choix. Si je ne disais rien, quatre jours plus tard, les gens allaient se demander où j'étais passée, pourquoi je n’étais pas en France.

Quand la nouvelle est sortie dans les médias, ça m’a soulagée. À ce moment-là, tous mes proches étaient au courant de la mauvaise nouvelle et j’ai pu simplement partager un article sur mes réseaux sociaux pour ne plus avoir à répéter et répéter que j’avais un cancer du sein.

Je pense que le plus important, quand on est arbitre, c’est d’avoir du courage. C’est aussi une qualité importante pour traverser les épreuves de la vie.

Carol Anne Chénard lève le bras.

Carol Anne Chénard pendant le match de la médaille d'or aux Jeux olympiques de Rio, en août 2016

Photo : Mexsport/Canada Soccer

Il y a cette expression qu’on utilise souvent : Arbitre chaque match comme si c’était le dernier.

J’ai souvent prononcé cette phrase à mes assistants avant d’entrer sur le terrain, aux jeunes de la relève. On la dit, mais on ne la pense jamais complètement.

Jamais je n’aurais cru arbitrer le dernier match international de ma longue carrière de 15 ans sans le savoir. Mais ce cancer du sein est venu déjouer mes plans.

Je m’appelle Carol Anne Chénard et, en octobre dernier, j’ai raccroché mon badge d’arbitre internationale de soccer.

Même si elle ne s’est pas terminée comme prévu, ça n’enlève rien au fait que j’ai eu une carrière exceptionnelle. J’ai notamment eu la chance d’arbitrer deux Coupes du monde féminines (Allemagne 2011 et Canada 2015) et deux éditions des Jeux olympiques (Londres 2012 et Rio 2016).

Le plan consistait à faire mes adieux à ma passion lors de la dernière Coupe du monde qui a eu lieu en France en 2019. Mais le destin en a décidé autrement.


Je n’avais pas l’intention de terminer ma carrière sur mon cancer. Il n’en était pas question. Alors peu après avoir reçu mon diagnostic, je me suis mise dans la tête de retourner sur le terrain pour les Jeux olympiques de Tokyo.

Il y avait plusieurs inconnus, mais le fait d'avoir cet objectif m’a beaucoup aidée pendant les traitements.

Finalement, avec la pandémie mondiale et les traitements qui prennent plus de temps que prévu, j’ai décidé, cet automne, que le moment d’arrêter était venu.

Je trouvais que je m’étais rendue au bout.

Carol Anne Chénard signale un arrêt de jeu pendant qu'une joueuse est au sol, blessée.

Carol Anne Chénard pendant un match

Photo : Andrew Soong/Canada Soccer

Cette retraite sportive est, en fait, ma deuxième.

Plus jeune, je rêvais déjà aux Jeux olympiques, mais pas comme joueuse ou arbitre de soccer. Je faisais partie de l’équipe nationale de patinage de vitesse sur courte piste. J’ai d'ailleurs participé à quelques Coupe du monde et à des Championnats du monde juniors.

À ce moment-là, j’arbitrais au soccer pour gagner un peu d’argent et pour payer mes études universitaires. J’ai fini par me résigner à prendre ma retraite du patinage de vitesse. Puis, tranquillement, l’arbitrage a commencé à prendre une plus grande place dans ma vie.

Ce qui me manquait le plus après avoir raccroché mes patins, c’était l'entraînement quotidien. Je m’ennuyais de suivre un programme hyper difficile sur la glace avec mon équipe. J’ai, en quelque sorte, retrouvé cela avec l’arbitrage.

Si vous m’aviez demandé à 17-18 ans si je rêvais d’être une arbitre sur la liste internationale de la FIFA, probablement que j’aurais dit : Oui, oui, mais sans vraiment y croire. Dans ma tête, j’aurais pensé : Tu me niaises!

Je crois que l’arbitrage est une passion qui se développe. Je ne connais personne qui a commencé à être arbitre de soccer en rêvant à une carrière internationale, en se disant : Je rêve de me faire hurler dessus, de devoir prendre des décisions difficiles devant des foules enflammées.

Mes objectifs ont évolué avec le temps. On a découvert que j’avais un talent pour ça, on m’a donné de plus en plus d'occasions d’évoluer, de voyager à l’international.

L’arbitrage a certainement rendu mon deuil du patinage de vitesse sur courte piste plus facile, puis m’a permis d’aller aux Jeux olympiques, d’arbitrer des matchs en Coupe du monde et de vivre une carrière sportive que je n’aurais jamais crue possible.

Carol Anne Chénard, une autre arbitre et deux juges de lignes se tiennent droit debout sur le terrain.

Carol Anne Chénard (2e à partir de la droite) avant un match de la Coupe du monde féminine de Montréal, en 2015

Photo : Andrew Soong/Canada Soccer

J’ai arbitré mon premier match professionnel masculin au Canada en 2005. Je sentais que j’avais une responsabilité qui allait bien au-delà de seulement être une bonne arbitre : ma performance allait influer sur le sort des jeunes filles des générations suivantes.

Même à l’époque, je n’étais pas la première femme à arbitrer des matchs masculins de haut calibre. Sonia Denoncourt avait été chargée d’affrontements dans le passé. Une ou deux arbitres de l’Ouest canadien aussi.

Toutefois, quand on m’a affectée à cette rencontre, ça faisait un peu plus de cinq ans qu’aucune femme n’avait arbitré de match de soccer professionnel masculin au Canada. C’était quand même une longue absence. Je ne voulais pas connaître un mauvais match et qu’on doive attendre cinq autres années avant de revoir une femme comme arbitre en chef dans cette ligue.

Ça s’est très bien déroulé. Je me souviens que j’étais nerveuse, mais seulement avant de sauter sur le terrain. À partir du moment où j'ai donné le coup de sifflet initial, c’est devenu un match comme les autres. Je savais arbitrer et c’est ce que j’ai fait. Je suis retombée dans mes habitudes. Cette rencontre a marqué le début d’une période où j'ai officié assez régulièrement des matchs professionnels masculins.

Je me souviens aussi que ces matchs de soccer étaient les seuls à être diffusés à la télévision au Canada, alors c’était une pression supplémentaire.

Je savais que tout le monde me regardait, dont plusieurs autres arbitres qui auraient aimé être à ma place. Je me disais que tous ces gars, qui trouvaient que la petite Carol Anne avait beaucoup d’occasions, étaient devant leur téléviseur et scrutaient ma performance à la loupe.

Je ressentais beaucoup de pression, une pression qui m’a préparée pour ce que j’allais ressentir plus tard, en entrant dans les plus grands stades du monde.

Carol Anne Chénard signale une prise de possession du ballon pendant un match.

Carol Anne Chénard aux Jeux du Canada, en 2013

Photo : Canada Soccer

J’ai reçu mon badge d’arbitre internationale pour la première fois en 2006. J’écrivais ma thèse de doctorat à ce moment-là. J’étais vraiment, vraiment contente, mais j’ai quand même vécu un moment de panique.

C’est une drôle d’histoire, mais je me souviens avoir eu cette pensée : maintenant que j’étais une arbitre de la FIFA, plein de gens viendraient me poser des questions sur les lois du jeu. Je paniquais à l’idée que quelqu’un m’aborde dans la rue pour me questionner sur les situations les plus difficiles du livre des lois du jeu, celles qui n’arrivent jamais, ou presque, dans un match.

- Carol Anne, qu’est-ce qu’on fait si un oiseau se pointe sur le terrain et que le ballon le frappe avant d’entrer dans le but?

Ce genre de question piège qui se retrouve parfois dans nos examens avancés d’arbitres.

J’ignore pourquoi, mais j’ai paniqué. J’ai sorti mon livre des lois du jeu et je me suis mise à les lire.

C’est une drôle d’anecdote, je sais. Ce n’est pas comme si Monsieur et Madame Tout-le-Monde dans la rue allaient savoir, en me croisant, que j’étais sur la liste des arbitres de la FIFA.

Cette petite panique a fini par passer et, non, on ne m’a jamais posé de drôles de questions dans la rue pendant que j’allais faire des courses.

Myriam Marcotte, Alexis Vaughan et Carol Anne Chénard courent sur une piste d'athlétisme.

Carol Anne Chénard (droite) pendant le camp national pour arbitres tenu en Floride, en février 2019

Photo : Martin Bazyl/Canada Soccer

J’ai arbitré ma première Coupe du monde senior, en 2011, en Allemagne. Ma première expérience olympique a eu lieu aux Jeux de Londres, un an plus tard.

Dans le milieu du soccer, les compétitions les plus prestigieuses sont bien sûr les Coupes du monde, mais pour le commun des mortels et les athlètes d’autres sports, les Jeux olympiques ont vraiment une forte signification.

À Londres, je n’ai rien vu à part les terrains de soccer… mais j’étais aux Jeux olympiques. Ce n’est pas rien!

Dans les compétitions aussi importantes, les matchs nous sont accordés selon nos performances précédentes. Plus le tournoi progresse, moins il reste d’arbitres. Si on a commis des erreurs majeures durant les premiers tours, on ne sera pas des matchs éliminatoires.

À Londres, j’ai eu une chance inespérée : mon trio a été choisi pour officier le match qui opposait la Grande-Bretagne au Brésil, au stade Wembley. Il y avait plus de 70 000 personnes dans les gradins. Je me souviens, c’était tellement spécial de me retrouver dans un stade aussi bondé! C’était extrêmement rare, à l’époque, de voir autant de gens réunis pour du soccer féminin.

L’ambiance était vraiment spéciale, surtout que la majorité des partisans encourageaient le pays hôte. Heureusement pour moi, la Grande-Bretagne a marqué très tôt dans le match et ça a instauré une atmosphère positive, même envers les arbitres.

Carol Anne Chénard sourit lors d'une poignée de mains au centre du terrain.

Carol Anne Chénard (centre) avant un match de la Coupe du monde féminine de 2015 à Montréal

Photo : Andrew Soong/Canada Soccer

Non, ma carrière d’arbitre internationale ne s’est pas conclue comme je l’avais imaginé. Je n’ai pas pu participer à ma dernière Coupe du monde, et les Jeux olympiques ont été reportés d’un an.

J’aurais pu essayer de continuer une dernière année, mais ma tête et mon coeur m’ont dit que c’était assez, qu’il était temps de passer à autre chose.

Je ne fais pas une croix sur le monde du soccer, loin de là. J’ai encore beaucoup à donner à ce sport qui m’a tant apporté dans les dernières années, qui m’a permis de voyager, de rencontrer des gens formidables, de vivre des expériences auxquelles je n’aurais jamais osé penser. Ce sport pour lequel j’ai couru des kilomètres et des kilomètres toute ma vie.

La jeune fille de 18 ans qui se disait tu me niaises, je ne deviendrai jamais une arbitre internationale serait probablement bien surprise de constater que l’arbitrage a été une aussi grande partie de sa vie, pendant aussi longtemps.

J’ai mis plusieurs semaines à assumer ma retraite, à être capable de l’annoncer publiquement. Tous les athlètes qui ont pris leur retraite le savent, ça demande une réflexion difficile.

Maintenant, des tonnes d’options s’offrent à moi. Je dois seulement penser à ce que je veux être : mentor, instructrice, évaluatrice, analyste sur les reprises vidéo.

Une chose est sûre, vous ne me reverrez pas au milieu du terrain, mais je n’en serai jamais bien loin.


Comme je le disais plus haut, je pense que le plus important, quand on est arbitre, c’est d’avoir du courage. C’est aussi une qualité importante pour traverser les épreuves de la vie.

C’est sûr que sur le terrain, on veut que le match se passe sans qu’on doive trop intervenir, mais on doit tout de même toujours prendre des décisions.

Tir de pénalité ou pas?

Carton jaune, carton rouge? Simulation?

Certaines décisions qu’on doit prendre vont complètement changer le résultat du match. Malgré cela, il faut avoir le courage de les prendre.

Je dis toujours que, lorsqu'une décision est la bonne, ce n’est pas une controverse.

S’il y a une faute dans la surface de réparation, je dois l’appeler. Il n’y a pas de controverse. Peut-être que les médias, les joueurs, les entraîneurs vont appeler ça comme ça, mais pour moi, ce n’est qu’une décision.

J’ai souvent dû en prendre, des décisions déchirantes.

Bien sûr, j’ai aussi déjà commis des erreurs. Il y a des soirs où c’est difficile de gérer les joueurs, où notre message ne passe pas. Parfois, on commet une erreur qui influe sur le match.

Ça, c’est une autre épreuve à traverser quand on est arbitre. Généralement, on est encore plus dur envers soi-même que les joueurs peuvent l’être. Il faut avoir le courage de passer par-dessus ces erreurs, sinon, notre carrière ne sera pas très longue.

On doit arriver à compartimenter et à avoir le courage de continuer, même quand un match se passe mal.

C’est aussi ce qu’on doit faire dans la vie lorsqu'on se retrouve devant une grosse épreuve.

Propos recueillis par Alexandra Piché

Photo d'entête par Sylvain Marier