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Marcel Sabourin et Jackie Robinson

Marcel Sabourin - Le baseball, mon père et moi

« Je braillais en pensant à mon père. Je me disais que lui, grand amoureux de baseball, n'avait jamais vu de club des ligues majeures, sauf peut-être quand les Dodgers de Brooklyn venaient planter les Royaux dans un match hors-concours. Jamais un vrai match. »

Signé par Marcel Sabourin

Si je ferme les yeux et j’y pense, j’imagine un dimanche après-midi un peu trop chaud. Je suis assis aux côtés de mon père. Il n’a pas de chapeau, alors il a simplement fait un noeud aux quatre coins d’un foulard, qu’il a posé sur sa tête.

Je suis là, à côté de lui. Mon Pôpa, expert en baseball.

Nous sommes dans les gradins et regardons jouer les Royaux de Montréal.

Ensemble.

Puis, lentement, le soir qui tombe. Les projecteurs qui s'allument – le plus tard possible, pour économiser l'électricité – font ressortir le bleu un peu fluorescent de l'uniforme des Royaux. Ce côté enchanteur des soirées chaudes d'été dans un stade.

Mon père m’a emmené quelques fois au Forum pour assister à des matchs de hockey, mais jamais je n’y ai retrouvé la même magie qu’au baseball.

Mon père était un blessé de la Première Guerre mondiale. Il s'y était engagé comme ambulancier volontaire. Il en est revenu avec un syndrome de choc post-traumatique. Alors, pendant ma jeunesse, il passait du temps à la maison, puis partait passer une période à l'Hôpital des vétérans, puis revenait à la maison, et partait à nouveau.

Alors pour moi, ces matchs en plein air, c’était ça : les retrouvailles avec mon père.

Simplement en parler aujourd’hui, des décennies plus tard, et des larmes montent à mes yeux.

Le comédien Marcel Sabourin sourit.

Le comédien Marcel Sabourin

Photo : Courtoisie Jérôme Sabourin


Mon père, né en 1890, avait joué au baseball à ses années à l’Université d’Ottawa. Il était receveur. Il paraît qu’il était très bon d’ailleurs.

De mon côté, j’étais un adolescent turbulent, nerveux. Et je n’étais pas très sportif. Mon père aurait pourtant rêvé que je sois un champion de baseball, de boxe ou de n’importe quel autre sport. Mais je n’étais pas ça pantoute. Et ça le déroutait, d’autant plus que j’étais fils unique.

Lui, il n’avait fréquenté les théâtres qu’à titre d’invité, à l’époque où il était président des étudiants en pharmacie. Il ne connaissait rien du théâtre. La comédie française, il n’avait jamais vu ça. Et ça ne l’intéressait pas du tout.

Moi, au contraire, j’ai eu la piqûre de cet univers à mes années au collège.

Et à l’inverse, je n’étais pas vraiment fait pour le sport. Par exemple, au baseball, j’ai toujours eu de la difficulté avec le soleil et la chaleur. J’ai bien joué quelques fois à la balle-molle, mais je me souviens du sentiment que je ressentais simplement à me tenir dans le champ, immobile, sous la chaleur et les rayons intenses, avec une simple casquette. Une casquette qui, pour un blond comme moi, était loin d’être suffisante.

Mais à l’époque de ma jeunesse, le baseball, dans le coeur des Québécois, venait entre le hockey et la lutte dans la liste des passions sportives nationales. Nos trois héros étaient, dans l’ordre : Maurice Richard, Jean-Pierre Roy et Yvon Robert.

Jamais on ne l’a appelé J.P. C’était toujours Jean-Pierre. D’ailleurs, quand on y pense, il avait vraiment un nom pour être célèbre, grâce à cette façon avec laquelle, avec le parler québécois, on peut mordre dans ces mots-là : « Jean-Pier-Re Roy! » Ce « Re », qui agit comme une sorte de rebond.

Et en plus, un lanceur de cette qualité qui porte le nom de Roy. Ça ne s’inventait pas.


Il y a eu Jean-Pierre Roy, donc, et il y eut Jackie Robinson.

D’ailleurs, notre idole, premier Noir à jouer au baseball professionnel, habitait près de chez moi, plus précisément dans la rue Chateaubriand à Montréal. Mais on ne savait pas ça, nous autres, dans le boutte.

Un jour, je suis avec un ami qui était aussi un grand amateur de baseball, Pierre Busseau, décédé aujourd’hui. On monte dans le tramway numéro 72, qui partait de la rue Crémazie et descendait jusqu’à Sainte-Catherine. Tout à coup, on a l’impression d’avoir la berlue. Un homme ressort du lot.

« Vois-tu le nègre là-bas? »

Eh oui. Imaginez… On disait « nègre » à l’époque. On ne connaissait pas ça, des Noirs, des gens d’une autre couleur que la nôtre. Il n’y avait que des Blancs dans notre coin de la ville. On était dumb, on était caves.

Après avoir pensé que c’était impossible, nous nous sommes rendus à l’évidence : c’était bien lui. Le grand Jackie Robinson, là, tout près de nous. Il prenait le tramway 72 avant d'en descendre pour monter dans un autre, celui-là en direction du stade De Lorimier.

Si on l’a reconnu, la raison en était bien simple : nous avions tous les deux son poster dans notre chambre.

Puis, les Royaux sont partis.

Je ne pense pas qu’il y ait eu une seule fois où j’ai recroisé mon ami Pierre au fil des années, même après sa retraite, où nous n’ayons pas parlé de Jackie Robinson.


Quand j’étais petit, le parc Jarry était notre terrain de jeu. C’était assez dangereux d’ailleurs. Il y avait des trous, de la swamp… Je me souviens, on jouait parfois aux cowboys. Un soir, ma mère a même reçu un appel de la mère de l’un de mes copains, qui n’était pas encore rentré à la maison. Sur le coup, je me suis souvenu : on l’avait attaché à un arbre, et on l’avait oublié là…

Ce parc-là allait devenir, des années plus tard, le parc des Expos.

Les Expos de Montréal ont disputé leur premier match à domicile le 14 avril 1969.

Les Expos de Montréal ont disputé leur premier match à domicile le 14 avril 1969.

Photo : Radio-Canada / Francis J. Menten

Mais je n’ai pas vécu la fierté qui venait avec l’arrivée d’une équipe du baseball majeur à Montréal. Parce qu’à cette époque, j’étais ailleurs. J’étais rendu dans l’impro. J’étais dans le théâtre. J’enseignais. Je travaillais pratiquement 20 heures par jour.

Et il y a eu l’amour, et ensuite la famille.

Avec tout ça, un jour, je me suis rendu à l’évidence : je n’avais de temps que pour suivre un seul sport. Alors j’ai suivi le Canadien. J’ai même eu des abonnements de saison à un moment donné, j’allais au Forum avec mes vieux chums.

Mais suivre le sport, ça gruge du temps. Alors, je n’ai pas suivi le baseball durant de nombreuses années.

Je suis finalement allé trois fois au stade olympique pour voir les Expos, dont une fois où l’on m’avait demandé d’effectuer le lancer protocolaire.

Je m’en souviens comme si c’était hier.

J’ai stationné mon auto assez loin et je me suis rendu au stade à pied. En marchant, je braillais en pensant à mon père. Je me disais que lui, grand amoureux de baseball, n’avait jamais vu de club des ligues majeures, sauf peut-être quand les Dodgers de Brooklyn venaient planter les Royaux dans un match hors-concours. Jamais un vrai match.

J’étais très ému.

Une fois arrivé, j’ai marché vers le monticule. Même s’il n’y avait que quelques personnes dans les estrades, j’étais tellement énervé. Il y avait mon nom sur l’écran géant…

J’étais dans un état second, complètement second. Comme si j’avais pris de la drogue.

Puis, j’ai fait mon lancer. Je pense que la balle n’a pas fait 10 pieds. L’humiliation!

Vue aérienne du stade Jarry en 1976

Le stade Jarry en 1976

Photo : Inconnu


Un jour, en 1994, il y eut la grève des joueurs. C’était pendant cette période où je ne suivais plus le baseball. Mon bon ami Robert Gravel, lui, était un grand amateur, et je me souviens que cette grève est venue à bout de son amour. Pour lui, les joueurs n’avaient pas le droit de faire ça.

Les années ont passé.

Puis, un jour, je reçois un appel : on m’offre de faire la narration d’un documentaire sur le baseball.

Je me présente donc et je commence à travailler, à faire la narration sur des images des Expos. Tout va bien, on a bien du fun, et j’aime ça.

Les images continuent à défiler, puis on arrive au moment de la grève de 1994.

Et je réalise là, à ce moment, ce dont j’avais vaguement entendu parler à l’époque : on avait eu ici, à Montréal, peut-être l’une des plus grandes équipes qui avaient jamais existé.

Et que je ne m’en étais jamais rendu compte.

Je regarde défiler l’émission devant mes yeux, je vois les joueurs, leurs statistiques, leur valeur… Et mon père me revient immédiatement en tête. Je réalise qu'il n’a jamais pu voir ça!

Ce jour-là, ça m'a frappé comme un gros camion si vous traversez la rue au mauvais moment. Bang!

Je me suis mis à brailler. On a dû interrompre la narration.

Je me souviens qu’il y avait un petit endroit où nous prenions nos pauses. Alors j’ai pris un café, j’ai braillé, j’ai jasé, j’ai braillé encore, j’ai essuyé mes larmes. Puis, j’ai repris et terminé mon travail.

Au fond, je pensais à mon père, mais je pensais à moi aussi : quel niaiseux j’avais été! J’avais cette équipe tout juste là, près de moi! J’aurais juste eu à me rendre au stade et j’aurais eu, sous les yeux, l’une des plus grandes équipes de l’Histoire!

J’ai raté tout ça.

Tant pis pour moi!