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La skieuse paralympique Frédérique Turgeon tient son globe de cristal.

Frédérique Turgeon - Lettre à mon père

« J'avais une petite partie de toi avec moi, quelques cendres cachées dans le médaillon en forme de cœur attaché autour de mon cou. Je ne l'enlève jamais. Je l'ai retiré une fois à l'entraînement et je me suis fait une entorse à la cheville. J'ai besoin de t'avoir pas trop loin. »

Signé par Frédérique Turgeon

À toi mon père, mon gérant, mon plus grand partisan,

Durant les derniers mois, j’ai vécu les moments sportifs les plus importants de ma carrière. J’ai gagné mes premières épreuves en Coupe du monde, j’ai été médaillée en Championnats du monde et j’ai gagné un globe de cristal en slalom debout, le rêve pour un athlète.

Mais chaque fois, en arrivant au bas de la pente, je partageais mon euphorie de bonheur avec une tristesse profonde. J’aurais voulu t’appeler pour t’entendre me dire, trémolo dans la voix, combien tu étais fier de ta cocotte. J’aurais voulu que tu sois à l’aéroport pour me serrer dans tes bras quand je suis revenue avec mon globe de cristal emballé comme un bébé dans une couverture. Je sais que tu l’aurais chéri autant que moi.

J’y pense souvent, au fait que tu n’as pas pu me voir gagner ma première Coupe du monde. J’aurais aimé que tu puisses me voir monter sur le podium ou gagner des titres importants comme le globe de cristal.

Tu as toujours été mon plus grand partisan et, au fond de moi, je sais que tu le resteras pour toujours.


Je n’oublierai jamais notre dernière soirée ensemble. C’était quelques jours avant Noël. Je revenais d’une compétition en Suisse et tu m’attendais à l’aéroport avec ta casquette de Saint-Moritz, celle que je t’avais rapportée un an auparavant.

Dans la voiture, nous avons encore parlé de ski jusqu’à la maison. Ce n’était pas facile de nous arrêter quand on s’y mettait. Je te racontais que pour une fois, durant ce voyage, j’avais pris le temps de skier pour le plaisir. Je te disais à quel point j’aimais mon travail cette année. J’ai vu à quel point tu étais heureux de voir que j’étais passionnée par ce que je faisais.

Je me souviens que le matin, tu avais écrit un message texte à ma soeur Raphaëlle, à maman et à moi : « J’ai fait des pâtés chinois! »

Tu aimais tellement les soupers en famille. Et ce soir-là, nous allions tous être réunis autour de la table, pour l’une des rares fois de l’année. Nous étions loin de nous douter que ce serait la dernière.

Au milieu de la nuit, maman, paniquée, est venue me réveiller pour me demander de l’aide. Tu n’allais pas bien. Je tremblais tellement que j’ai eu du mal à composer le 911 sur le téléphone.

Perdre mon père, c’était le plus gros malheur qui pouvait m’arriver.

Après un moment, les secours nous ont dit qu’ils tentaient de te réanimer depuis beaucoup trop longtemps et que si tu revenais parmi nous, tu aurais de graves séquelles. Nous savions que tu n’aurais pas voulu ça.

À contrecœur, nous t’avons donc laissé partir en paix, dans la nuit du 17 au 18 décembre 2018.

Frédérique Turgeon regarde au loin.

Frédérique Turgeon

Photo : Radio-Canada / Myriam Lafrenière


Te souviens-tu de la première fois où tu m’as amenée skier? J’avais seulement 9 mois, tu m’avais mise dans un sac à dos et, toute une journée, nous avions dévalé les pentes à Bromont tous les deux.

Tu me disais que j’aimais déjà le ski à ce moment-là. Je riais et je faisais de petits bruits pendant que tu me trimballais dans les pentes avec maman et Raphaëlle.

Quand j’ai enfilé des skis pour la première fois, Raphaëlle m’a raconté que tu me regardais avec ces yeux, ceux d’un papa fier de sa petite puce. Je devais avoir 2 ou 3 ans. On a toujours partagé cette passion.

C’est grâce à toi que j’ai découvert ce sport, qui est maintenant au cœur de ma vie. Tu te levais aux aurores pour me faire déjeuner et m’accompagner à mes premières compétitions. Tu étais tellement dévoué : bénévole, papa, gérant, partisan.

Ça n’a pas été facile quand j’ai fait la transition entre skier avec ma prothèse et skier à une jambe pour entrer dans le programme paralympique. Tu te souviens? J’ai failli tout arrêter.

Mais tu étais là pour moi. Tu m’as toujours poussée à me dépasser.


Un peu après les funérailles, mon entraîneur Lasse Ericsson m’a posé la question qui s’imposait.

« Veux-tu poursuivre la saison? »

Je n’ai pas pris plus d’une seconde pour lui répondre : oui. Il n’était même pas question que j’arrête le ski.

Je sais que c’est ce que tu aurais voulu. Je me suis donc dit qu’à partir de ce moment, j’allais dévaler les pistes pour deux. Je me sentais plus proche de toi sur les pentes que n’importe où ailleurs.

Chaque manche que j’allais disputer, j’allais le faire pour toi. Toutes les médailles que j’allais gagner te seraient dédiées. Et je savais que j’allais tout donner pour aller les chercher, ces médailles. J’étais plus déterminée que jamais.

Finir la saison avec un globe de cristal, c’était loin d’être dans mes plans. Dans ma tête, ce n’était même pas atteignable. Je me suis poussée à fond pour toi et je suis contente de l’avoir fait comme ça.


Ma décision était prise : j’allais être dans le portillon de départ à la première Coupe du monde de la saison, à Zagreb, le 16 janvier, à peine un mois après ta mort. Je devais m’entraîner à Bromont durant le temps des fêtes pour m’y préparer, mais je ne l’ai pas fait.

Je n’ai pas enfilé mes skis avant de prendre l’avion pour l’Europe. Je n’en avais pas la force. Quand j’ai parlé à Lasse, deux jours avant mon départ, je lui ai dit que je n’avais rien fait. Il s’y attendait.

J’avais de la difficulté à trouver le sommeil. Je n’avais pas la tête à m’entraîner. Tu me manquais, papa.

Je ressentais beaucoup de douleurs dans tout mon corps. Je pense que le stress que j’ai vécu le soir où je t’ai perdu s’est transféré dans mes muscles. Je l’ai vécu comme ça. Tout ce que j’arrivais à faire, c’était rester à la maison avec une lourde couverture sur les épaules.

Ça peut sembler étrange, mais j’ai l’impression que cette épreuve m’a permis de vaincre mon problème d’anxiété. J’ai toujours été une personne anxieuse, mais j’ai l’impression que je ne le serai plus de toute ma vie. J’ai tellement vécu un stress intense ce soir-là que, maintenant, je ne fais plus de crises d’angoisse. C’est comme si rien ne pouvait jamais être pire que le sentiment d’horreur que j’ai ressenti dans la nuit de ton départ.

Frédérique Turgeon regarde ses médailles, suspendues à son cou.

Frédérique Turgeon et ses médailles de la Coupe du monde

Photo : Radio-Canada / Myriam Lafrenière


Tu as toujours été là pour moi. Je t’appelais avant mes courses, entre les manches et à l’arrivée. Tu te levais à des heures impossibles pour regarder mes compétitions quand j’étais en Europe. Tu étais là pour me rassurer, pour dissiper mes doutes, pour célébrer mes victoires.

Parfois, on ne parlait même pas de ski. Je te parlais d’autre chose pour me changer les idées. D’autres fois, je t’appelais en catastrophe. Plus rien n’allait. Dans ces moments-là, tu savais exactement comment alléger la situation.

Je me répète tes paroles dans ma tête. Je t’appelais en panique au sujet d’une situation que je croyais insurmontable et tu me répondais simplement, avec le ton le plus détaché du monde :

« Eh bien, lâche le ski! »

Chaque fois, je te répondais que ce n’était pas une option. Et ça me calmait. Ça me faisait réaliser que j’avais deux options : passer par-dessus mon problème ou arrêter. Et abandonner le ski n’a jamais été une option. Tu le savais bien. J’aimais trop ça pour abandonner.

Maintenant, quand tout va de travers, j’appelle maman et je lui dis :

- Aujourd’hui, papa m’aurait dit : « Lâche le ski! »

Et nous rions ensemble. Même loin de moi, tu arrives à me calmer.


Il y en a eu, des appels et des messages textes, mais il y en a qui resteront gravés à jamais dans ma mémoire. Le moment que nous avons vécu à la Coupe d’Europe à Saint-Moritz, juste avant que tu nous quittes, est l’un de ceux-là.

Je me souviens qu’après la première manche du slalom géant, j’étais devant l’Allemande Andrea Rothfuss, médaillée des Jeux paralympiques de Pyeongchang. Je n’y croyais pas. Je la devançais par plus d’une seconde. Quand je t’ai appelé avant d’entamer ma deuxième descente, en plein milieu de la nuit au Québec, tu étais aussi fou que moi. Tu comprenais exactement le sentiment qui m’habitait.

- Papa, qu’est-ce que je fais? Est-ce que je vais être capable de conserver mon avance?

- Fonce ma cocotte. Va la chercher!

- Je ne suis pas sûre que je suis capable, mais je vais le faire.

Et j’ai réussi. Quand j’ai ouvert mon téléphone à l’arrivée, j’ai vraiment ri. Tu m’avais envoyé plein de bitmojis pour me féliciter. J’ai composé ton numéro et tu m’as répondu tout de suite.

- Je suis tellement fier de toi ma cocotte.

Je me souviens qu’il y avait un trémolo dans ta voix. Tu avais de la difficulté à contenir tes émotions. Je suis si contente d’avoir pu vivre ce dernier moment avec toi.

C’était tellement un grand accomplissement d’avoir surmonté cette épreuve mentale. Je suis contente d’avoir pu te prouver ça avant de te perdre.

Tu étais mon plus grand fan. Et j’aime croire que tu l’es encore.


Un mois après ta mort, j’ai gagné ma première médaille d’or en Coupe du monde, à Zagreb. Je suis montée sur le podium pour la première fois et c’était sur la plus haute marche. Personne ne pouvait s’attendre à ça.

C’était une course de slalom géant. J’ai pleuré entre les manches. J’ai appelé maman en larmes. C’était bizarre de ne pas pouvoir te parler, même si je sentais que tu étais là, avec moi. C’est comme s’il y avait une force en moi que je n’avais jamais ressentie avant.

J’ai beaucoup pleuré ce jour-là. Ça m’a pris énormément d’énergie, mais c’est comme ça qu’il fallait que je le vive. À l’arrivée, les émotions se mélangeaient. Je venais de réaliser l’un de nos rêves les plus fous et tu n’étais pas là pour partager le moment avec moi.

J’avais une petite partie de toi avec moi, quelques cendres cachées dans le médaillon en forme de cœur attaché autour de mon cou. Je ne l’enlève jamais. Je l’ai retiré une fois à l’entraînement et je me suis fait une entorse à la cheville. J’ai besoin de t’avoir pas trop loin.


Je pense que ça te rassurera de savoir que j’ai eu beaucoup de soutien pour traverser cette épreuve. Mes amis sur le circuit ont été là pour moi. Tu te souviens de la Française Marie Bochet, mon idole, celle qui domine la Coupe du monde depuis des années?

Quand elle a appris la nouvelle, elle m’a appelée pour me dire qu’elle avait hâte de me revoir sur les pentes. Ça m’a beaucoup touchée. C’était énorme pour moi de savoir qu’elle me voyait revenir forte, parce que c’est comme ça que je me visualisais aussi.

Avant les courses, elle m’écrivait souvent : « Tu es vraiment forte. Prouve-leur. Montre-leur que tu peux aller chercher une autre médaille pour ton père. »

Lasse a été génial aussi. J’ai été vraiment surprise de le voir à tes funérailles. En même temps, c’est vrai qu’il te connaissait beaucoup. Il était comme un père pour moi sur la route et il savait combien nous étions proches.

Il m’a donné ma propre chambre pendant les compétitions. C’était difficile pour moi de toujours être avec l’équipe. Il y a des moments où j’avais besoin de pleurer toute seule.

Il savait aussi comment me prendre quand j’étais démoralisée et que je ne voulais pas sortir m’entraîner. Ça m’a beaucoup facilité les choses.

Les gens sur les réseaux sociaux m’ont aussi offert beaucoup d’encouragements. J’avais écrit sur Facebook que j’allais disputer ma première Coupe du monde de la saison et j’ai eu tellement de réponses.

« Allez, vas-y pour ton père. »

« Va chercher l’or pour ton père. »

« Go, ton père veut l’or. »

« Go for gold. »

Je me suis mis beaucoup de pression avec ça pendant un moment. Mais par la suite, j’ai réalisé que tu aurais voulu me voir skier pour le plaisir. Et c’est pour le plaisir que je l’ai fait, le jour où j’ai décroché ma première médaille d’or.


Frédérique Turgeon aux Jeux paralympiques de Pyeongchang

Frédérique Turgeon aux Jeux paralympiques de Pyeongchang

Photo : Getty Images / Chung Sung-Jun

J’aurais aimé que tu aies le temps de me partager ton secret. Comment faisais-tu pour avoir ta compagnie, t’occuper de ta famille, préparer les repas et gérer tout ce qui concernait ma carrière d’athlète de haut niveau?

Tu aurais ri de moi le mois dernier. Quelqu’un m’a appelée pour avoir ma commande d’équipement en vue de la saison prochaine et je n’avais aucune idée de la réponse à lui donner. C’était toujours toi qui t’en occupais.

C’était aussi toi qui allais chercher mes commandites. C’est beaucoup de travail tout ça! Tu en faisais tellement pour moi et pour toute la famille. Nous l’avons toujours su, mais maintenant, nous réalisons encore davantage à quel point tu étais travaillant. Tu dois rire dans ta barbe aussi en imaginant maman, Raphi et moi tondre la pelouse cet été!

Pour moi, tu avais tout d’un père parfait. J’espère que mon chum, plus tard, va être aussi fantastique pour nos enfants. La famille a toujours été importante pour moi, mais elle l’est encore plus maintenant.

Tu m’as appris à quel point prendre soin les uns des autres est important. Ton départ m’a aussi appris qu’il ne faut pas arrêter deux minutes dans la vie parce que mon dieu qu’il y en a, des choses à faire.


On ne peut prédire l’avenir, mais parfois, la vie fait bien les choses. Je suis si contente que tu aies pu faire partie de ma première expérience paralympique, aux Jeux de Pyeongchang.

Au départ, vous n’étiez pas censés venir pour me laisser me concentrer sur mes performances. On s’était dit que vous seriez plutôt du voyage en 2022. Mais quand je vous ai vus en bas de la pente à ma deuxième course, maman, Raphi, mon oncle et toi, je ne pouvais faire autrement que fondre en larmes.

C’est mon plus beau souvenir des Jeux. J’étais trop contente de te voir parce que les Paralympiques, c’était un rêve qu’on partageait ensemble.

Imagine si l'on avait attendu aux prochains Jeux, comme prévu! Tu ne m’aurais jamais vue dévaler une piste paralympique. C’est un soulagement pour moi de savoir que nous avons réalisé ce rêve ensemble.

C’était un moment magique.

Frédérique Turgeon et son père Ronald aux Jeux paralympiques de Pyeongchang

Frédérique Turgeon et son père Ronald aux Jeux paralympiques de Pyeongchang

Photo : Courtoisie Frédérique Turgeon


J’ai gagné mon premier globe de cristal, mais je n’ai pas l’intention de m’arrêter là. Je veux plus de podiums, de titres, de globes.

Je ne crois pas que mon succès soit éphémère. Quand je me suis entraînée sur le glacier l’été dernier, j’ai énormément développé mes capacités physiques. C’est pour ça que ma saison s’est aussi bien passée d’un point de vue technique. Mais c’est quand je t’ai perdu que ma force mentale s’est développée.

C’est étrange à dire, mais je ne peux pas être plus forte que je le suis en ce moment. Cette saison, je sentais que tu étais là, derrière moi. C’était comme si tu me poussais. Il y avait une force spéciale qui me donnait des ailes sur les pistes. J’aime croire que c’était ta façon de m’aider.

Je sais qu’ensemble, on forme une combinaison gagnante.


Oh oui, papa, j’oubliais. Tu sais que si j’avais pu t’appeler après ma médaille d’or en Coupe du monde, je t’aurais réclamé mon chien. Tu ne te souviens pas? Il y a deux ans, nous avions parié que si je gagnais une épreuve de la Coupe du monde, je pourrais enfin avoir un chien.

Ah! oui, c’est ça… tu t’en souviens maintenant. Je sais que j’étais encore loin d’une victoire en Coupe du monde quand tu m’as serré la main pour sceller ce pari. C’est tellement un sommet difficile à atteindre. Selon ma progression, je ne devais pas être médaillée d’or avant au moins quelques années.

C’est moins drôle maintenant, hein? Je ne sais pas quelle excuse tu m’aurais trouvée pour reporter le projet quand je t’aurais brandi ma médaille d’or au visage en passant les portes de l’aéroport.

Ce n’est pas facile de vivre sans toi. Je suis encore triste tous les jours. Il y a des moments qui sont pires que d’autres. L’équipe pourrait t’en parler. Mes coéquipiers savent que, parfois, je suis vraiment irritable simplement parce que tu me manques.

Il y a tellement de choses que j’aimerais te dire. Je suis vraiment contente d’avoir skié pour toi cette saison. C’est grâce à toi si j’ai gagné plus de médailles que j’en ai récoltées dans les cinq dernières années réunies.

On forme une bonne équipe, alors on continue comme ça. On fait d’en haut jusqu’en bas ensemble. On se donne à fond et on essaie d’aller chercher toutes les médailles possibles.

Tu me manques.

Fred

Propos recueillis par Alexandra Piché